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Lhéritage des Lumières : lancer le débat

Un groupe de réflexion se réunit depuis janvier 2007 à lUniversité : il a rédigé un texte qui fait létat des lieux de la crise qui nous affecte. Cette crise des valeurs est celle de lidentité, au sens large, de lengagement et de lagir, du magistère et de lautorité, de lidéologie et de la pensée. Elle a révélé des fractures fortes, tant au sein du camp progressiste que du « peuple laïque » jusque dans notre Université.

Ce groupe entend soumettre à la communauté universitaire, dans les jours qui viennent, un projet visant dans un premier temps à ouvrir des chantiers internes à lUniversité, nous confronter à nous-mêmes, oser la différence des analyses, sans sarc-bouter sur lidée que nos certitudes ne vacilleront jamais. Lannée académique 2007-2008 pourrait être consacrée à ces chantiers, avant den faire la synthèse et de lancer, forts de ce bilan et dune année de réflexion, de travail et déchanges, le débat dans la cité par la suite. Le 40e anniversaire de Mai 68 pourrait servir de point dorgue à cette réflexion et servir de transition entre ces deux étapes.

Le projet

Nous avons identifié une série de chantiers et autant de grandes conférences, qui rythmeraient durant une année la vie de la communauté universitaire. Des grandes conférences publiques seraient destinées à faire le point de ces grandes questions de notre temps, de ces fondamentaux. Elles auraient, comme orateurs, uniquement des membres de la communauté universitaire, aux positions antagonistes ou aux sensibilités différentes sur ces questions. Ces grandes conférences, ouvertes à la communauté universitaire et au grand public seraient animées, alternativement, par des professionnels des médias et par des collègues dautres universités.

Sur ces grandes conférences viendraient se greffer des chantiers, déclinés sur des modalités diverses : séminaires, ateliers, cafés philosophiques...

Dans les deux cas, des questionnaires seront établis par un groupe de travail, de façon à cerner les enjeux essentiels et, en les leur soumettant au préalable, à contraindre les orateurs à se positionner clairement et à préparer leurs interventions.

Enfin, un texte de synthèse devrait être rédigé en juin 2008, et servir de base à des initiatives vers lensemble des acteurs de la société civile.

A ce jour, dix grandes questions, dix fondamentaux, ont été relevés ; cette liste est amendable, en fonction de ce que la communauté universitaire souhaitera soumettre à la discussion :
Lautorité
La vérité
La critique
Le relativisme
Le réel
Lidentité
Légalité
La neutralité
Le pragmatisme
La transcendance

Le constat : lhéritage des Lumières en péril ?

Depuis une bonne trentaine dannées, une foule dobservations atteste de la persistance dune crise aiguë de références intellectuelles et axiologiques qui ont pour fonction de structurer les consciences individuelles et collectives et donner du sens aux actions des acteurs. Cette crise prend plusieurs formes et sexprime de multiples façons. Nous aimerions soulever ici un de ses aspects qui nous semble se situer en son épicentre - du point de vue tout au moins de la tradition de pensée qui a partie liée avec les principes du libre examen et de la laïcité.

Il sagit, pour faire bref, de ce qui se donne à voir et qui sétale au grand jour dans nombre de discours et publications : une offensive généralisée contre les principes des Lumières, cest-à-dire contre les principes fondateurs de la modernité. Certes, le procès des Lumières est récurrent et les pièces du réquisitoire nont guère varié depuis le temps des premières réactions restauratrices et romantiques (fin des XVIIIème et XIXème siècles). Toutefois, le procès des temps présents revêt une acuité particulière dans la mesure où tout en mobilisant les arguments anciens (critique ravageuse de la Révolution française et de ses conséquences), il cherche aussi à se donner une nouvelle légitimité en prenant appui sur le bilan dun XXème siècle perçu comme « lâge des catastrophes » (fascisme, stalinisme et nazisme).

Le vieux slogan de ralliement de tous les conservatismes, « la faute à Rousseau », reprend du service sous des plumes aussi bien savantes que mercenaires. Pour aller au plus court et abstraction faite de nuances et de tonalités, le discours actuel se résume en ceci : les principes fondateurs de lhumanisme et des Lumières doivent être tenus pour responsables (et coupables) de toutes les violences de lhistoire moderne, depuis la Grande Terreur de lan II jusquà
Auschwitz. Par leur inanité et arrogance, les principes abstraits des philosophes et des hommes de 1789 auraient pavé la grande autoroute qui relie Spinoza, Rousseau, Diderot, Condillac, dHolbach, Condorcet, La Mettrie etc., à Robespierre, Saint-Just, Babeuf, Marx, Lénine, Mussolini, Staline et Hitler. La « pathologie de luniversel » (les Lumières radicales) aurait enfanté son ennemi mortel, la « pathologie du particulier » (le nationalisme radical). Brutal et terrifiant, leur choc durant la seconde guerre de « Trente Ans » (1914-1945), aurait signé la faillite de la modernité et enfanté les deux monstrueux totalitarismes et par là même il aurait signé la faillite de lhumanité et de la culture. Aussi, pour beaucoup, sommes-nous entrés à présent dans une ère nouvelle, celle de la post-modernité, de la post-humanité et de la post-culture.

Ce procès global des Lumières vise bien entendu tour à tour la raison, la rationalité, luniversalisme, lautonomie, la perfectibilité de lespèce, la science, la sécularisation, la séparation des sphères, (notamment de lEtat et de lEglise), lauto-législation (démocratie moderne), le cosmopolitisme, etc.

Cest dans ce cadre quil faut situer toute une série de phénomènes contemporains, causes, en même temps queffets, de cette crise intellectuelle et axiologique.

1. Le « retour du religieux » toutes religions et confessions confondues. Le phénomène est déjà largement commenté. Certes, lintégrisme islamique en constitue la manifestation la plus aiguë, mais il ne faut pas sous-estimer les crispations et les raidissements de toutes les autres confessions et en tout premier lieu du catholicisme romain. Sous ce rapport, la récente conférence du pape Benoît XVI à lUniversité de Ratisbonne est hautement significative. Par-delà lapparente diatribe contre lislam le seul aspect qui a retenu lattention du grand public , la conférence papale se présente en fait comme une charge tambour battant contre la tradition héritée des Lumières et, singulièrement, contre le « conflit de facultés », la « critique du jugement » et la séparation des sphères. Face à léchec de la modernité de « moraliser » le monde et dinsuffler du sens à la vie dici-bas, face aussi aux intégrismes dun côté et au relativisme postmoderne de lautre, le pape nous propose la construction dune nouvelle cathédrale seule capable dabriter sous son toit en les réconciliant, le logos et la révélation, la science et la foi, la politique et la morale. Accusée de complicité avec la modernité, la Réforme elle-même nest pas épargnée des foudres papales. La cathédrale proposée sera rigoureusement romaine et latine. Il sagit dune version actualisée et intégriste du néo-thomisme. Le diagnostic théologique, religieux et ecclésiastique est simple : la société ne peut puiser en elle-même de façon immanente les principes de sa propre légitimité. Toute prétention de cet ordre ne peut que conduire au chaos et au nihilisme. Aussi, instruite par cet « âge des désastres » que fut le « court XXème siècle » (1914-1989), la société contemporaine doit chercher la légitimation de ses principes normatifs et dorganisation, ailleurs, dans une instance qui lui soit extérieure, qui la transcende, en loccurrence dans la révélation divine, les commandements bibliques et les valeurs chrétiennes. Pour « ré-enchanter » le monde et assurer la « paix civile », il y aurait lieu par conséquent de revoir les termes et les conditions de lancien contrat de séparation. LEglise doit reconquérir les places fortes quelle occupait jadis, avant la « séparation » aussi bien dans la société que dans la politique et lEcole. Une « Nouvelle Alliance » en somme quant aux « modes demploi » de celle-ci, le Vatican veille. La nouvelle configuration des rapports de forces au niveau européen ne pourra quaccentuer cette tendance.

2. Sciences et technologies. Par-delà les débats classiques dordre épistémologique et méthodologique, loffensive anti-Lumières sur ce terrain se décline de plusieurs façons :
a) Avec ou sans les précautions dusage, la logique de la science serait, par sa nature, en son principe même, une logique meurtrière. Cest lancien procès de la Raison « totalitaire » transféré et amplifié au niveau des sciences. Subordonnée à la logique dune technologie désormais « planétarisée », la rationalisation du monde, « oublieuse de lêtre », est tenue pour responsable de tous les maux contemporains. Il nous faut un « berger ».
b) A un deuxième niveau, cest le principe même de « vérité » qui est mis radicalement en question et avec lui toute la méthode scientifique comme connaissance appropriée du réel. Ce nest que par abus et dautorité que les explications scientifiques revendiqueraient une légitimité et une validité supérieures à tout autre récit « explicatif ». Autrement dit, le principe de vérité na aucune autorité pour tracer une ligne de démarcation entre le « récit » de Darwin et le récit de la Genèse, par exemple. Cest une simple question dopinion. Tous les récits et toutes les narrations se valent. Cest la « théorie » de : tout est récit et tout est narration. A chacun ses préférences tolérance oblige. Dans une version « moins tolérante », on dénie purement et simplement aux théories de Darwin toute pertinence scientifique au profit de divers « Atlas de la Création » - à grands renforts de publications et de publicités. Lon va quelquefois jusquà la remise en question du « progrès » scientifique, technique ou technologique. Ces progrès sont contestés ou rejetés parce qu'ils apparaissent comme faisant partie de la même démarche dune humanité qui a produit des armes de destruction massive ou sest rendue responsable du réchauffement de la planète. Plus encore, cest l'existence même du « progrès » qui est contestée les actes des hommes aujourd'hui seraient aussi abominables, voire pires que ceux de nos prédécesseurs et lointains ancêtres.
c) A un troisième niveau, cest le principe même de réalité et du « réel » qui tombe dans la trappe des anti-Lumières postmodernes le réel historique compris. Entre le discours historique et le récit fictionnel, nulle différence fondamentale. Cest la « théorie » complémentaire à la précédente , de tout est « texte » (« tournant linguistique » oblige) et tout est « représentation ». A titre indicatif, dans le domaine historiographique, cest la dévalorisation sinon la quasi-disparition de lhistoire économique et sociale au profit de lhistoire des représentations, des mentalités et de lhistoire culturelle.
d) Enfin, à un quatrième niveau, cest un historicisme intégral qui est revendiqué car tel serait, dit-on, le péché mortel des Lumières : avec leurs principes abstraits et universels, vrais en tout lieu et en tout temps, elles auraient nié lhistoire. Or, tout est historique et donc singulier et donc relatif et donc culturel. Cest la « théorie » complémentaire aux deux précédentes , du tout culturel. Herder tiré aux extrêmes. Il ny a que des plumages, chaque fois variés, individuels, irréductibles ; loiseau disparaît, il nexiste pas.

3. Sur le plan politique. La grave crise que traverse à présent la démocratie moderne crise quattestent tour à tour : le déficit démocratique au niveau institutionnel, la désaffection politique des citoyens, les graves dérégulations de systèmes de gouvernance, la perte de légitimité des élites dirigeantes et la dépersonnalisation des processus de décisions , a pour effet le retour en force dune vieille doctrine dessence conservatrice qui ne voit dans les concepts et les catégories de la politique moderne que de simples sécularisations de concepts et de catégories théologiques. Cest la doctrine de la « théologie politique » et du « décisionnisme » couplée de réminiscences messianiques et dingrédients charismatiques. Le néo-conservatisme américain se nourrit de ce type de « théories ». Ce qui se joue ici, ce nest pas seulement lavenir du concept de souveraineté et de nos systèmes politiques, mais aussi toute larchitecture des relations internationales.

4. Sur le plan social et idéologique. Articulé à la crise économique, (aggravation des inégalités sociales, précarité, insécurité, etc.), tout ce contexte intellectuel ne peut que produire des effets ravageurs aussi bien sur le plan individuel que collectif. Les symptômes sont divers : sentiment dimpuissance accrue, absence dhorizons dattentes, perte de tout repère, désaffiliations, crises de sens, crises identitaires, replis communautaires, commémorations négatives, balkanisation mémorielle du passé, le tout sur fond dune rhétorique de catastrophes et de survivants.

Ces quelques remarques ne doivent en aucun cas être interprétées comme une apologie dogmatique de la modernité ou comme un plaidoyer a-critique des Lumières. En effet, non seulement les Lumières nont pas tenu les promesses émancipatrices contenues dans leurs principes (progrès, perfectibilité, liberté, égalité, fraternité) mais en plus, en tant que forme historique concrète, la modernité sest avérée être porteuse (et responsable) de dérives, de violences et de destructions quil est inutile de rappeler ici. Sil y a une spécificité dans ce quil est convenu dappeler « lévénement Auschwitz » - au sens métonymique dune « rupture de civilisation » , cest que depuis sa survenue (au cur de la modernité), le lien de naïveté qui nous unissait au passé et qui nourrissait dialectiquement les continuités historiques à travers des traditions de pensée ignorantes du doute , sest brutalement et définitivement rompu. Plus moyen d « effacer lardoise ». Civilisation moderne et barbarie marchent du même pas.

LEurope du XXIe siècle est ainsi confrontée à une crise des valeurs qui est dabord et avant tout une crise de confiance, directement liée à labsence de fondement et à limage identitaire peu flatteuse à laquelle nous renvoie le récit fondationnel de notre « société désenchantée ».

Cette crise de confiance a des conséquences directes sur les deux modes de renforcement des valeurs dans une société ouverte : la critique et ladhésion.

La critique : le processus de libre examen consiste à suspendre pour un temps le jugement porté sur lune des valeurs. Cette suspension permet de prendre le temps dexposer le problème pour ensuite tenter de le résoudre, souvent par des mécanismes de dissociation. Par exemple, on critiquera dans lapplication absolue de la liberté, les cas où elle pose des problèmes pour la dignité ou pour la responsabilité. On va donc restreindre le champ dapplication de la liberté. Mais ce moment est fragilisant parce que la valeur apparaît dans toute sa dimension conventionnelle : elle est effectivement vécue comme une convention humaine. Avec un fondement transcendant, lopération est délicate mais se réalise, en quelque sorte, avec filet. Aujourdhui, ce moment correspond précisément à celui où la crise des fondements nous apparaît de plein fouet. Chaque moment de critique est donc potentiellement angoissant comme il pouvait lêtre dans les sociétés fermées parce que sans fondement solide, cest lensemble des valeurs qui menace de sécrouler à chaque critique et avec elles la société dans son ensemble.

Ainsi, le processus de libre examen, vital pour une société ouverte, devient source dangoisse dans un monde où lhorizon dattente est celui du désenchantement plutôt que celui de lUtopie. Le mécanisme de la critique, normalement moteur de laction et source de dynamisme, devient source dangoisse. Les réflexes de protection des sociétés fermées reprennent le dessus. Cette situation est dautant plus délicate quune certaine rhétorique perverse comme celle des « Frères musulmans » et autres « Indigènes de la République » prend en otage les principes et les promesses de la raison et de la démocratie moderne pour mieux les dénoncer et les combattre.

Quel doit alors être le rôle de lUniversité et singulièrement à lintérieur de cette configuration générale ? De quelle manière peut-elle contribuer à ce type de débats qui touchent directement à ses fondements en tant quinstitution du savoir et de recherche ? Quelles sont les catégories, les références et les valeurs en deçà desquelles on peut dire quil y a régression ? Y a-t-il des acquis à défendre à tout prix ? Peut-on actualiser lhéritage des Lumières ? Comment un débat entre savants peut-il contribuer à éclairer lespace public ?
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