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JOURNAL
CONGO INDEPENDANT
Questions
directes à Boniface Rutayisire
« Il
y a eu deux génocides au Rwanda : un génocide contre les
Tutsi et un autre contre les Hutu »

17
OCTOBRE 2005
Agé
de 36 ans , Boniface Rutayisire est le président du Cercle des
étudiants rwandais de Belgique. Il donne sa version de faits
sur le conflit qui a opposé les étudiants rwandais et
congolais de l’université libre de Bruxelles. Originaire de
l’ancienne préfecture de Kibungo, à la frontière
ougandaise, « Boniface » prépare un DES en Gestion
du personnel à l’ULB. Il se définit comme un « Hutsi »
(une contraction des mots Hutu et Tutsi). Pour lui, il n’y a
pas de conflit entre les peuples congolais et rwandais. « Le
problème se trouve au niveau des dirigeants des deux pays ».
Notre interlocuteur a jeté un regard critique sur le conflit
ethnique entre Hutu et Tutsi. Voir
http://www.topstarmagazine.com/portraitrutayisireboniface1.htm
http://www.topstarmagazine.com/victimeskiyenzi.htm
Quelle
est, selon vous, la cause du conflit qui oppose les Cercles des
étudiants congolais et rwandais de l’ULB ?
En
principe, il n’y a pas de problème. En 2003, le Cercle des étudiants
rwandais de Belgique a demandé un local à l’instar
d’autres cercles. En 2005, les autorités académiques ont
fait droit à notre demande en nous affectant la même salle que
les Congolais. Il nous a été conseillé d’en discuter avec
les premiers occupants.
Que
répondez-vous à vos camarades congolais qui invoquent le « contexte
international » pour repousser cette cohabitation sauf
si les Rwandais prenaient position sur la crise dans les Grands
Lacs?
On
ne doit pas oublier que nous sommes d’abord des Africains.
Nous sommes ensuite des voisins. Ces deux facteurs doivent
faciliter le dialogue. Je tiens par ailleurs à dire que la
majorité des Rwandais ne soutient pas la guerre contre le
Congo. On ne le dit pas assez, cette guerre a appauvri la
population rwandaise. Cette guerre n’est pas bénéfique au
niveau régional. Elle a anéanti les bonnes relations qui
existaient entre le Rwanda et le Congo.
Que
comptez-vous dire à vos camarades congolais ?
Au
risque de répéter le même message, je dis aux Congolais
qu’il y a des Rwandais qui sont contre cette guerre. Il faut
que, de part et d’autre, nous puissions privilégier le
dialogue ; l’écoute de l’autre. Je vous annonce
d’ailleurs que la crise est terminée. La commission
culturelle qui avait décidé unilatéralement – sans avoir
contacter les présidents des deux cercles - de regrouper nos
deux communautés dans la même salle, vient de suspendre
« provisoirement » sa décision.
Sans
vouloir enfoncer le couteau dans la plaie, trouvez-vous sain que
les autorités de l’ULB aient pu prendre une telle décision
sans tenir compte du climat politique qui prévaut dans la
sous-région des Grands Lacs ?
Il
y a sans doute eu un manque d’informations. Je ne crois pas
qu’il faille condamner le président de la commission
culturelle de l’ULB. C’est la première fois que ce problème
a été évoqué en public. C’est aussi la première fois que
les deux communautés ont parlé du contentieux qui oppose les
deux pays.
En
votre qualité d'étudiant, quelle est votre grille de lecture
de la crise ethnique entre Hutu et Tutsi ?
Je
dois d’abord vous dire que je suis un Rwandais.
N’est-ce
pas de l’hypocrisie que de se dire « Rwandais » ?
Pas
du tout ! Les ethnies n’existent pas actuellement au
Rwanda. Elles ont été supprimées.
En
théorie…
En
théorie ? Je n’en sais rien. Ce que je peux vous dire ce
qu’on essaie de bâtir un Rwanda sans ethnies.
Peut-on
dire aujourd’hui que les Hutu, les Tutsi et les Twa jouissent
d’une égalité de chance ?
Là,
il y a un problème. Il y a eu le génocide des Tutsi. Il y a eu
également le génocide des Hutu.
C’est
la première fois que j’entends un Rwandais parler de deux génocides
J’ai
traité ce sujet dans mon mémoire de fin d’études à
l’ULB.
Serez-vous
en mesure de rentrer dans votre pays en toute sécurité ?
J’espère
qu’il n’y aura pas de problème. Je suis toujours en contact
avec mes compatriotes qui sont au pays. J’ai dénoncé le fait
que les membres des deux ethnies ont été victimes des crimes
graves. En 1994, il y a eu le génocide des Tutsi commis par des
extrémistes hutus et les miliciens interahamwe. En même temps,
il y a eu à l’Est du Rwanda le génocide des Hutu commis, en
1994 et après 1994, par des extrémistes tutsis. Il y a
eu aussi des crimes au Congo contre des Congolais. Ce sont des réalités
que personne ne peut dissimuler. Le problème du Rwanda
d’aujourd’hui réside dans le fait que, seuls, les criminels
d’un côté sont punis. Les criminels hutus sont entrain de
payer leurs forfaits. En revanche, les criminels tutsis bénéficient
d’une sorte d’impunité.
Si
je vous comprends bien, seule une bonne justice pourrait
permettre aux Rwandais de se réconcilier avec eux-mêmes
Il
faut une bonne justice. Une justice équitable.
Selon
vous, le régime actuel est-il capable de promouvoir une justice
équitable ?
Il
y a des « problèmes ». Je les ai dénoncés
dans des communiqués en ma qualité de président du Cercle des
étudiants rwandais de Belgique. Il faut qu’il y ait une
justice pour tous.
Quel
est votre commentaire sur l’arrestation du Père Guy Theunis ?
Je
constate que la justice belge est compétente pour juger des
personnes impliquées dans le génocide. Je n’ai pas compris
le fait que la justice rwandaise arrête un prête belge soupçonner
de participation au génocide alors que la justice du royaume de
Belgique pouvait bien le faire.
Que
pensez-vous des tribunaux populaires « Gaçaça » ?
J’ai
évoqué le cas des Gaçaça dans mon mémoire. Pour moi, ce
n’est pas une justice. Qui sait si les personnes qui jugent
n’auraient pas des consciences chargées ? Imaginons à
titre d’exemple le cas de Kibungo ou de Byumba où il y
a eu un génocide Tutsi et un génocide Hutu. Qui peut juger
l’autre ? Actuellement, ce sont des Tutsi qui jugent des
Hutu. Il faut noter que dans les Gaçaça, il n’y a pas de
juge d’instruction pour investiguer à charge et à décharge.
Il n’y a pas non plus de débats contradictoires. Si nous
voulons une vraie justice, il faut juger les auteurs des crimes
appartenant aux deux ethnies.
Comment
voyez-vous l’avenir du Rwanda ?
Le
Rwanda est promis à un bel avenir pour la simple raison qu’il
y a des Rwandais qui refusent de faire le jeu des extrémistes
des deux côtés.
Peut-on
dire aujourd’hui que la paix des cœurs et des esprits est
revenue dans le pays des Mille collines pendant que des
milliers des Hutus vivent encore en exil?
On
ne peut pas dire que tout va bien. La communauté internationale
devrait analyser la situation et prendre une position qui
favorise tous les Rwandais. Nous les jeunes, nous sommes
contre cette situation. Il ne sert à rien de clamer que tout va
bien alors que les choses vont mal. Quand un Tutsi doit
s’exiler pour exprimer ses opinions politiques - alors que
c’est un Tutsi qui dirige le pays, cela montre qu’il y a des
problèmes. Il en est de même des Hutu. La nouvelle génération
est fatiguée de cette situation.
C’est
plutôt rare d’entendre un Rwandais tenir un discours « centriste ».
Au
Rwanda, il n’y a pas que des Hutu, des Tutsis et des Twa. Il y
a aussi des « métis » qu’on appelle les « Hutsi ».
Je suis le fondateur de l’association des « Hutsi ».
Le message principal est de demander aux deux ethnies de
coexister pacifiquement. Ce message est entendu dans la mesure où
tous les Tutsi et les Hutu ne sont pas des extrémistes.
Propos
recueillis par B. Amba Wetshi
SOURCE
http://www.congoindependant.com/une171005.htm
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