II - POPULATIONS AMERINDIENNES ACTUELLES

 

A - SITUATION GEOGRAPHIQUE ET DEMOGRAPHIQUE

Faire l'inventaire des populations de la Grande Amazonie n'est pas chose facile. Les chiffres éparpillés dans des travaux différents pour chaque État sont souvent contrastés, allant dans les cas extrêmes, du simple au double. Ceci tient à certaines difficultés que l'on peut identifier ainsi :


* Dans les États bordant la Cordillère des Andes, il est délicat de différencier les Amérindiens spécifiquement amazoniens de ceux ayant récemment émigré des hautes terres. Dans le présent travail, le parti a été pris d'exclure ces derniers dans la mesure où ils appartiennent à une frange pionnière au même titre que les autres nationaux de ces pays. A l'inverse, ont été retenues diverses populations de langue quichua (langue indigène dominante de la région andine) lorsqu'il s'agit de groupes amazoniens indigènes acculturés linguistiquement au cours des cent dernières années.

* De nombreuses ethnies sont à cheval sur plusieurs États, ce qui entraîne soit des omissions, soit des doubles comptages.

* A l'intérieur de chacun des États envisagés, existent des membres de populations amérindiennes totalement détribalisés et ne se rattachant plus directement à l'unité ethnique en question. Leur comptage exact n'a jamais été fait autrement que par des approximations souvent grossières et abusives. Il n'a été tenu compte, dans ce cas, que de populations ayant récemment revendiqué leur identité indigène et pour lesquelles des estimations raisonnables ont été tentées.

* Reste le délicat problème de la notion même d'ethnie. Le critère principal retenu a été celui d'une même culture partagée et le plus souvent, mais pas toujours, celui d'une langue commune. Dans le cas de populations bien circonscrites géographiquement, le choix est simple, car alors les notions de territoire, langue et culture se superposent totalement (cas des Araweté ou des Piaroa). Dans le cas de populations à grande extension géographique, des problèmes divers surgissent : soit que les populations aient une frange déjà fortement acculturée (cas des Kokama), voire métissée (cas des Arawak-Lokono), soit qu'elles n'aient pas notion de leur grande unité globale (cas des Yanomami); dans ce dernier exemple, c'est l'unité linguistique et culturelle mais non territoriale qui a prévalu. Dans d'autres cas, des populations parlant des langues différentes mais participant d'un même complexe territorial, politique, culturel et rituel, ont été considérées comme une même unité (cas des Xinguano, réunissant neuf petits groupes ethniques). D'autres unités ethniques ont été identifiées sur la base de leur exogamie obligatoire (cas des Tukano réunissant dix huit sous-groupes (Jackson, 1983)). Des ethnies encore autonomes il y a peu de temps et actuellement en cours de fusion ont été présentées comme un seul item, avec préservation de leurs divers noms (cas des Wayana/Apalai). Enfin, le critère d'unité linguistique et culturelle a permis de souder certaines réalités territoriales et écologiques complexes, telles celle des Guahibo, dispersés sur une surface considérable, adaptés à des milieux écologiques différents (savane, forêt ombrophile, forêt galerie) et entrecoupés par des peuplements indigènes différents ou métis.

L'ensemble des cas de figure qui viennent d'être envisagés est basé sur la littérature existante et il est plus que probable que certaines frontières ethniques sont susceptibles de révision (cas des ethnies de langues pano des confins brésilo-péruviens tels que les Amawaka, les Yaminawa et autres peuples porteurs du suffixe -nawa (Erikson, 1991), ou encore cas des groupes arawak du haut Rio Negro et du haut Orénoque, comme les Kuripako, Baniwa et Warekena (Hill, 1983)).

Tous les chiffres donnés ici ne peuvent bien entendu pas rendre compte des mariages inter-tribaux dont l'importance n'est négligeable ni dans l'Amazonie d'hier ni dans celle d'aujourd'hui, et qui affectent les groupes ethniques de façon très variable selon leur degré d'ouverture à l'autre.

Enfin, partout où les recensements n'étaient pas précis, et où l'estimation était fournie par une fourchette, c'est, sauf recoupements permettant de pencher d'un côté ou de l'autre, la moyenne des extrêmes qui a été retenue.

Toutes réserves et critiques énoncées, les principales sources généralistes utilisées pour l'identification et la démographie des ethnies indigènes de la Grande Amazonie sont les suivantes :

- 1971 : Situación del Indigena en America del Sur.

- 1982 : Ans, M. d', L'Amazonie péruvienne indigène.

- 1987 : Povos indígénas no Brasil, 1985/86.

- 1987 : Zolezzi, G. & Riester, J., Lenguas indigenas del Oriente boliviano : classificacion preliminar.

- 1988 : Grimes, B.F. éd., Ethnologue, languages of the world.

- 1988 : Características etnográficas de la población indígena venezolana.

- 1989 : Heredia Martinez, W. Peru : Estado das comunidades indigenas amazonicas.

- 1990 : Grenand, P. & Grenand, F., Les Amérindiens, des peuples pour la Guyane de demain.

- 1991 : Povos indígenas no Brasil, 1987/88/89/90.

- 1992 : Ribera, C. N., Reconocimiento, demarcación y control de territorios indigenas : situación y experiencias en Bolivia.

- s.d. : Sánchez, E., Roldán, R. & Sánchez M.F., Bases para la conformación de las Entidades territoriales indigenas [Colombie].

 

 

tableau 2 : Les populations de la Grande Amazonie par Etat
Etat population
indigène
nombre
d'ethnies
moyenne
par ethnie
densité indigène,
au km2
Bolivie 113 174 26 4 353 0,16
Brésil 145 132 92 1 580 0,02
Colombie 80 431 24 3 350 0,12
Équateur 47 500 7 6 780 0,36
Guyana 35 360 7 5 050 0,16
Guyane Fr. 4 194 6 700 0,04
Pérou 178 471 45 3 970 0,24
Surinam 9 303 4 2 320 0,05
Venezuela 84 677 19 4 460 0,14
TOTAL 698 252 182 3 618 0,14 h/km2

Le total est de 698 252 Amérindiens pour l'ensemble de la Grande Amazonie (cf. tableau 2). Ce chiffre peut paraître faible; il traduit dans sa brutalité la réduction drastique de population depuis le XVIe siècle, époque à laquelle elle était estimée à 6 800 000 personnes (Denevan, 1977). Pourtant ce même chiffre traduit (cf. infra) une remontée très nette depuis les années 1950. A titre d'exemple, la population indigène de l'ensemble du Brésil (incluant des régions qui ne sont pas prises en compte ici) était estimée par D. Ribeiro (1979) en 1957 à 99 700 personnes alors qu'elle s'élève aujourd'hui à 228 000 personnes (Aconteceu, 1986). Même si l'on tient compte que l'on manquait à

 

carte 2 : Les grandes zones de peuplement indigène de l'Amazonie

l'époque de recensements précis, en particulier pour certains groupes alors non contactés, nous sommes bien face à une remontée démographique extrêmement nette.

Si l'on compare les tableaux 1 et 2, on note une répartition tout à fait inégale de la population indigène amazonienne selon la superficie en basses terres de chaque pays. Les chiffres renvoient de façon sous-jacente à des concentrations régionales qui apparaissent sur la carte 2 (<<Les grandes zones de peuplement indigène de l'Amazonie>>). Y ont été définies neuf zones de peuplement majeur, regroupant 64 % de la population indigène totale sur moins du quart de la superficie de la Grande Amazonie. On notera la position périphérique et bi- ou tri-frontalière de ces secteurs de concentration (cf. tableau 4), qui les transforme en de véritables terres-refuges.

 

Le tableau suivant collationne toutes les ethnies qui entrent dans cette étude.

tableau 3 : Les ethnies de la Grande Amazonie

Le numéro ici attribué est celui sous lequel est localisée l'ethnie sur la carte ndeg. I, <<Les ethnies amérindiennes de la Grande Amazonie>> du volume II d'atlas.


* Les États sont présentés par ordre d'importance de la fraction de la population concernée.
ndeg. d'ordre ethnie Etat(s)
1 Achagua Colombie
2 Achuar Pérou, Équateur
3 Aguano Pérou
4 Aguaruna Pérou
5 Akawayo/Ingariko (Kapon) Guyana, Brésil, Venezuela
6 Amanayé/Anambé Brésil
7 Amawaka Pérou, Brésil
8 Amuesha Pérou
9 Andoke Colombie, Pérou
10 Apinayé Brésil
11 Apurinã Brésil
12 Arabela Pérou
13 Araona Bolivie
14 Arara (Itogapuk) Brésil
15 Arara (Karib) Brésil
16 Arawak-Lokono Guyana, Surinam, Guyane Fr.
17 Araweté Brésil
18 Asurini (Akwa) Brésil
19 Asurini (Xingu) Brésil
20 Ava-Canoeiros Brésil
21 Bakairi Brésil
22 Baniwa Brésil, Venezuela
23 Bare Brésil, Venezuela
24 Bauré Bolivie
25 Betoye Colombie
26 Bora/Miraña Pérou, Colombie, Brésil
27 Bororo Brésil
28 Chacobo Bolivie
29 Chamikuro Pérou
30 Chayahuita Pérou
31 Chikito Bolivie
32 Chimane Bolivie
33 Cinta-Larga (a) (Digüt) Brésil
34 Cujareño Pérou
35 Emerillon Guyane Française
36 Enauenê-Nauê Brésil
37 Esse-Ejja Bolivie, Pérou
38 Gavião (Parkatejê) Brésil
39 Guahibo (Sikwani) Colombie, Venezuela
40 Guaja Brésil
41 Guajajara Brésil
42 Guarayo Bolivie
43 Guayabero Colombie
44 Harakmbet Pérou
45 Hoti Venezuela
46 Huambisa Pérou
47 Ikito Pérou
48 Ingano Colombie
49 Isconahua (Remo) Pérou
50 Itonama Bolivie
51 Izoceño Bolivie
52 Jebero Pérou
53 Juruna Brésil
54 Kampa Pérou, Brésil
55 Kamsa Colombie
56 Kanamari Brésil
57 Kandoshi Pérou
58 Kanela Brésil
59 Kanishana Bolivie
60 Kapanahua Pérou
61 Karaja Brésil
62

Karib

(Galibi, Kaliña)

Guyana, Venezuela, Surinam,

Guyane Fr., Brésil

63 Karijona Colombie
64 Karipuna (Pano) Brésil
65

Karipuna/

Galibi-Uaça

Brésil
66 Karitiana Brésil
67 Kashibo/Kakataibo Pérou
68 Katukina (Dyapa) Brésil
69 Katukina (Waninawa) Brésil
70 Kauixana Brésil
71 Kavineño Bolivie
72 Kaxarari Brésil
73 Kaxinawa Brésil, Pérou
74 Kayabi/Apiaka Brésil
75 Kayapo méridionaux Brésil
76 Kayapo septentrionaux Brésil
77 Kayuvava Bolivie
78 Kofan Colombie, Équateur
79 Kokama/Kambeba Pérou, Brésil
80 Koreguaje Colombie
81 Kraho Brésil
82 Krikati Brésil
83 Kulina Brésil, Pérou
84 Kuripako Colombie, Venezuela, Brésil
85 Lamistas Pérou
86 Leko Bolivie
87 Machiguenga Pérou
88 Maku Brésil; Colombie
89 Makurap (b) Brésil
90 Makushi Brésil, Guyana
91 Mapoyo Venezuela
92 Marubo Brésil
93 Maxineri Brésil
94 Mayoruna/Matis Brésil, Pérou
95 Moré Bolivie
96

Morunahua/

Mastanahua

Pérou
97 Moseten Bolivie
98 Movima Bolivie
99 Moxo Bolivie
100 Munduruku Brésil
101 Mura Brésil
102 Mura-Pirahã Brésil
103 Nambikwara Brésil
104 Nomachiguenga Pérou
105 Nukini (Remo) Brésil
106 Okaina Pérou
107 Orejone Pérou
108 Pakaa-Nova Brésil
109 Pakaguara Bolivie
110 Palikur Brésil, Guyane Fr.
111 Panare Venezuela
112 Parakanã Brésil
113

Pareci/Irantxe/

Myky

Brésil
114 Parintintin Brésil
115 Parkenawa Pérou
116 Patamona (Kapon) Guyana
117 Paumari Brésil
118 Paunaka Bolivie
119 Pauserna Bolivie
120 Pemon Venezuela, Brésil, Guyana
121 Piapoko Colombie, Venezuela
122 Piaroa Venezuela, Colombie
123 Piro Pérou
124 Pisabo Pérou
125 Poturuyar Brésil
126 Poyanawa Brésil
127 Puinave Colombie, Venezuela
128 Pukobyé Brésil
129

Quechua

(Canelo, Quixo)

Équateur, Pérou
130 Reyesanos Bolivie
131 Rikbaktsa Brésil
132 Saliba Colombie
133 Sanema Venezuela
134 Satere-Maue Brésil
135 Shapra Pérou
136

Sharanawa/

Marinawa

Pérou
137 Shavante Brésil
138 Shawanawa Brésil
139 Sherente Brésil
140 Shipaia-Kuruaya Brésil
141 Shipibo Pérou
142 Shuar Équateur
143 Siona/Sekoya Équateur, Pérou, Colombie
144 Siriono Bolivie
145 Surui Brésil
146 Takana Bolivie
147 Tanimuka Colombie
148 Tapirape Brésil
149 Tembe Brésil
150 Tenharim Brésil
151 Tikuna Brésil Colombie, Pérou
152

Tiriyo/Akulio/

Kachuyana

Surinam, Brésil
153 Tukano (c) Colombie, Brésil
154 Tunebo Colombie
155 Txikão Brésil
156 Umutina Brésil
157 Urarina Pérou
158 Urubu-Ka'apor Brésil
159 Urueuwauwau Brésil
160 Waimiri-Atroari Brésil
161 Waiwai Brésil, Guyana
162 Waorani Équateur
163 Wapishana Brésil, Guyana
164 Warao Venezuela
165 Warekena Venezuela
166 Wayana/Apalai Surinam, Brésil, Guyane Fr.
167 Wayãpi Guyane Fr., Brésil
168 Witoto Colombie, Pérou
169 Xinguanos (d) Brésil
170 Yabarana Venezuela
171 Yagua Pérou
172 Yamamadi Brésil
173 Yaminawa Pérou, Brésil, Bolivie
174 Yanomami Brésil, Venezuela
175 Yaruro Venezuela
176

Yawanawa/

Kamanawa

Brésil
177 Yekwana Venezuela, Brésil
178 Yukuna Colombie
179 Yuqui Bolivie
180 Yurakaré Bolivie
181 Zaparo Équateur
182 Zuruaha Brésil
(a) Cette appellation rassemble quatre sous-groupes : Les Cinta Larga (Digüt proprement dits), les Surui (Paiter), les Zoro et les Arara (Karo).

(b) Il s'agit en fait d'un conglomérat de 13 ethnies résiduelles.

(c) Les Tukano forment un bloc culturel homogène composé de 18 sous-groupes exogamiques dont les principaux sont les Tukano proprement dits, les Kubeo, les Desana et les Barasana.

(d) Bloc culturel composé de neuf petites ethnies : Aweti, Kamayura, Kalapalo, Kuikuru, Matipu-Nahukwa, Mehinaku, Waura, Yawalapiti et Trumaï.

Les densités du tableau 2 montrent clairement que les Amérindiens ont mieux survécu dans les États de la périphérie du bassin amazonien, en particulier au Pérou et en Équateur. Il semble que dans ces régions, même si les épidémies frappèrent comme partout ailleurs, les politiques esclavagistes de l'époque coloniale y aient eu moins d'ampleur, en particulier grâce à la présence extrêmement prégnante des missions catholiques. En contraste, le Brésil est incontestablement le pays qui possède la population amérindienne relative la plus faible. Ceci s'explique à la fois par la violence de la pénétration coloniale, la vallée proprement dite de l'Amazone étant, comme on peut le voir, pratiquement vidée de ces premiers habitants (cf. carte I de l'atlas, volume II, <<Ethnies amérindiennes de la Grande Amazonie>>) et par la poursuite depuis le XIXe siècle jusqu'à nos jours d'une économie extractiviste âpre et incontrôlée, telle la récolte du caoutchouc ou l'exploitation des sites aurifères, désormais nommée dans les pages qui suivent orpaillage (portugais : garimpagem).

On notera également que les populations indigènes de ces régions sont généralement de grandes ethnies (tableau 4), comme par exemple, les 12 200 Pemon, les 15 132 Makushi et les 13 467 Wapishana dans la région ndeg.1; les 19 727 Yanomami dans la région ndeg.2; les 27 000 Tukano dans la région ndeg.3; les 25 637 Tikuna dans la région ndeg.4; les 25 000 Aguaruna et les 30 000 Shuar dans la région ndeg.5; les 20 000 Shipibo et les 31 919 Kampa dans la région ndeg.6; les 40 000 Chikito et les 30 000 Moxo dans la région ndeg.7; les 8 313 Guajajará dans la région ndeg.8; enfin, les 19 573 Warao qui forment la totalité du peuplement de la région ndeg.9.


(Suite)