DEUXIEME PARTIEpar Pierre GRENAND et Françoise GRENAND
La région ici envisagée coiffe les basses terres tropicales humides d'Amérique du Sud couvrant la totalité des bassins de l'Amazone, de l'Orénoque et du drainage atlantique des trois Guyanes (cf. carte 1). Au sud et à l'est, la lisière choisie déborde sensiblement celle du drainage méridional de l'Amazone pour suivre celle adoptée par les géographes brésiliens pour l'<<Amazonie Légale>>. Ce choix d'une limite administrative est justifié par sa coïncidence avec celle des populations culturellement amazoniennes. Les autres aires forestières tropicales du continent sud-américain n'ont pas été envisagées car, en dehors des régions du Choco/Darien et de la Sierra Perija (Colombie et Panama), il n'y a plus guère de pertinence entre forêt tropicale ombrophile et survivance de populations indigènes. Pour qualifier la zone dont il sera traité tout au long de ce rapport, sera désormais employée l'expression <<Grande Amazonie>>.
La région étudiée est couverte massivement par la forêt tropicale ombrophile de terre ferme. Toutefois, elle comporte en moindre proportion deux autres grands types de formations végétales : d'une part, celles qui sont périphériques au bassin et qui couvrent des superficies importantes telles que le cerrado brésilien ou les llanos de Colombie et du Venezuela; d'autre part, des formations incluses globalement dans la forêt tropicale ombrophile, telles que les forêts inondables, les forêts tropicales d'altitude ou les forêts édaphiques. Seront traités ici les rapports de l'homme avec son milieu et non à proprement parler la végétation, dans la mesure où ce domaine relève d'autres compétences.
Le cas de l'Amérique tropicale, a fortiori celui de la Grande Amazonie, présente du point de vue historique et politique un cas de figure particulier. Jusqu'au XVIe siècle, ces terres étaient habitées uniquement par des populations amérindiennes. Depuis cette date et jusqu'à nos jours, elles ont été progressivement peuplées par des populations d'origine européenne, secondairement d'origine africaine. Le métissage et la formation, au début du XIXe siècle, d'États indépendants n'ont en aucun cas modifié le processus puisque les populations indigènes ont continué à se trouver globalement dans la position de peuples agressés et dominés.
carte 1 : Grande Amazonie : divisions politiques et administratives
Au sein de ce continuum et pour la seule Grande Amazonie, il convient de distinguer deux grandes périodes :
* du XVIe au XIXe siècle, une domination territoriale progressive
par des populations allogènes, qui affecte surtout les hommes, utilisés
comme force de travail, et très peu le milieu (Hemming, 1978).
* du milieu du XIXe siècle à nos jours, une exploitation grandissante du milieu naturel entraînant une élimination programmée des populations autochtones, considérées comme gênantes voire inutiles dans l'optique d'exploitation envisagée (Hemming, 1987).
Par Amérindiens, il faut entendre ici les descendants des populations précolombiennes s'identifiant encore comme appartenant à une entité indigène nommée et culturellement marquée (Carneiro da Cunha, 1986). Il ne s'agit donc nullement d'une définition génétique. D'autre part, ce terme global, forgé par la recherche, ne correspond pas à un concept utilisé par l'ensemble des populations concernées, même si, pour des raisons politiques, de nombreux militants indigènes l'utilisent désormais fréquemment pour se distinguer des autres populations, en particulier métisses.
La réalité contemporaine est cependant porteuse de traits socioculturels hérités de la période précolombienne. Nous sommes face à une infinie diversité de peuples parlant des langues extrêmement variées (Grimes, 1988) et dont aucun n'est vraiment en position de domination massive sur les autres.
La grande différence entre la situation actuelle et celle de la période de la Conquête réside en quatre points essentiels :
* le nombre d'ethnies a subi une énorme ablation cependant que le
total général de la population autochtone, après un
écroulement ne touchant pas toutes les ethnies au même moment,
est loin d'être revenu à son point de départ;
* les populations allogènes, d'abord très minoritaires, sont devenues à partir de la fin du XIXe siècle seulement, majoritairement écrasantes (Moreira Neto, 1988);
* les populations indigènes n'occupent plus de façon pertinente que des fractions du territoire concerné, fréquemment les hauts bassins des grands cours d'eau;
* conséquemment aux trois points précédents, on est passé d'une couverture démographique assez bien répartie à un peuplement en points ou taches, marqué en particulier par l'apparition de populations isolées, entraînant la désarticulation de denses réseaux commerciaux et de flux culturels intenses que les récents résultats de la recherche archéologique, confrontés aux textes des XVIe et XVIIe siècles, laissent entrevoir (Roosevelt, 1989).
* enfin, partout les Amérindiens sont discriminés et soumis à un processus d'intégration faisant d'eux des citoyens de second ordre (Jimeno, 1989).
Face au donné indigène, la situation géopolitique de la Grande Amazonie mérite d'être soulignée : ensemble géographique pertinent, elle présente au contraire une réalité politique éclatée. La Grande Amazonie est divisée entre neuf États dont l'essentiel de la vie politique et économique se concentre dans les montagnes périphériques et les façades maritimes et qui lui tournent donc le dos. Ce fait offre un contraste saisissant avec la réalité géographique qui montre que de cinquante à cent pour cent de la superficie de ces pays font partie de la Grande Amazonie (cf. tableau 1 et carte 1, <<Grande Amazonie : divisions politiques et administratives>>[1]).
| Etat | superficie totale | superficie basses terres | % |
| Bolivie | 1 098 581 km2 | 704 968 km2[2] | 64 % |
| Brésil | 8 511 965 km2 | 5 432 936 km2 | 64 % |
| Colombie | 1 138 914 km2 | 646 697 km2 | 57% |
| Équateur | 283 561 km2 | 130 160 km2 | 46 % |
| Guyana | 215 083 km2 | 215 083 km2 | 100 % |
| Guyane Française | 90 000 km2 | 90 000 km2 | 100 % |
| Pérou | 1 285 215 km2 | 738 505 km2 | 57 % |
| Surinam | 163 820 km2 | 163 820 km2 | 100 % |
| Venezuela | 912 050 km2 | 719 000 km2[3] | 79 % |
| TOTAL | 13 699 207 km2 | 8 841 187 km2 | 64,5% |
[1] D'après l'Atlas géographique de l'Amérique du Sud, Groupe Reclus, 1990.
[2] Ce total inclut une partie du Chaco (sud du département de Santa Cruz et département de Tarija) située hors de notre étude.
[3] Ce total inclut des régions dans le nord des Llanos (Etats de Guárico et de Barinas) également non prises en compte dans notre étude.
Elles sont de plusieurs ordres.
* Entre les écrits militants visant à préserver les
droits des populations indigènes et les publications scientifiques
traitant par étude de cas de l'écologie humaine ou des milieux
naturels, les textes globalisant les deux points de vue à partir
de données quantitatives sont, selon les régions, rares ou
absents.
* On se heurte pour certains pays à de grandes difficultés
pour obtenir des données quantitatives récentes; même
lorsque ces chiffres existent, ils ne concernent pas forcément la
cible visée, rendant nécessaire le recours à des extrapolations
ou des sélections sans doute parfois arbitraires.
* La situation présentée ici est bien entendu la plus contemporaine
possible. Pourtant, les données rassemblées s'étalent,
à des fins comparatives, de la fin des années 70 à
aujourd'hui.
* La documentation traitée est autant abondante qu'hétérogène.
Dans nombre de cas, de précieuses informations, recueillies dans
des publications qui ne touchaient pas spécifiquement le sujet, ont
du être recoupées.
* Pour ce qui est des droits des populations indigènes, il est souvent
bien difficile de dépasser le niveau formel et donc de vérifier,
à l'exception du Brésil, la portée réelle de
leur application sur le terrain. Dans le même ordre d'idées,
il est malaisé d'apprécier le degré de représentativité
des leaders indigènes ou des associations de défense, ainsi
que l'efficacité de leur action. Dans ce domaine, c'est le choix
de la prudence qui a été fait, les résultats étant
appréciés au regard de la durée et de l'intensité
de l'action.