VII - LES
POPULATIONS RIPUAIRES
Les habitants de rives des fleuves comme ceux des zones marécageuses associent pêche spécialisée et agriculture d'appoint.
Plusieurs traits distinguent les sociétés de pêcheurs des essarteurs qui vivent près d'eux : la spécialisation technique, la faible importance de l'agriculture, une grande stabilité des villages à travers les générations mais aussi une forte mobilité saisonnière et un rôle toujours important dans le commerce.
Les habitations sont regroupées en îlots familiaux disposés en ligne le long de la rive. Souvent, la superficie réduite des terres exondées provoque la concentration des habitations, formant de grands villages composés de nombreux hameaux hétérogènes sur le plan lignager.[47] Le développement des villes et centres de commerce accentue ce processus. Cette contrainte de localisation entraîne aussi une forte stabilité, les sites restant occupés pendant plusieurs générations.
Chez les Libinza des marais du Zaïre, les habitations sont construites sur des îlots de 20-30 mètres de long; des groupes d'îlots, jusqu'à une douzaine, forment la communauté villageoise.[48]
Toutes ces sociétés emploient de nombreuses techniques de pêche, filets divers, nasses, claies et pièges variés, lignes et hameçons, harpons, etc., techniques qui changent avec les saisons (en fonction des hautes et basses eaux) et concernent des espèces variées (poissons et crustacés).
Par exemple on a décrit 21 techniques chez les Songola-Enya (Zaïre)[49]
Certaines ethnies, principalement au Zaïre, entretiennent en permanence d'importants bâtis de bois, formant des barrages ou des supports de nasses en travers du cours d'eau (cas des Wagenya, des Ntomba).
Les activités de pêche sont très saisonnières, elles suivent les variations de la pluviométrie. Mais partout, près de 8 mois par an sont consacrés à la pêche.
Très souvent, les villages qui sont bâtis sur de faibles superficies de terre ferme avec, par endroit, des constructions sur pilotis, sont abandonnés par toute la communauté pendant les périodes de pêche. L'ensemble de la population d'un village s'établit alors dans des campements, 2 à 5 mois par an.[50]
Dans certaines ethnies comme les Libinza (Zaïre), les campements de pêche où l'on séjourne plusieurs moissont quelquefois distants de plusieurs centaines de kilomètres du village.[51]
Les zones de camps de pêche, de même que les engins permanents sur les pêcheries, sont rigoureusement attribués.
L'agriculture est itinérante, mais fréquemment de faible envergure - ce qui la réduit au rôle d'appoint, le complément indispensable étant dans ce cas obtenu par le commerce.
Dans sa pratique elle ne se distingue pas de l'essartage des autres groupes du bassin congolais : association de nombreuses plantes, jachère plus ou moins longue (souvent plus courte que les essarteurs non pêcheurs), éventuellement plusieurs parcelles cultivées suimultanément dans des lieux différents.[52]
Les autres activités, comme la chasse et la collecte, restent très secondaires par rapport à la pêche, mais néanmoins pratiquées saisonnièrement.
Ainsi les Ntomba pratiquent la cueillette durant la saison sèche: champignons, fruits, fougères et surtout chenilles.[53]
De ce fait le régime alimentaire est très varié, selon les saisons, avec des alternances de poisson, viande, insectes.[54]
Toutes les sociétés de pêcheurs sont spécialisées dans le commerce et insérées dans de vastes réseaux d'échange très anciens.
Les pêcheurs peuvent organiser des marchés hebdomadaires dans leur village (cas des Ntomba, des Balinga, des Mbole, des Songola-Enya), ils peuvent au contraire se rendre en pirogue dans les marchés des bourgs ou des villes (Ngbandi, Lokele) ou bien ce sont des commerçants qui viennent chercher le poisson sur leurs sites de pêche (par exemple les Boma qui sont associés aux Bobangi)[55].
Plusieurs groupes pratiquent encore actuellement le troc, échange non monétarisé (par exemple les Mbole, les Enya).
Dans les sociétés de pêcheurs de la forêt inondée, la terre de culture fait l'objet d'une propriété collective inaliénable (comme chez les essarteurs traditionnels) tandis que les pêcheries et les barrages peuvent faire l'objet d'une propriété individuelle très marquée.
Le droit foncier est complexe et varie selon la destination de la terre. Les terres à usage agricole appartiennent collectivement au lignage, chaque famille ne jouissant que de droits d'usufruit sur les cultures (comme cela a été décrit chez les essarteurs). Par contre, les aires de pêches sont souvent attribuées personnellement.
Ainsi les Lokele, les Libinza reconnaissent le droit du premier occupant sur les îlots servant de sites d'habitat comme sur les pêcheries. Ces droits se ransmettent par héritage de père en fils, et ils sont cessibles, y compris comme compensation matrimoniale.[56] Cette propriété se maintient même après l'émigration vers les villes.
Les sites de pêches le long des cours d'eau sont répartis suivant des limites très strictes entre les différents villages installés sur les rives. De plus dans chaque communauté, les eaux sont partagées entre les divers clans qui l'habitent. Ils doivent observer diverses prescriptions relatives aux barrages afin de sauvegarder les intérêts des exploitants de l'aval.
Ajoutons que dans quelques groupes, le chef de la communauté est pourvu d'un réel caractère sacré qui fonde son autorité. On considère qu'il contrôle la fertilité de la terre et des eaux, grâce à des contacts réguliers avec les esprits responsables de l'abondance du gibier et des poissons, contacts maintenus avec des sacrifices et des rites (par exemple chez les Boma-Sakata[57]).
| Boma-Sakata Zaïre, Bandundu |
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Nkiere Bokuna, 1981 |
| village. Expéditions de 4 à 6 mois. | ||
| Libinza Equateur | * Villages entourés de pêcheries, d'étangs, séparés de 2 à 4 km. Des groupes d'îlots forment une communauté villageoise. * Petite agriculture de type perenne (feuilles de manioc, |
Harms 1988, Van Leynseele 1978 |
| bananiers) dont la superficie est insuffisante. Echanges et marchés avec les agriculteurs voisins. | ||
* Le territoire de pêche peut se trouver à plusieurs centaines de km du village. Séjour de plusieurs mois. Pêche à la nasse et au filet dormant. Abattage du gibier surpris par les crues. |
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|
||
| Ntomba du lac Zaïre, Equateur | * Grands villages composés de nb hameaux. Campements de pêche occupés pdt 3 mois/an. |
Philippe, 1954 Pagezy, 1988 |
* De 0,25 à 0,5 ha abattus annuellement pour les champs. |
||
* Pêcheries. En saison des pluies, la chasse se pratique partout, en saison sèche, se limite aux alentours des rivières et des points d'eau. |
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[47] - Cf. PHILIPPE 1954 pour un exemple ntomba (Zaïre).
[48] - VANSINA 1965, VAN LEYNSEELE 1978
[49] - ANKEI 1984, 1990
[50] - Cf. pour les Ntomba PAGEZY 1986, 1990, pour les Mbole HULSTAERT 1982, pour les Libinza VAN LEYNSEELE 1978.
[51] VAN LEYNSEELE 1978
[52] - Sur l'agriculture des Ntomba, cf. PAGEZY 1988, 1990, sur celle des Nunu voir HARMS 1987,1990, pour les Songola voir ANKEI 1984.
[53] - Cf. M'PIA-ELEYI MOBANDA 1973-74, PAGEZY 1975
[54] - Pour une étude détaillée du régime des pêcheurs Ntomba et de la saisonnalité, cf. PAGEZY 1982, 1984, 1985
[55] - Cf. HULSTAERT 1982, M'PIA-ELEYI MOBANDA 1973-74, MOLET 1971, ANKEI 1990.
[56] - VAN LEYNSEELE 1978
[57] - VANSINA 1965, NKIERE BOKUNA 1981. Cf. aussi PAGEZY 1992 pour les croyances des Ntomba sur les esprits présidant à la pêche.