V - GROUPES
D'ESSARTEURS
C'est à Bornéo que se posent le plus vivement les limites de la notion d'ethnie. En effet, il n'y a qu'une correspondance partielle entre nom d'ethnie. langue et caractéristiques culturelles, et les groupes sociaux ont une base géographique plus qu'ethnique [cf. ROUSSEAU 1990].
La localisation et en premier lieu l'implantation des villages le long des rivières, a plus d'importance que l'origine ethnique pour les activités économiques et même sociales, au point que la rivière constitue une unité plus forte que le groupe ethnique. On est frappé en effet par la succession de villages d'origine différente, le long d'un même cours d'eau. Par exemple, la rivière Kayan, en 1970, comptait 21 villages, dont 16 Kenyah (de divers sous-groupes), 2 Kayan et 3 Punan ; la Haute Mahakam, en 1975, comptait 19 villages, 6 Busang, 2 Kayan, 5 Penihing, 3 Seputan, 1 Bukat et 3 mixtes
Haute Belayan (1980) 16 villages, dont 9 Kenyah (de divers sous-groupes), 1 Kayan, 1 Lisum, 1 Beketan, et 4 mixtes. Enfin, la Baram (1973) comportait 105 villages, dont 21 Kayan (7 357 personnes), 41 Kenyah (de divers sous-groupes), 16 Kelabit (1 800 p.), et 27 Penan (2 038 p.) [ROUSSEAU 1988].
| Rivière | nbre. villages | population | nbre. ethnies |
| Kayan | 21 | 12 521 | 3 |
| Hte Mahakam | 19 | 6 755 | 5 |
| Hte Belayan | 16 | 19 636 | 4 |
| Baram | 105 | - | 4 |
Étant l'unique voie de communication et d'accès, la rivière est ainsi le lieu de tous les échanges économiques mais aussi matrimoniaux (des alliances matrimoniales), de toutes formes d'activités politiques et même, par le passé, des guerres. En revanche les échanges sont très limités d'une vallée à l'autre, d'un bassin à l'autre, et de ce fait les communautés, même lorsqu'elles portent le même nom d'ethnie et parlent la même langue, sont (et se sentent) socialement distinctes [ROUSSEAU 1975, 1989]. Ainsi des groupes ethniques différents dans la même vallée montrent plus de similarité entre eux qu'avec des communautés de même appartenance ethnique dans des vallées différentes. [cf. MASSING 1986]
Les relations entre communautés prennent plusieurs formes, simples visites de voisinage, échanges économiques, fêtes des récoltes et moissons, mariages et surtout mariages entre aristocrates. La fréquence des contacts est fonction non pas de l'apparentement ethnique, mais de la distance géographique [ROUSSEAU 1975].
Les communautés étant implantées le long des cours d'eau, les terroirs tendent à s'étager sur plusieurs types de végétation différente : une bande proche de la rivière, assez étroite, est utilisée pour l'agriculture et défrichée, dans la zone écologique de la forêt de basses terres à Diptérocarpacées (moins de 500 m d'altitude). Mais le terroir du village englobe aussi des zones de forêt plus élevées, où l'on pratique la chasse et la collecte. (cf. par exemple les Kenyah, CHIN 1985 : 25-26). Sommairement, le terroir d'une communauté d'agriculteurs est une section d'un bassin fluvial, alors que le territoire d'un groupe de nomades sera une région montagneuse séparant deux vallées [ROUSSEAU 1989: 11].
La densité de population s'accroît d'amont en aval et varie grandement d'une vallée à l'autre. Par ailleurs, les estimations diffèrent selon qu'elles se basent sur la superficie du terroir de la communauté, ou sur l'ensemble de la région géographique concernée.
Exemple : la vallée du Baram compte environ 43 000 hbts (en 1977), sur 22 225 km2 soit une densité de 1,9 pers/km2. Dans la partie haute de ce bassin, moins peuplée, la densité s'abaisse à moins de 0,5 pers/km2. Mais sur le terroir d'un village de cette haute vallée, la densité sera de 8,8 personnes/km2 [148 personnes sur 1 675 ha, CHIN 1985 : 5, 242].
Chez les Kantu' de Kalimantan, le terroir d'une maison-longue de 115 personnes, approche 10 km2, ce qui donne une densité de l'ordre de 11 personnes/km2. Il s'agit d'un véritable territoire, car l'expansion est limitée par les terroirs des communautés limitrophes. C'est donc à l'intérieur de ces 10 km2 que les membres de la communauté pratiquent toutes leurs cultures, année après année. Néanmoins la partie nord de ce terroir est maintenue en forêt primaire n'ayant jamais été défrichée, sur environ 2/10e de la surface totale. (DOVE 1981).