B- POLITIQUE DE DEVELOPPEMENT

 

Les trois pays, Sarawak, Sabah et Kalimantan, ont la même attitude globale vis-à vis des forêts et de leurs habitants traditionnels : la forêt est une ressource primordiale dans l'économie nationale, elle doit être exploitée au maximum, en dépit de la présence d'indigènes. Le mode de vie de ceux-ci est archaïque, il doit être modernisé ; étant fondé sur l'agriculture itinérante sur brûlis, il serait de plus destructeur des ressources forestières.

L'exploitation forestière excessive et rapide telle qu'elle est menée dans ces régions a des conséquences graves sur l'érosion, entraînant de violentes inondations en amont. Elle prive aussi les populations indigènes des gros arbres dont ils ont besoin (construction des maisons, fabrications des canots, ressources alimentaires et commerciales -arbres fruitiers en particulier).


* A Sarawak, les principaux problèmes viennent de la surexploitation des forêts, et de la création de barrages.


* A Kalimantan, l'exploitation forestière s'ajoute au traumatisme majeur que constitue la politique de peuplement dite Transmigration. Elle s'accompagne aussi d'une politique active de déplacement et de regroupement des villages.

1) SARAWAK

a) L'exploitation forestière

Selon le rapport du Département des forêts de 1991, l'exportation de bois apporte 31% du budget (1990), c'est la 2e ressource après le pétrole. La moyenne annuelle de forêt exploitée (1983-1990) est de 221 000 ha (11,76 millions m3 de bois). Ces dernières années ont vu un fort acroissement de la production : sur une surface totale de forêts de 8,3 millions ha, 2,82 millions ha avaient été exploités jusqu'en 85 (soit 1/3), mais en 1990 la surface exploitée est montée à 4,1 millions ha, soit la moitié (1,3 millions en 5 ans, soit 260 000 ha par an). En 1990, le volume exporté était de 15 millions m3, en direction du Japon (46 %), de Taiwan (20 % et de la Corée (16 %). En proportion, le reboisement est symbolique : 5 932 ha en 10 ans...

Il est difficile d'avoir une idée du nombre de permis forestiers concédés. A titre d'exemple, au début de 1980, il y avait 26 concessions sur la Baram, et 13 camps de prospecteurs et d'exploitation.

De nombreux indigènes sont employés comme manoeuvres dans les exploitations, comme débardeurs, ce qui se solde par des accidents nombreux et graves : entre 1973 et 1984, estimation de 7 vies pour chaque million de m3, et une blessure grave pour chaque 7 000 m3. Dans la seule année 1983, on a enregistré 160 accidents dont 81 mortels [COLCHESTER 1992 : 38, DEVARAJ 1992 : 31].

Les barricades : Depuis 1987, plusieurs barricades (blocades) ont été érigées par des groupes Penan, avec d'autres populations (Kayan, Kenyah, Kelabit), en travers des pistes empruntées par les bulldozers des exploitation forestières, pour protester et empêcher l'exploitation. Revendications des indigènes forestiers : reconnaissance de leurs droits coutumiers sur ces terres, demande de compensations financières aux pertes de leurs moyens de subsistance. En réponse : des rétorsions policières, arrestations des manifestants sur les barricades, procès (plusieurs dizaines à plusieurs reprises, au total environ 500 personnes). Arrestations en Malaisie lors de manifestation dans la capitale fédérale, aussi bien d'un député de Sarawak (Harrison Ngau en 1987) que d'une personalité impliquée dans des associations communautaires (Anderson Mutang Urud en février 1992), tout cela au chef de l'Acte de Sécurité Intérieure et sous l'Ordonnance d'Urgence.

Création de réserves communales : La principale revendication vise à obtenir le classement des terroirs villageois en réserves forestières communales, qui interdirait l'exploitation forestière et maintiendrait des arbres pour l'usage du village. En effet, toutes les forêts mêmes les plus proches des villages sont exploitées. Ces réserves sont d'ailleurs de petite taille (par exemple, un village Kenyah de la Baram réclame vainement le classement de 8400 ha. [CHIN 1985 : 17]. Bien que les moyens légaux existent, le gouvernement de Sarawak refuse d'enregistrer les droits territoriaux des populations de l'intérieur (Native customary rights), et refuse également la déclaration de nouvelles Réserves forestières communales demandées par les communautés, car approuver la demande d'une seule communauté constituerait un indésirable précédent pour tous les autres villages d'essarteurs !

Politique vis-à-vis des nomades : Mise à part l'inflexibilité gouvernementale en ce qui concerne l'exploitation forestière, la politique vis-à-vis des Penan nomades n'est pas défavorable. Il n'y a pas de politique de l'État pour le déplacement des groupes - au contraire, leur installation dans d'autres régions entraîne des problèmes territoriaux avec les agriculteurs. A la place le gouvernement tente de les atteindre là où ils vivent, et souhaite leur fournir les services de base dans divers habitats stratégiques : école primaire, clinique rurale et station agricole. Actuellement cependant aucun Centre n'est en pleine activité. Par ailleurs il s'est constitué un programme de Corps des Volontaires Penan, composé en 1990 de 20 jeunes Penan [LANGUB 1991].

b) Lagriculture

L'agriculture itinérante sur brûlis est officiellement considérée comme néfaste, et nombre de lois visent à l'interdire ou l'empêcher. Elle est en particulier rendue responsable de la déforestation. Pour justifier cette affirmation, l'administration de Sarawak utilise des chiffres, des surfaces cultivées qu'il est bien difficile de vérifier (notons qu'elle donne moins d'empressement à fournir des chiffres sur les surfaces de forêt exploitées). Il y là une mauvaise foi évidente, à considérer que les arbres qui pourraient (devraient) être vendus sont brûlés <<en pure perte>> par des paysans arriérés - ce qui néglige le but de l'agriculture qui est de nourrir les hommes... C'est aussi négliger que par essence l'agriculture itinérante laisse en friches chaque année des surfaces équivalentes à celles qui sont brûlées et plantées. Le rapport du Département des Forêts, en 1991, avance une surface de 3,3 Millions ha soumis à l'agriculture en 1985 (26 % du territoire). Il s'agit là non pas d'une surface défrichée cette année-là, mais de la totalité des terres étant ou ayant été soumises à l'agriculture par le passé. (Notons que c'est de toutes façons une surface inférieure à celle exploitée pour le bois). L'UICN fait état d'un défrichement annuel pour l'agriculture de 1 500 km2 par an.

Toutefois, on peut calculer que les populations de l'intérieur, qui pratiquent l'essartage itinérant, formant 5 % de la population d'après les recensements (88 000 personnes, soit au maximum 22 000 familles), pour une moyenne de 2 ha par an et par famille, défrichent chaque année 44 000 ha de forêt. On sait de plus qu'il s'agit à 95 % de forêts secondaires, c'est à dire de vieilles jachères, et non pas de forêt primaire. Si maintenant on compte aussi les Iban, également agriculteurs sur brûlis, qui sont 30 % de la population (482 000 personnes, au maximum 142 500 familles), on obtient une surface annuelle de 285 000 ha (dont seulement 14 000 ha de forêt primaire) - autant que les zones de forêt primaire exploitées chaque année...

Ajoutons que la politique de tenure foncière et les concessions forestières tendent à contenir les agriculteurs dans les vallées, accroissant la densité de population, et entraînant un net raccourcissement des cycles de jachère.

L'alternative à l'essartage préconisé par le gouvernement est la riziculture irriguée, que les agriculteurs ne semblent pas prêts à pratiquer.

Cultures de rente : Le rapport forestier de 1991 indique que l'agriculture commerciale en 1986 occupait 390 000 ha de plantations arborées (hévéa, cacao, cocotier, palmier à huile, sagou), et 104 000 ha d'agriculture de rente (poivre et rizières). Bien qu'ils soient encouragés, les villageois de l'intérieur ne manifestent pas un grand entrain pour ces cultures. Par ailleurs, les fluctuations des cours mondiaux jouent contre cette activité (ainsi les chutes des cours de l'hévéa firent cesser les récoltes).

c) Les grands projets, routes et barrages

Sarawak produit et exporte du pétrole et du gaz, qui sont respectivement la première et la troisième ressource du pays (33 % et 20,5 % du budget). L'exploitation entraîne l'ouvertures de routes (par exemple entre Belaga sur la Rajang et Bintulu sur la côte, pour le gaz).

La construction d'un barrages hydro-electrique à Batang Ai (sur la Lupar) en 1985, avait entraîné le déplacement de 2 800 personnes (26 maisons longues Iban). Un autre grand projet est en suspens depuis 1988, à cause des protestations concernant le déplacement des populations. Il s'agit du projet de barrage à Bakun sur la Rajang, principalement destiné à l'exportation de l'électricité vers la Malaisie avec un cable sous-marin de 650 km de long. Sa construction entraînerait la submersion de la vallée sur 69 000 ha, et un déplacement avec regroupement de toutes les communautés (52 maisons longues soit quelque 5 000 personnes). En 1990 cependant, on recommence à en parler, sous une forme modifiée (un système de barrages en série au lieu d'un seul très gros).

2) KALIMANTAN

a) Déplacements des villages

Depuis les années 70, un programme national (PKMT Pengembangan Kese-jahteraan Masyarakat Terasing) et un programme régional (RESPEN et RESDES) sont destinés à regrouper les habitants de l'intérieur, qu'ils soient nomades à sédentariser ou essarteurs vivant dans des communautés dispersées. Il s'agit tout à la fois de regrouper, de fixer et d'enrayer l'émigration rurale. La relocalisation n'est pas nécessairement dans les vallées. Au contraire celles-ci doivent être dégagées pour l'implantation de migrants javanais. Le programme concernant les Kenyah de l'Apo Kayan par exemple (Kalimantan est) a pour but de regrouper les communautés isolées de l'intérieur, d'y installer des commodités modernes (école, infirmerie) et une piste d'aviation, afin de réduire l'exode rural, qui laisse inhabitées ces zones frontalières [COLFER 1983: 72-73]. Ailleurs, l'intention des autorités en 1980-81 était de regrouper dans de grands villages en aval de la Kapuas tous les anciens nomades Bukat, et de promouvoir les cultures de rapport et l'élevage. Un tel programme a été obstinément refusé par les intéressés, qui tirent l'essentiel de leurs revenus du commerce des produits forestiers sauvages

Cette politique s'accompagne d'une campagne contre l'habitat en maisons-longues ; considérées comme insalubres, elles sont en principe interdites.

b) Transmigration

L'Indonésie cherche à réduire la surpopulation de Java tout en <<mettant en valeur>> ses autres îles moins densément peuplées, en favorisant l'émigration de familles javanaises dans des villages préparés pour le développement agricole. Kalimantan a accueilli, jusqu'en 1985, 20 % du total de la Transmigration soit 170 000 familles [sur la Transmigration, voir OTTEN 1986].

Le choix des aires devant être colonisées se base sur la densité de peuplement et sur une estimation des surfaces agraires utilisées par les indigènes, qui ne tient compte que des surfaces en culture à un instant donné, négligeant que les jachères font partie du cycle agricole. Ainsi le document préparatoire à la transmigration dans la région de la Telen indique que seulement 5 à 10 % des terres sont cultivées et conclut <<l'utilisation actuelle des terres n'est pas une contrainte significative à la planification pour l'implantation de transmigrants>> [cité par COLFER 1983 : 82]. Si l'on avait tenu compte d'une jachère de 10 ans, la surface cultivée aurait dû être évaluée entre 50 et 100 % des terres...

 

Sites de transmigration à Kalimantan (d'après OTTEN 1986)

 

 

Il n'en demeure pas moins que le gouvernement cherche à repousser les indigènes plus à l'intérieur afin de libérer l'espace pour ses nouveaux paysans. Il cherche aussi à remplacer l'agriculture itinérante par la riziculture irriguée.

c) L'exploitation forestière

Pour être moins citée que la transmigration, l'impact de l'exploitation forestière ne doit pas être sous-estimé. Environ 24 % de la surface forestière de Kalimantan ont été exploités jusqu'en 1989 (9,5 millions ha, sur un total de 34 millions ha), par 291 permis forestiers (source : Institut indonésien de statistiques forestières).