II - POPULATIONS ET PEUPLEMENT

 

Toutes les côtes et les basses vallées des fleuves sont peuplées de populations venant de l'extérieur (quelquefois depuis le XVIe siècle) : Malais, Chinois, Javanais, Buguinais, Madourais, etc. Ce sont elles qui régissent le commerce. Plus loin dans les basses terres vivent les cultivateurs sur brûlis, souvent intensifs, cultivant aussi des plantes commerciales (hévéa, poivre, cocotier, girofle, café...), et formant de larges ethnies, avec une forte densité de population. Les plus connus sont les Iban (à Sarawak et à Kalimantan ouest) ou les Ngaju (à Kalimantan).

Plus à l'intérieur vivent, le long des rivières, des populations éparpillées, à faible densité. Ces nombreuses populations de l'intérieur sont quelquefois regroupées sous le terme d'Orang Ulu (à Sarawak). A ces populations des basses terres s'opposent les peuples des hautes terres. Plus loin encore, les nomades et nomades sédentarisés occupent les hauts bassins des rivières et les lignes de partage des eaux. Une partie de ces groupes vivent de part et d'autre de la frontière entre Kalimantan (Indonésie) et Sarawak, et par le jeu de migrations historiques il est fréquent qu'ils soient originaires d'une vallée située dans l'autre territoire politique. Aussi est-il justifié de présenter leur mode de vie sans tenir compte des frontières.

 

Bornéo : Divisions administratives (d'après Rousseau, 1990)

Bornéo : Physiographie (d'après Sellato, 1989)

 

On compte plus de 150 langues différentes dans cette île. Toutefois la composition de la population est démographiquement en défaveur des indigènes. Ainsi en 1980, on comptait à Sarawak 30 % d'Iban, 29 % de Chinois, 20 % de Malais, alors que les <<autres indigènes>> ne constituaient que 5 % de la population totale [KO TEE HOCK 1986].

Plusieurs noms collectifs englobants sont utilisés pour désigner des ensembles de groupes : Dayak est le nom utilisé par les Malais islamisés pour désigner tous les non-musulmans indigènes de Bornéo, il désigne usuellement tous les agriculteurs sédentaires, alors que les agriculteurs nomment Penan les groupes nomades, ou descendant de nomades. La plupart de ces noms (comme Iban, Ngaju, Land Dayak, Dusun...) sont utilisés par les autres (exonymes), les groupes se désignant souvent eux-mêmes en termes géographiques. Cependant ces noms peuvent être utilisés pour exprimer son identité culturelle contre les gens venant de l'extérieur (comme les Malais ou les Chinois).

 

A - ECONOMIE

Le commerce d'exportation des << produits forestiers mineurs >> existe à Bornéo depuis plus de 1000 ans ; il concerne tout ce qui n'est pas bois. Il unit en chaîne les diverses populations, nomades, essarteurs de l'intérieur et malais ou chinois des côtes. Les produits tirés des forêts de l'intérieur atteignent l'Asie continentale, la Chine, le Japon, et au delà l'Inde, le Proche Orient, l'Europe et l'Amérique. Les plus importants sont le rotin et les nids d'hirondelles (Aerodromus spp.; ceux qui ont la plus grande valeur commerciale).

 

B - LES POPULATIONS FORESTIERES DE BORNEO

 

On peut évaluer à 62 le nombre de groupes ethniques ou groupes linguistiques différents vivant dans les forêts de Bornéo (38 à Kalimantan, 16 à Sarawak, 8 à Sabah et Brunei), formant une population totale de l'ordre de 940 000 personnes. Leurs tailles varient de moins de 500 personnes à plus 100 000, selon qu'elles vivent dans les chaînes montagneuses à l'intérieur ou dans les larges plaines des basses terres. La moitié compte moins de 5 000 personnes (et 12, soit 20 % de moins de 500 personnes), et seulement 8 (13 %) de plus de 30 000 personnes.

Taille des groupes forestiers de Bornéo

 

62 ethnies ou groupes d'ethnies - < 940 000 personnes

 

Taille < 500 500-1.000 1.000-2.000 2.000-5.000 5.000-10.000 10.000-30.000 30.000-100.000 > 100.000
Nombre 12 7 2 10 7 16 6 2
% 20 11 3 16 11 26 10 3

1) LES CONSOMMATEURS DE SAGOU SAUVAGE EUGEISSONA

Une minorité de personnes vit au dépens de la fécule tirée des sagoutiers sauvages (du genre Eugeissona), plus ou moins en complément de riz pluvial cultivé. Ils vivent tous dans les zones montagneuses au centre de Bornéo. Quelques rares groupes sont encore mobiles, mais la plupart sont désormais sédentarisés depuis une trentaine d'années. On les désigne par le nom collectif de Penan ou Punan. On estime à près de 20 000 le nombre de personnes regroupées sous ces noms, à Kalimantan et à Sarawak. Moins de 500 sont encore nomades (principalement à Sarawak).

Les chasseurs-cueilleurs qui se sédentarisent adoptent à des degrés divers l'essartage (de tubercules ou de riz pluvial). Mais ils ne cessent pas pour autant de pratiquer la chasse, la collecte alimentaire de sagou et la collecte commerciale de produits forestiers.

On trouvera au SS III les détails concernant ces groupes

 

a) Chasseurs-cueilleurs mobiles

Sont insérés depuis au moins deux siècles dans les circuits de commerce (rotin, encens, résine...). Les groupes mobiles sont toujours associés aux agriculteurs, qu'ils fournissent en produits forestiers et en artisanat. Nette tendance à la sédentarisation, pas nécessairement avec passage à l'agriculture cependant.

Penan, < 500 Sarawak (et Kalimantan ?)

b) Chasseurs-cueilleurs sédentarisés

La majorité des groupes nomades se sont fixés, alternant des séjours dans un habitat sédentaire et des migrations temporaires en forêt, où ils recherchent les produits commercialisables.

GROUPE Sarawak Kalimantan total
Bukat - 600 600
Hovongan - ~ 600 ~ 600
Kereho - ~ 500 ~ 500
Lebu - ~ 1 300 ~ 1 300
Penan ~ 6 000 ~ 500 ~ 6 500
Punan (div. ss. gr.) - ~ 8 500 ~ 8 500

D'autres groupes nomades se sont mêlés à des agriculteurs, formant de nouvelles ethnies, pratiquant à la fois riziculture, collecte du sagou et collecte commerciale :

GROUPE Sarawak Kalimantan total
Aoheng - 3 000 3 000
Bukitan ~ 400 - ~ 400
Seputan pas de données
Sihan 70 - 70

c) Riziculteurs consommateurs de sagou sauvage

Ces groupes vivent d'une économie mixte peu différente de celles des nomades sédentarisés : c'est une économie diversifiée, associant l'essartage pour le riz pluvial, la cueillette du sagou sauvage Eugeissona, la chasse, la pêche, la collecte du rotin pour la vente et même du travail rémunéré lorsque c'est possible.

On ne leur connaît pas de parenté particulière avec les actuels groupes nomades ; leurs traditions ne rapportent pas non plus qu'ils aient été nomades par le passé.

Sous le nom de Kajang sont réunis plusieurs ethnies dispersées à Sarawak, représentant une population totale de l'ordre de 3 000 personnes [NICOLAISEN 1986: 77, ROUSSEAU 1988: 7] :

Lahanan (350 p.)

Sekapan (750 p.)

Kejaman (635 p.) [STRICKLAND 1986]

Punan Bah (1 500 personnes en 1983)


* On a pu évaluer chez les Sekapan que la surface moyenne des champs était de 1,96 ha/foyer (0,29 par personne), défrichés sur une vieille forêt secondaire, de plus de 20 ans. De même chez les Punan Bah, avec des surfaces un peu plus petites (1,25 ha/foyer, 0,16 par personne), dont la récolte ne couvre que la moitié des besoins de la communauté, le reste étant obtenu par le sagou sauvage. Toutefois, les cultures sont très diversifiées, puisque l'on a inventorié 67 variétés de riz, 19 clones de bananiers, auxquels s'ajoutent de nombreuses autres plantes (taro, canne à sucre, ignames, patates douces, manioc, maïs). La chasse est réalisées avec des chiens et des sagaies, mais aussi à l'aide de sarbacanes. La collecte de fougères, de pousses de bambous et de rotin, de bananes sauvages et de champignons, complète le régime alimentaire [NICOLAISEN 1986]. Ajoutons que les Sekapan comme les Punan Bah forment des sociétés stratifiées.


* Les Kejaman de la Belaga constituent 2 maisons longues d'une cinquantaine de foyers (environ 300 personnes). La taille moyenne d'une parcelle est de 1,6 ha, une famille cultivant annuellement environ 2,8 ha (soit 1,75 champ par famille, en 1983-84) principalement sur des forêts secondaires; la jachère moyenne étant de 9 ans. Ces champs produisent du riz et de nombreux autres végétaux, couvrant environ 70 % des besoins. Cela est complété par la fécule du sagou sauvage - dont chaque famille possède individuellement des pieds qu'elle exploite. En 1984, la moyenne des troncs possédés était de 41 par famille [STRICKLAND 1986]. On a pu estimer que globalement entre 1/3 et 1/2 des calories quotidiennes proviennent d'aliments non cultivés. Une source d'argent notable vient de la vente du poisson et de la viande des porcs sauvages [STRICKLAND 1989].

2) LES CONSOMMATEURS DE SAGOU CULTIVE METROXYLON

Une large société associe l'essartage avec la culture du sagou Metroxylon, à la fois pour leur consommation mais surtout pour la production de fécule destinée à l'exportation.

Melanau (25.320 p. ; 11 sous groupes) Sarawak

Société (pour une grande partie islamisée) des côtes de Sarawak. Bien qu'ils cultivent le riz, leur économie repose presque autant sur les sagoutiers cultivés Metroxylon et sur la chasse, la pêche et la collecte des produits commerciaux (rotin, latex, résines, cire, camphre) que sur le riz. Ils sont fortement insérés dans les circuits commerciaux régionaux et, outre les produits de la forêt, exportent leur sagou. Ces sociétés sont stratifiées [SELLATO 1989: 229, d'après Morris].

3) LES AGRICULTEURS SUR BRULIS

Les groupes qui vivent au centre de Bornéo ont des petits effectifs, et sont divisés en de multiples sous-groupes, le long des grandes rivières, ayant leurs caractéristiques culturelles propres - mais avec la même stratégie de subsistance. Les groupes des basses terres forment des populations beaucoup plus larges, et aussi plus impliquées dans une production agricole monétarisée

 

LISTE DES GROUPES

 

GROUPE Kalimantan Sarawak TOTAL Sous-groupes
Ampanang 30.000 ?
Bahau 3200
Bawu 10.000 ?
Bekati 4000
Bentian 20.000 ?
Benua 20.000 ?
Berawan 870 870 5
Burusu 6000 ?
Busang 3000
Delang [Mal. D.] 200.000 ? 200.000 ?
Desa [Iban] 5.000
Dohoi {Ot Danum} 80.000 ? 7
Jagoi 19 000 11
Kadazan-Dusun 8 000-9 000 (Sabah)
Kalabakan Murut 450-600 (Sabah)
Kantu' 12.000
Kayan 8.300 8.300

16.600

+ 4 000 Brunei

~ 40
Kayung [Mal. D.] 100.000 ? 100.000 ?
Keninjal 35 000
Kenyah 21.360

6.240

16 068 (1980)

27.600

~40 000

+ 2 600 Brunei

~ 40
Lara ? ?
Lawangan 30.000 ?
Lelak 220
Mbaloh 11 000 11.000 ~ 10
Mentebah-Suruk 20 000 ? 20 000 ?
Modang 15.300 15.300 ~ 10
Okolod ~ 2000 ~ 1000

~ 3 500

(+ Sabah ~200)

Pasir 20 000 ?
Putoh 6.000
Segai 2.000
Selungai Murut 800-1000 + Sabah
Sembakung 5000 ? + Sabah
Serudung Murut 350-450 (Sabah)
Siang 60.000 ?
Singgie 4 800
Taboyan 20.000 ?
Tagal Murut 2 000

16.000

(Sabah 14 000)

Timugon Murut 6.000-7.000 (Sabah)

 

a) Agriculture itinérante, riziculture sèche

Économie de subsistance, complétée par la pêche et quelquefois la chasse.

 

Voir SS IV pour les informations détaillées sur ces groupes

 

b) Les agriculteurs sur brûlis, avec cultures de rente

Toutes les communautés d'agriculteurs de Bornéo sont impliquées à un titre ou l'autre dans la culture de plantes commerciales, les principales étant l'hévéa et le poivre. Ce qui varie, c'est l'importance de ces cultures, la taille des parcelles et l'attention prêtée, ainsi que le degré de monétarisation. Les populations des basses terres sont plus près des marchés, plus accessibles, et plus impliquées dans cette production (par exemple Iban, Desa, Murung, Ngaju, Kayung, Delang...).

Certaines fractions de ces grandes ethnies se consacrent, outre l'agriculture sur brûlis, à la collecte en forêt de produits de commerce (rotin, résines, peaux d'animaux...). Par exemple à Kalimantan (Barito), une partie des Ma'anyan et des Lawangan.

Ma'anyan (70.000), Lawangan (30.000)


* Exemple d'ethnie impliquée dans les cultures de rente, les Ngaju (Kalimantan central). Population de l'ordre de 370.000 personnes (1980), en villages de moins de 600 hbts, densité de population de 6 hbt/km2.

[lozenge] Cultivent le riz pluvial (30% des parcelles ouvertes sur forêt primaire; jachère de 9-10 ans -moins longues qu'avant). Surface moyenne : 1,2 ha/famille (moyenne : 7,6 personnes).

[lozenge] Cultures de rente : hévéa, en moyenne 1,6 ha/famille ; rotin (interplanté dans les essarts, repousse ensuite dans les jachères pendant 8-10 ans) chaque famille en possède en moyenne 5,2 ha. Surface totale plantée par famille (vivrier + rente) 11,15 ha. A cela s'ajoutent quelques activités de collecte commerciale (bois de fer, damar, huile de Shorea...). [SEVIN 1983].


*
LES RISQUES DU SYSTEME : deux études menées en 1977-78 à Sarawak, chez les Iban de la Lemanak et chez les Land Dayak Biduyah de Tebakang, montrent les graves conséquences d'un excès de cultures de rentes [ANDERSON 1980]. Il en résulte en effet que les cultures vivrières sont insuffisantes, à la fois par faible rendement et surfaces trop réduites, au profit des cultures de rente.

[lozenge] Les Iban produisent du riz seulement pour 3,8 mois de consommation, et doivent acheter le reste, ou le remplacer par du sagou et du manioc. Consommation de riz, 438 g/j/pers., production 380 kg/an/famille. Cependant, grâce à la pêche et à la collecte de légumes sauvages, le régime alimentaire est satisfaisant pour les adultes (1.997 cal/j/pers., 48,5 g de protéines) mais déficient pour les enfants en protéines, fer et calcium [ANDERSON 1980 : 47].

[lozenge] Chez les Biduyah par contre, le régime observé en 1977 était dramatiquement insuffisant (1.330 cal/j/pers.) malgré un taux de protéines correct (24,3 g/j) [ANDERSON 1980 : 29].

[lozenge] L'auteur, médecin du service médical de Sarawak, insiste en conclusion sur la nécessité d'améliorer l'agriculture vivrière et non pas l'agriculture commerciale <<as usual>>, il préconise également le développement de l'arboriculture fruitière.

[lozenge] On a pu observer dans une autre région de Sarawak, la vallée de la Belaga, chez les Kayan et les Lahanan, les effets de l'implantation de villages agricoles modèles (AMV) destinées à favoriser la culture de rente de cacao, poivre hévéa et riz-paddy. On observe un abandon des cultures vivrières au profit du seul riz, alors que les jeunes, lorsque le riz manque, préfèrent en acheter plutôt que de manger du sagou. De ce fait, la dépendance à l'égard du riz entraînant une dépendance à l'égard de l'argent, correspond au passage d'un système d'auto-suffisance à une économie dominée par le marché [GUERREIRO 1988].

4) LES RIZICULTEURS AVEC IRRIGATION

En dernier lieu, on signalera ici quelques groupes ethniques qui cultivent du riz irrigué dans des rizières inondées, en complétant plus ou moins intensément avec des jardins d'essartage sur brûlis. Ces agriculteurs servent de modèle aux services officiels d'agriculture, qui préconisent l'abandon de la culture itinérante sur brûlis pour la remplacer par l'agriculture permanente irriguée.

a) Agriculture mixte

Agriculture sur brûlis complétée par riziculture irriguée, avec chasse et collecte

Sarawak, Sabah Bisaya (10.000-12.000) [1985]

Sabah, Brunei Dusun (140.000) [1986]

b) Riziculture irriguée, élevage de buffles

complétée par des cultures sur brûlis

Brunei Kedayan (30 000)

Sabah Ranau Dusun (50 000) [1987]

Sarawak, Kalimantan Kelabit 1650, Lun Dayeh 15.700, Lun Bawang ~ 10.000 {Murut}, Tabun, Treng {Tringus, Tring} 350, Sa'ban 1.000, Kedayan