II-
LES POPULATIONS INDIGENES DES FORETS DENSES HUMIDES AUJOURD'HUI
Il n'est possible que de donner des ordres de grandeur. En effet, s'agissant de régions reculées, les recensements fiables sont peu fréquents et les chiffres disponibles ne sont généralement que des approximations. Il s'agit d'ailleurs de régions du monde pour lesquelles la population générale elle-même n'est pas connue avec précision !
Cependant on arrive à une population de l'ordre de 12 millions de personnes, sur l'ensemble des forêts denses humides, qui dépendent très directement de l'écosystème forestier pour leur survie.
| Régions forestières |
Population totale des pays | Populations indigènes forestières | % | Nbre ethnies forestières |
|---|---|---|---|---|
| Afrique centrale | 54 000 000 | 3 000 000 | 5,5 | ~ 150 |
| Amazonie* | 30 400 000 | 700 000 | 2,3 | 234 |
| [Amérique sud** | 236 000 000 | 0,3] | ||
| Philippines | 62 400 000 | 1 600 000 | 2,6 | 52 |
| Malaisie pénin. | 14 600 000 | 100 000 | 0,9 | 19 |
| Indonésie*** | 170 700 000 | 4 800 000 | 2,8 | ~ 95 |
| Bornéo | 12 500 000 | 950 000 | 7,6 | 62 |
| Nouvelle Guinée | 5 400 000 | 1 000 000 | 18,5 | 806 |
| TOTAL | 350 000 000 | 12 150 000 | 3,5 | ~ 1 418 |
| [+ Amér. totale | 555 600 000 | 2,2] |
* Amazonie : population totale des provinces forestières seulement (et non pas des pays entiers)
** Amérique du sud : population totale des pays dont dépend l'Amazonie
*** Indonésie sauf Irian Jaya (compté dans Nlle Guinée) et Kalimantan (compté dans Bornéo)
Cette population forestière représente aussi une infinie diversité culturelle, une mosaïque de plus de 1400 ethnies et groupes (il s'agit, là aussi, d'un ordre de grandeur indicatif, et probablement d'un minimum).
La délimitation des groupes pose toujours des problèmes méthodologiques importants. Nous nous sommes efforcés de compter et d'inventorier des ethnies, c'est-à-dire <<des groupements d'individus appartenant à la même culture et se reconnaissant comme tels>>[1]. Dans la plupart des cas, il y a adéquation entre culture et langue - ce qui nous autorise à utiliser comme documentation les cartes et inventaires linguistiques, les seuls qui visent à l'exhaustivité (il n'existe pas de catalogue des ethnies du monde, alors qu'il existe des répertoires des langues - en particulier le précieux Ethnologue, languages of the world, édité par B. F. GRIMES, régulièrement remis à jour).
Toutefois cette homologie n'est que partielle, car les cas ne sont pas rares où deux groupes portant des noms différents parlent la même langue, ou bien à l'inverse des groupes portant le même nom parlent des langues différentes. Autre cas, celui où ce que nous appelons une ethnie, parlant une seule langue, se décompose en de multiples sous-groupes dispersés, sans organisation centralisée, éventuellement même sans reconnaître ce regroupement artificiel en ethnie.
Exemples : les Songola du Zaïre, une même langue mais un groupe hétérogène résultant de l'incorporation de communautés diverses avec des pêcheurs fluviaux. Les Yanomami du Venezuela, groupe morcelé.
Les noms : Il est rarement facile de connaître le nom exact d'une ethnie. De nombreux noms classiques de la littérature ne sont pas les noms que les gens utilisent eux-mêmes pour se désigner, mais les noms employés par leurs voisins.
Quelquefois, le nom ethnique diverge du nom de la langue. D'autres fois, l'ethnie porte bien un nom, mais les indigènes eux-mêmes, tout en le reconnaissant, utiliseront préférentiellement un nom de sous-groupe ou de lignage. Bref, nous avons tenté ici d'utiliser les noms les plus précis, dans la mesure de nos connaissances, sans pour autant rechercher systématiquement, au risque de n'être plus compris d'aucun lecteur, les <<autonymes>> les plus justes. De même nous n'avons pas cherché à donner la liste des synonymes, ce qui nous aurait entraîné beaucoup trop loin.
Les groupes inventoriés montrent certes une diversité d'ampleur, mais la majorité est d'une taille nettement inférieure à 5 000 personnes. Il s'agit le plus souvent de toutes petites communautés, éventuellement dispersées en petits hameaux sur de vastes territoires.
* Afrique : 56 % moins de 5 000 personnes (extrêmes : 1 000 à
250 000 personnes)
* Amazonie : 66 % moins de 2 000 personnes (extrêmes : de 9 individus à 40 000 personnes !)
* Nouvelle Guinée : 85 % moins de 5 000 membres (extrêmes : 20 - 25 000 personnes)
* Bornéo : 50 % moins de 5 000 membres (extrêmes : 200 - 200 000 personnes)
* Malaisie : 69 % moins de 5 000 membres (100 - 20 000 personnes)
* Philippines : 29 % moins de 5 000 membres, 51 % moins de 10 000 (extrêmes : 100 à 100 000 personnes)
* Indonésie : 40 % moins de 5 000 membres, 56 % moins de 10 000 (extrêmes : 300 à 500 000 personnes).
Enfin, on relève que ces groupes témoignent d'une très grande diversité économique, tout à la fois traditionnelle et liée aux degrés de changement graduel : de nombreux types économiques marquent des stades successifs, aussi bien au niveau régional qu'à l'intérieur d'une même ethnie, avec des degrés variables d'autonomie.
La diversité dans l'acculturation est liée à la taille des groupes et à la surface qu'ils peuplent. Dans de très petits groupes, d'une ou deux centaines, tous les membres présentent le même style de vie. Par contre dans des groupes plus larges, dépassant le millier, dispersés sur de plus grandes surfaces, et divisés en communautés indépendantes les unes des autres, les degrés de changement seront plus nombreux.
On rencontre ainsi chez les Pygmées d'Afrique centrale (dont le nombre total oscille entre 60 000 et 150 000) tous les cas, depuis des campements totalement tournés vers la chasse et la collecte, jusqu'à des villages sédentaires où l'on cultive des produits vivriers mais aussi du cacao. Les programmes de développement devraient tenir compte de cette diversité, en s'intéressant en priorité aux groupes ayant déjà choisi de changer de style de vie.
En Amazonie où les peuples indigènes vivent souvent près ou au bord de cours d'eau, les changements s'inscrivent dans une dichotomie entre groupes d'amont et groupes d'aval.
[1] D'après la définition simple de PANOFF M. & M. PERRIN, 1973, Dictionnaire de l'ethnologie, Payot, Paris.
Outre la terre et la fertilité pour son agriculture, l'homme trouve dans la forêt les protéines animales, les éléments vitaminiques, et toutes les matières premières -pour sa maison, pour son artisanat-, ainsi que des plantes médicinales. De plus la forêt se confond avec le Monde dans sa dimension cosmologique et religieuse. Elle est le lieu des attraits et des craintes de toutes les populations étudiées ici.
Le degré d'insertion dans l'économie monétaire et commerciale de chaque pays provoque évidemment de grands changements dans les techniques traditionnelles de subsistance, qui persistent de nos jours. On peut distinguer plusieurs niveaux , présents sur les trois continents :
- groupes isolés, économiquement autonomes, sans contact avec l'économie liée au monde extérieur ;
Ils sont maintenant très rares, localisés surtout en Amazonie et en Nouvelle Guinée
- contacts modérés, où les groupes produisent un surplus dans le cadre de leurs activités traditionnelles, en vue d'un approvisionnement régional, auprès de populations voisines, pour les besoins internes de celles-ci ; il s'agit là d'ordinaire d'échanges non monétaires ;
Exemple de produits échangées : farine de manioc, viande de chasse, poisson séché, noix sauvages, vanneries, plantes médicinales...
- contacts modérés, où les produits du surplus sont fournis à des populations voisines, qui elles-mêmes les font entrer dans un circuit de commerce régional, monétarisé ; ces circuits et réseaux de commerce sont généralement très anciens (et en ce sens, <<traditionnels>>) ;
Exemple de produits : viande de chasse, poisson, mais aussi matières premières d'artisanat, comme résine de copal, rotin...
- groupes répondant pour partie à la demande extérieure, en conservant une forte autonomie culturelle, mais en modifiant leurs activités traditionnelles d'autosubsistance.
Entrent ici en particulier les nombreuses populations d'agriculteurs
sur brûlis ayant également des petites cultures de rente comme
le café ou le poivre, ainsi que les groupes extractivistes d'Amazonie
qui collectent des produits sauvages comme l'hévéa ou la noix
de Pará.
Les chasseurs-collecteurs. Certaines forêts équatoriales abritent encore quelques-unes des dernières populations du monde à vivre selon une économie de chasse et de collecte, c'est-à dire sans pratiquer ni agriculture ni élevage et en prélèvant son alimentation sur les ressources sauvages :
* le bassin congolais où vivent plusieurs groupes différents
de Pygmées (parmi eux, les Aka, Baka et Mbuti), environ 120 000 personnes
;
* les Philippines où vivent les Négritos Agta et les Batak, environ 70 000 personnes ;
* la péninsule malaise où vivent les Semang (nom collectif de plusieurs groupes, Semaq Beri, Batek, Kensiu...), environ 20 000 personnes ;
* Bornéo où vivent les Penan, environ 20 000 personnes ;
* Sumatra, où vivent de petits groupes de Kubu, environ 46 000 personnes ;
* Halmahéra (les Célèbes) où vivent des groupes mal connus, dans les montagnes, environ 30 000 personnes ;
* Amazonie : quelques groupes dits <<régressifs>> sont connus, comme les Yuqui de Bolivie, qui ont dû abandonner l'agriculture pour survivre en devenant nomades, vivant alors de chasse et de cueillette.
On peut évaluer à environ 300 000, le nombre des membres de populations mobiles dont l'économie est centrée sur la chasse et la collecte.
Toutefois, tous ces groupes sans exception entretiennent des relations régulières et étroites avec les populations d'agriculteurs des mêmes régions, avec deux types d'échanges :
* échanges d'aliments forestiers (viande, miel) contre des outils
et des aliments provenant de l'agriculture (en Afrique, aux Philippines,
mais rarement en Amazonie) ;
* participation au commerce à longue distance par l'apport de produits sauvages, échangés contre des biens matériels et même de l'argent (Bornéo, Malaisie, ivoire en Afrique).
De nos jours, ces populations de petite envergure sont extrêmement sensibles aux processus d'acculturation, et elles subissent partout d'importantes modifications économiques, qui se marquent globalement par la sédentarisation et quelquefois (mais pas toujours) par l'adoption de l'agriculture.
Dans tous les cas, le processus de changement se marque par un continuum : dans chaque ethnie on rencontre tous les intermédiaires, entre les groupes au mode de vie traditionnel de chasseurs-cueilleurs mobiles, jusqu'aux groupes sédentarisés ayant adopté l'agriculture.
Les agriculteurs. Les activités de chasse, de pêche et de collecte ne sont pas pratiquées par les seuls <<chasseurs-cueilleurs>>. En effet, la quasi-totalité des essarteurs équilibrent leur alimentation par de nombreux produits sauvages :
Autrement dit, l'agriculture fournit principalement l'aliment glucidique de base (calorique), alors que la forêt fournit les protéines (soit par la chasse, soit par la pêche), les lipides et une partie des vitamines.
La pêche en eau douce prédomine à Bornéo ; en Afrique centrale le piégeage est pratiqué usuellement, alors que certaines ethnies seulement s'approvisionnent par la pêche en rivière ou par une combinaison des deux techniques ; partout ailleurs (Philippines, Amazonie, Malaisie...) la majorité des groupes associent chasse et pêche.
La collecte varie en importance mais elle est pratiquée partout, tant pour des produits animaux (batraciens, reptiles, mollusques, insectes) que végétaux (tubercules, pousses de plantes, fruits, graines et amandes...).
L'élevage traditionnel existe mais il n'a partout qu'une place marginale dans l'approvisionnement alimentaire ; en revanche il est toujours lié à des fonctions sociales ou religieuses.
Plusieurs points importants sont liés à la pratique de la chasse par les essarteurs :
* il est abusif de confondre avec des braconniers les agriculteurs pratiquant
une chasse destinée à leur alimentation ;
* le piégeage, attaqué par les écologistes, vise non seulement à l'alimentation, mais aussi à protéger les cultures de leurs ravageurs ;
* la chasse et la pêche traditionnelles sont pratiquées sur des espaces très grands, les proies nombreuses en espèces variant beaucoup selon les saisons, allégeant ainsi la pression en un point donné ;
* les forêts secondarisées, durant leurs phases de recru, ne sont pas des zones inutiles ; les espèces végétales qui les constituent attirent une quantité appréciable de gibier.
Les spécialistes. Il faut mentionner à part les populations de pêcheurs spécialisés, qui vivent le long des grands cours d'eau du bassin congolais, et n'ont généralement que des activités agricoles limitées.
Exemples : fleuve Congo - Lokele, Songola ; rivière Oubangui - Monzombo.
Enfin, dans certains cas comme les régions marécageuses de Nouvelle Guinée ou le Delta de l'Orénoque (Vénézuela), des peuples sédentaires vivent de l'exploitation de peuplements naturels de palmiers qui leur fournissent un aliment féculent, le sagou, sans pratiquer l'agriculture ou en se limitant à une agriculture d'appoint.
Exemples : delta de l'Orénoque (palmier Mauritia flexuosa) : groupe Warao ; Papouasie-Nouvelle Guinée (palmier Metroxylon spp.) : delta du Purari - Elema, Kerewo -, delta du Kikori - Orokolo ; Irian-Jaya : groupe Asmat, Mimika.
Un certain nombre de plantes sauvages jouent un rôle de premier plan dans l'économie de nombreuses sociétés :
* en Afrique Baillonella (huile), Irvingia spp. (amandes),
Entandrophragma spp. (pour les chenilles), les rotins Eremospatha,
Calamus, les Raphia ;
* en Asie, les rotins Calamus et Daemonorops, les copals Agathis et damars Shorea pour leurs matières résineuses, les encens Styrax, les bambous, et des plantes alimentaires comme les sagoutiers Metroxylon et Caryota spp., les arbres fruitiers Pandanus, Artocarpus, Durio, etc. ;
* en Amérique les palmiers Mauritia flexuosa (fruits et sagou), Orbignya speciosa et Euterpe oleracea (fruits), les arbres Bertholletia excelsa (amandes) et les arbres fruitiers Erisma japura, Matisia cordata, diverses Sapotacées, etc.
Ces produits forestiers non ligneux (non-timber forest products) sont certes utilisés pour les besoins particuliers de l'ethnie envisagée, mais ils entrent généralement dans des circuits commerciaux à plus ou moins grande échelle. Ils intéressent d'ailleurs de plus en plus les spécialistes de l'aménagement car ils offrent des solutions alternatives pour une utilisation plus rationnelle et plus diversifiée de l'écosystème forestier.
Il faut insister sur le fait que diverses catégories économiques co-existent dans une même région; elles donnent même souvent lieu à des associations d'ethnies complémentaires, durables et institutionnalisées.
En effet, tous les chasseurs-collecteurs entretiennent des associations ancestrales avec des essarteurs (ainsi les Pygmées d'Afrique ou les Penan de Bornéo).
Mais c'est aussi le cas d'ethnies spécialisées comme les pêcheurs en eau douce : il existe des associations complémentaires entre pêcheurs et agriculteurs tout le long des grands fleuves africains comme le Congo.
De même, les grandes sociétés déjà hiérarchisées de la plaine inondable de l'Amazonie vivaient, jusqu'à ce qu'elles soient balayées par la Conquête, en association commerciale avec les populations de l'hinterland qui les fournissaient en produits sauvages de la grande forêt.
Ces associations ont permis le développement à travers les siècles de grands réseaux de commerce à longue distance, destinés aux pays développés hors de la zone équatoriale.
Ce fut le cas dans le bassin congolais avant l'implantation coloniale européenne (exportation vers l'Europe d'ivoire et de bois rouge à teinture - parmi de nombreux autres produits mineurs), et des réseaux de commerce d'Asie tropicale - rotin, copal et damar, ivoire, cornes de rhinocéros - entre les îles et le continent chinois, qui commence au moins au Ve siècle et persiste encore de nos jours. En Amazonie, les racines sauvages de salsepareille soignaient les syphillitiques d'Europe aux XVIIIe et XIXe siècles....