I - DEFINITIONS
ET CONCEPTS
Cette formulation ne laisse pas d'être ambigüe, car elle repose plus sur une notion de sens commun que sur une définition qui fasse l'unanimité d'une part, et d'autre part qui s'appliquerait universellement, c'est-à dire dans l'ensemble des territoires politiques et géographiques. Il s'agit en effet d'une notion dont l'acception varie d'un continent à l'autre. Voici par exemple la définition du Dictionnaire Robert : <<indigène : qui est né dans le pays dont il est question.>>
En anglais : <<indigenous : (of plants or animals or inhabitants) native>> et <<native : (of a person) belonging to a particular place by birth ; grown or produced or originating in a specific place>> (Oxford Dictionary). Récemment il a également été proposé d'utiliser le terme de "first people" (Burger 1990) pour accentuer l'importance et la durée du lien avec le sol sur lequel ces peuples vivent.
Aux Nations Unies, la Commission des Droits de l'Homme, à Genève, inclut une Sous-commission de prévention de la discrimination et de protection des minorités, qui comprend un groupe de travail sur les populations indigènes.
Jusqu'en 1988, cette Sous-commission des Nations Unies utilise l'expression <<populations indigènes>> (en espagnol poblaciones indígenas), qu'elle remplace ensuite par <<peuples indigènes>> (en espagnol pueblos indígenas), le terme de <<peuple>> impliquant le droit à l'autodétermination.
Le Parlement Européen emploie l'expression <<populations indigènes>>, sans toutefois la définir.
Par exemple dans la Résolution B3-334/92
La Banque Mondiale utilisait l'expression Tribal peoples, jusqu'en 1991, emploiyant depuis celle de Indigenous peoples [voir ci-dessous].
Il existe plusieurs définitions semi-officielles qui peuvent servir de base de réflexion :
* "Indigenous and tribal peoples in independent countries" selon
le Bureau International du Travail :
<<(a) tribal peoples in independent countries whose social, cultural and economic conditions distinguish them from other sections of the national community, and whose status is regulated wholly or partially by their own customs or traditions or by special laws or regulations ; (b) peoples in independent countries who are regarded as indigenous on account of their descent from the populations which inhabited the country, or a geographical region to which the country belongs, at the time of conquest or colonisation or the establishment of present state boundaries and who, irrespective of their legal status, retain some or all of their own social, economic, cultural and political institutions.>> (Convention 169, 7 juin 1989, Genève) ; [en espagnol : pueblos indígenas y tribales] ;
* <<peuples tribaux>> (tribal peoples) puis <<peuples
indigènes>> (indigenous peoples) selon la Banque Mondiale
:
<<A social group comprising families, clans, or generations, having its own customs, occupying a specific geographic territory, and being independent of, or having little contact with, the dominant national society of the country in which they live.>>, (GOODLAND, R., 1982, Tribal peoples and economic development; human ecologic considerations, World Bank) ;
en 1991 l'expression indigenous peoples lui est préférée et la remplace, avec une définition proche : <<The terms "indigenous peoples", "indigenous ethnic minorities", "tribal groups", and "scheduled tribes" describe social groups with a social and cultural identity distinct from the dominant society that makes them vulnerable to being disadvantaged in the development process.>> (Operational Directive 4.20 : Indigenous Peoples, The World Bank Operational Manual, Sept. 17, 1991).
* <<Minorité>> selon la définition de la Commission
des Droits de l'Homme des Nations Unies :
<<a group numerically inferior to the rest of the population of a state, in a non-dominant position, whose members -being nationals of the state- possess ethnic, religious or linguistic characteristics differing from those of the rest of the population and show, if only implicitly, a sense of solidarity directed towards preserving their culture, traditions, religion or language.>> (cité par P. Capotorti, in : World directory of minorities, p. XIV).
Il ne nous appartient ni de trancher, ni de proposer une autre définition.
Signalons cependant que la majorité des intéressés dès lors qu'ils prennent la parole en toute liberté revendiquent le statut de <<peuples indigènes>>.
La notion de <<population indigène>> correspond dans certains pays à une catégorie juridique. Or, le plus souvent, celle ci n'existe pas, d'où une partie des problèmes et des conflits dont nous avons à rendre compte. D'un point de vue politique, plusieurs pays reconnaissent (plus ou moins juridiquement) des <<minorités>>. On devra distinguer :
a) le cas des pays où les régions forestières ont été historiquement envahies par des populations venant d'ailleurs, prenant possession des terres au détriment de populations préexistantes, qui ont été selon les cas repoussées, assimilées ou détruites :
En Amazonie, peuplement des grandes artères fluviales par des Européens puis des métis (Caboclos, Ribereños) et des régions périphériques par des migrants ; en Malaisie, en Indonésie et à Bornéo, peuplement des plaines et des côtes par des Malais, des Indonésiens et des Chinois, repoussant les autochtones dans les montagnes intérieures ; dans une mesure moindre, c'est aussi le cas aux Philippines, avec le peuplement des plaines par des autochtones convertis au christianisme et hispanisés, repoussant dans les massifs montagneux les autochtones non-convertis. Dans tous ces cas, on observe la confrontation de populations préexistantes conservant un type économique, une structure sociale, une langue et une religion particuliers, et de populations exogènes, allogènes ou converties à une autre économie, une autre structure sociale et une grande religion internationale, plus expansives et politiquement dominantes, qui repoussent les autres groupes dans des zones-refuges, montagneuses (Asie) ou d'accès impossible (bassin amazonien).
b) le cas des régions sans populations allogènes.
Ainsi celui de l'Afrique équatoriale fait figure d'exception, car on n'y observe pas ce type d'opposition historique entre populations : tous les habitants du bassin congolais forment, au sens propre, des <<populations indigènes>>. Certes, quelques pays distinguent leurs populations de chasseurs-cueilleurs nomades, qualifiées par exemple au Cameroun de <<population marginale de la communauté nationale>>. Cependant la notion de <<minorité>> n'est nulle part juridiquement fonctionnelle, elle serait d'ailleurs injustifiée, compte tenu de l'émiettement ethnique de cette région. Il en va de même avec la Papouasie-Nouvelle Guinée, île-continent restée à l'écart du reste du monde, en ce qui concerne ses parties intérieures au moins, durant des millénaires. Dans ce cas, il n'y a pratiquement pas de populations allogènes.
Les circonstances historiques de la mise en place des peuplements diversifient donc les diverses régions forestières du monde équatorial. Par contre, toutes ces régions (sauf la Papouasie) se trouvent confrontées actuellement au problème de l'intrusion de nouveaux immigrants, paysans venant de régions plus ou moins limitrophes mais surpeuplées, à la recherche de "terres vierges" (ou considérées telles) à "mettre en valeur".
Le présent rapport est fondé sur des critères écologiques et économiques (et non pas politiques ou juridiques), car le point de vue qui nous importe est celui de la relation avec l'écosystème forestier.
Quels sont les habitants actuels des zones forestières :
- des nomades exploitant les ressources naturelles depuis d'innombrables générations ;
- des cultivateurs vivant là également depuis d'innombrables générations (et pratiquant aussi la chasse et la pêche) ;
- des paysans installés depuis très peu de générations, venant d'autres régions, attirés par de nouvelles terres ;
- des travailleurs indépendants et mobiles venant d'autres régions pour exploiter des ressources naturelles (bois, gibier, caoutchouc, minerais...) ;
- des employés de compagnies (forestières, agricoles, minières...) formant des agglomérations importantes.
- Mentionnons en dernier lieu des groupes d'individus issus d'autres régions et résidant temporairement en zone forestière : des commerçants itinérants, des pasteurs transhumants (par exemple en Afrique équatoriale).
Dans le contexte moderne, prévaut un système mondial de relations sociales, politiques et économiques, système dominé par les sociétés industrialisées, mais qui entraîne la participation de milliers de populations traditionnelles de petite taille, non-industrialisées. En effet, l'économie de marché et les pouvoirs publics exercent de très fortes pressions sur l'ensemble des populations même les plus reculées, ce qui n'est pas sans poser un problème de délimitation de notre sujet.
De ce fait, nous rendons compte prioritairement des groupes vivant selon une économie de subsistance, faiblement ou pas du tout monétarisés, vivant grâce à l'écosystème forestier depuis de nombreuses générations, ayant mis au point des techniques permettant le maintien d'un couvert boisé.
Cela implique une faible densité de population et des zones d'habitat reculées, avec de grandes difficultés d'accès. En second lieu, nous tiendrons également compte, plus globalement, des groupes moins isolés, qui fonctionnent un peu moins à la périphérie du système économique mondial, et qui dépendent cependant fondamentalement des ressources forestières pour leur survie.
La compréhension du système économique des populations forestières, et tout particulièrement la mise en relief de leur degré de dépendance par rapport au milieu forestier, nécessite une grille d'analyse prenant en compte plusieurs séries de facteurs qui s'interpénètrent.
A) Il faut situer la communauté dans un double cercle :
- dans ses relations avec le milieu naturel ;
- dans ses relations avec les autres sociétés.
1) Relations avec le milieu naturel
* Pratique ou non de l'agriculture (modification du milieu)
* Agriculture itinérante par rapport à agriculture permanente
par exemple riziculture irriguée
S'il y a agriculture itinérante :
- Pratique ou non du brûlis
- Durée d'usage de la parcelle abattue
- Durée d'abandon de la friche
- Interventions ultérieures sur la friche.
2) Relations avec les autres sociétés (selon des cercles concentriques)
* Réseau interne (à l'ethnie) de circulation des biens et
ressources
* Circulation locale des ressources
approvisionnement des ethnies limitrophes : complexes régionaux symbiotiques avec ou sans marché
* Circulation régionale
participation aux marchés, approvisionnement [indirect] des villes
* Circulation internationale
participation au marché international, production de ressources d'exportation.
B) Il faut évaluer l'origine de l'approvisionnement alimentaire.
En ce qui concerne ce paramètre, l'économie des essarteurs forestiers est située dans une double interaction. En bref, dans quelle proportion l'approvisionnement alimentaire est-il assuré :
- par l'agriculture ou par le prélèvement de ressources
sauvages ;
- par l'autoproduction ou par la monnaie (obtenue par cultures de rente
ou par commerce d'autres produits).