Introduction
J. BARRAU, 1979 : 486
La Direction Générale XI (Environnement, Sécurité Nucléaire et Protection Civile) de la Commission des Communautés Européennes a chargé en mars 1992 un groupe d'anthropologues de l'Université Libre de Bruxelles (Centre d'Anthropologie Culturelle) et du Centre National de la Recherche Scientifique (Laboratoire des Langues et Civilisations à Tradition Orale, Paris) de rédiger un rapport sur la situation actuelle des populations indigènes vivant au sein des forêts tropicales humides d'Amazonie (Brésil, Pérou, Bolivie), d'Afrique Centrale (Congo, Zaïre, Gabon) et Asie insulaire (Malaisie, Philippines, Indonésie et Papouasie Nouvelle Guinée).
Ce rapport (contrat nº B91/ 4-3046/ 16203, signé le 1er mars 1992) devait fournir des informations détaillées, principalement en ce qui concerne :
* la localisation, la taille et l'organisation sociale de la population;
* l'organisation politique, l'interaction avec l'administration nationale,
la représentation politique ;
* l'organisation économique, la dépendance par rapport à
la forêt équatoriale pour la subsistance ;
* le rôle dans l'économie régionale, nationale et internationale
;
* le statut social et les problèmes de santé, de scolarité;
l'état des droits de l'homme ;
* les contacts avec des populations non-indigènes ;
* les menaces et les risques.
Le rapport est divisé en trois parties :
* une synthèse présentant l'ensemble des interactions
entre l'homme et la forêt tropicale humide, suivie de recommandations
;
* l'ensemble des dossiers et études géographiques,
présentant aire par aire les ethnies et leur mode de vie (Amérique
amazonienne, Afrique équatoriale et Asie insulaire) ;
* un atlas de 15 planches, situant l'ensemble des populations indigènes
forestières dans leur contexte écologique (dans un fascicule
séparé).
Le déroulement du travail a comporté six étapes successives :
* choix des critères pour la définition des "populations
indigènes des forêts denses humides", établissement
d'un questionnaire d'enquête ;
* détermination des zones forestières et inventaire des ethnies
qui y vivent, pays par pays ;
* inventaire de la documentation existant, établissement de la bibliographie,
établissement de la liste des spécialistes ;
* contacts personnels ou par correspondance avec les spécialistes,
diffusion du questionnaire, voyages de documentation (USA, Europe, Guyane)
;
* dépouillement et analyse de la bibliographie et des réponses
des spécialistes consultés ;
* synthèse et rédaction du document final.
Il convient ici de faire quelques remarques d'ordre méthodologique : les populations sur lesquelles on nous a demandé de rapporter sont parmi les plus diversifiées, mais également les plus mal connues qui existent au monde, du fait non seulement des difficultés d'accès à leurs régions d'habitat, mais aussi de leur statut souvent infériorisé au sein des États-nations.
La documentation publiée est très fragmentaire : on ne compte même pas une simple référence bibliographique pour chaque ethnie. De plus, les aspects économiques et écologiques sont, curieusement, parmi les moins traités. Enfin, certaines données sont très anciennes, et ne reflètent pas nécessairement les transformations modernes du mode de vie. Toutefois nous avons réuni la documentation le plus largement possible, ce qui nous a amené à consulter quelque 1 700 titres (ouvrages et articles).
Par une analyse très critique des sources, complétée par des contacts directs avec les spécialistes, ainsi que par nos propres expériences de terrain, nous avons cherché à présenter le tableau le plus précis possible des connaissances sur ces populations.
Nous avons travaillé en définissant des aires régionales, plus larges que les pays cités dans le contrat, car de nombreux groupes ethniques dépassent les frontières d'un seul État. Aussi avons-nous étendu l'étude à l'ensemble des bassins de l'Amazone et de l'Orénoque (ajoutant les trois Guyanes, l'Équateur et le Venezuela au Brésil, au Pérou et à la Bolivie), et à l'ensemble du bassin congolais (Congo, Cameroun, Guinée équatoriale, République Centrafricaine, Gabon et Zaïre).
Nous avons orienté notre travail dans deux directions :
* réaliser un inventaire le plus précis possible des
groupes ethniques vivant dans les zones forestières restantes, à
partir à la fois des cartes de végétation les plus
récentes, des cartes linguistiques et ethnographiques et des études
scientifiques contemporaines ;
* déterminer à quel degré chaque ethnie dépend
du milieu forestier pour son économie, de manière à
présenter pour chaque aire géographique l'ensemble des types
économiques et écologiques des populations indigènes.
Nous avons cherché à fournir les informations démographiques les plus pertinentes, non sans difficultés, car dans de nombreux cas, les recensements font défaut ou sont contradictoires (ils manquent aussi souvent au niveau national !). De ce fait, les nombres que nous donnons sont à prendre (sauf avis contraire) comme des ordres de grandeur.
Il s'est avéré que le nombre d'ethnies indigènes vivant dans les milieux forestiers équatoriaux était considérable : près de 1 500 groupes différents. Il était dès lors impensable d'en réaliser simplement une liste avec une simple page de commentaires par ethnie ! De ce fait, nous avons synthétisé les informations économiques et écologiques disponibles, catégorie par catégorie, afin de permettre d'avoir une idée assez claire du style de vie et surtout de l'importance de la forêt pour la vie de ces diverses populations. Là aussi, la carence en documentation sérieuse conduit à prendre ces informations comme des exemples, et non pas comme des fiches documentaires pour chacune des ethnies mentionnées.
Enfin, nous avons tenté de définir, pays par pays, quelles législations concernaient les hommes et leurs terres, ainsi que les principaux projets et dangers les menaçant.
Notre rapport est délibérément centré sur les modes de vie et les relations avec l'écosystème forestier ; nous évoquons bien évidemment les problèmes humains mais on ne trouvera pas ici une étude détaillée sur les droits de l'homme ; ce serait l'objet d'un autre rapport engageant d'autres spécialistes.
On doit cependant souligner le drame de voir à la fois disparaître les forêts équatoriales et se transformer profondément les peuples qui en vivent, avant même qu'une connaissance scientifique de leurs modes de vie ancestraux ait été établie.