APFT-News, un magazine d'informations sur le travail d'APFT dans les forêts tropicales

3 numéros (issues) / an (year) - N°4 (Novembre 1997/ November 1997)

- Projet CEE / Project EEC - DG VIII -

 

Sommaire / Content

1 Les terrains d'APFT
2 Les aspects psychologiques dans la conduite du projet APFT
3 APFT & l'économie informelle
4 Questions: fire, forest, people and the southeast Asian smog
5 Joël Bonnemaison


1. LES TERRAINS D'APFT


Aucune communauté n’est représentative à elle seule des peuples des forêts tropicales. C’est pour cette raison que la composante "Augmentation des connaissances et des capacités de recherche" d’APFT a sélectionné un ensemble de régions sur les trois continents ACP, pour y mener simultanément les mêmes enquêtes, à vocation comparative.

Les communautés où nous œuvrons représentent des situations socio-économiques qui correspondent aux grands types de développement dans les forêts tropicales, fournissant autant d’exemples des modes d’ajustement que les sociétés traditionnelles opèrent face à la modernité. La démarche comparative, mais aussi pluridisciplinaire et holistique qui est la nôtre, est la seule susceptible de conduire à des résultats d’intérêt général, qui permettront des recommandations constructives en termes de politique de développement et de conservation.

La constitution d’un important réseau de chercheurs, débutants et confirmés, européens et originaires des pays ACP, nous permet, en mobilisant une forte équipe, d’être présents sur plusieurs terrains. Il ne s’agit pas là d’une quelconque dispersion qui serait préjudiciable à une bonne recherche, bien au contraire c’est une position théorique et méthodologique fondamentale. En effet, nous avons privilégié une approche régionale, plutôt que par village ou par "ethnie", car il est indéniable que les populations forestières actuelles ne sont nulle part isolées les unes des autres, et que les conditions socio-économiques varient grandement d’un village à l’autre, même le long d’une seule route. De la même manière, on sait maintenant que le milieu naturel forestier est loin d’être homogène, de telle sorte que les ressources et les sols qui sont disponibles pour les hommes varient de place en place. Ainsi telle communauté africaine de langue ntumu (Cameroun) sera réputée "pêcheurs de rivière", alors que seuls quelques villages, et dans ceux-ci, seules quelques familles, seront réellement impliquées d’une manière prédominante dans des activités de pêche - c’est ce que montrent nos études en cours. En Guyane, les petits villages Wayãpi proches des sources de l’Oyapock apparaissent isolés et tournés vers des activités traditionnelles, alors que près de la moitié des membres de cette ethnie vit à Camopi, dans une bourgade pluri-ethnique faisant face à un village de pionniers brésiliens...

C’est ce qui a motivé notre approche par "vallée", qui rend mieux compte de communautés et de situations complexes.

Nous avons intitulé nos zones de travail "Sites intensifs pluridisciplinaires", pour souligner le caractère collectif de notre démarche ainsi que le type d’études privilégiant des séjours longs - sur la base d’au moins un cycle annuel, prenant en compte les variations saisonnières de ressources, d’activités et de mobilité.
Dans les livraisons ultérieures de notre Newsletter, nous présenterons nos sites plus en détail, les uns après les autres. Ici nous voudrions montrer l’ensemble et sa cohérence.

Les "Sites intensifs pluridisciplinaires"

Nous nous efforçons de prendre en compte :

L’ensemble des "Sites intensifs pluridisciplinaires" sélectionnés répond à cette nécessité, présentant une variété de situations face au changement, sur les trois continents :

Enfin, des études dans des villes primaires ou secondaires permettent d’aborder le problème des relations entre urbains et habitants ruraux des forêts.

Afrique centrale

Le CAMEROUN est un pays où la diversité des paysages est notoire.
Dans la Vallée du Ntem, qui fait frontière avec la Guinée Équatoriale, sont installés des villages Mvae et Ntumu, dont les habitants sont tout à la fois agriculteurs, cultivateurs de cacao, piégeurs et pêcheurs. Cette région n’est actuellement l’objet d’aucun programme spécifique de développement, mais les choses sont appelées à changer dans un futur proche : un projet de barrage va noyer terroirs villageois comme zones de pêche, et la forêt qui la borde par le nord commence à être exploitée.
La Plaine Tikar se situe à l’intersection de la forêt et de la savane arborée ; une partie seulement des Tikar qui l’habitent s’est installé dans le massif forestier, après une migration relativement récente du nord vers le sud. Ils y ont rencontrés des tout petits groupes de pygmées Medzan avec lesquels ils sont désormais associés. Cet ensemble de populations nous permet, par contraste, de dégager les spécificités des sociétés comme celles du sud du Cameroun, implantées dans la forêt depuis beaucoup plus longtemps.
La périphérie de la Réserve de faune du Dja subit des pressions diverses : à l’ouest, des villages Bulu sont confrontés à la présence de la Réserve, qui limite certaines activités ; à l’est des hameaux de pygmées Baka voient leurs territoires soumis à une nouvelle exploitation forestière. La partie nord est propice à une véritable expérimentation : tester en grandeur réelle l’applicabilité de la législation sur les forêts communautaires.

Les problèmes liés à la présence de villages dans ou à la périphérie immédiate des aires protégées sont abordés dans les autres pays d’Afrique centrale : au GABON dans la Réserve de Faune de la Lopé, au CONGO dans le Parc d’Odzala, ainsi que dans l’est de la RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO au parc de la Garamba et au Kivu - parcs de Kahuzi-Biega et des Virunga. Au Congo, au Cameroun et au Gabon, nos actions sont menées en complémentarité avec celles d’ECOFAC.

Il n’est que de se promener dans un marché d’une ville d’Afrique centrale pour mesurer l’importance de la forêt : viande de gibier, mais aussi fruits, graines, poissons, remèdes et condiments sont innombrables. Aussi avons-nous mis en place un réseau d’étude des relations entre les villes et les communautés rurales à Yaoundé, Libreville, Pointe Noire et Kinshasa. Ce réseau est basé sur des équipes des universités nationales.

Caraïbes

Au GUYANA, nous avons choisi la vallée du Rupununi, où se côtoient des communautés Wapishana et Makushi, dont certains villages sont implantés dans une mosaïque forêt-savane, et d’autres à la périphérie du grand parc de l’Iwokrama. Ces groupes se caractérisent par des modes de subsistance en grande partie traditionnels.
En revanche, les Karib de la région de la rivière Barima sont majoritairement employés dans des entreprises de production de cœurs de palmiers.

La GUYANE française (bien que ne relevant pas à proprement parler des pays ACP) nous permet d’observer des contextes économiques similaires, et d’examiner les conséquences d’un système politique national tout à fait différent.
Les cours des fleuves Oyapock (qui forme frontière avec le Brésil) et Maroni (frontière avec le Surinam) se ressemblent : de petites bourgades pluriethniques dans les basses vallées (Saint Georges de l’Oyapock, Maripasoula sur le Maroni) où se côtoient Amérindiens et Créoles, puis des petits villages amérindiens isolés vers les sources.
Dans la haute vallée de l’Oyapock, le bourg de Camopi est constitué de Wayãpi et d’Emerillons, et fait face à un hameau brésilien où se situent les commerces. Plus loin, quelques villages Wayãpi très isolés disposent d’une immensité de forêt pour l’agriculture, la chasse et la pêche.
La basse vallée du Maroni est habitée par des Noirs Boni-Aluku, alors que le haut cours est le domaine des Wayana.
La partie sud de la Guyane fait l’objet d’un projet de Parc national, qui immanquablement englobera les territoires des Wayana et des Wayãpi.

Pacifique

Les activités d’APFT à VANUATU sont concentrées sur l’île de Santo et menées en association avec le programme de l’ORSTOM "Se nourrir à Santo".
Sur la Côte ouest, notamment dans la région de Wusi, nous étudions les systèmes d’agriculture irriguée de taros (plantes aracées à tubercules) et le mode de transformation de la forêt par l’arboriculture.
Dans le même temps, le marché de la petite ville de Luganville fait l’objet d’une étude détaillée, qui se poursuit dans les villages l’approvisionnant - notamment Fanafu.

La PAPOUASIE-NOUVELLE GUINÉE est certainement une des régions du monde où la diversité culturelle est la plus grande : près de mille langues différentes y sont parlées, dont la moitié dans les forêts. Nos sites reflètent cette diversité, puisque notre étude intègre des communautés des basses terres, des forêts d’altitude moyenne et des hauts plateaux.
Sur le versant sud de l’île, une série de groupes éloignés les uns des autres (les Anga, les Kasua, les Liawep) sont caractéristiques des forestiers, agriculteurs, chasseurs et pêcheurs à l’habitat très dispersé. Toutefois ces régions ne sont pas à la marge : ainsi le territoire des Kasua est-il convoité à la fois par des sociétés d’exploitation forestière et des compagnies pétrolières, avec lesquelles la communauté doit passer contrat.
Non loin des Anga, les Pawaia consommateurs de sagou (palmier à fécule) sont confrontés à la mise en place d’une aire protégée, la Crater Mountain Wildlife Management Area.
Plus haut, les Oksapmin de la région Ok, outre leur agriculture de subsistance, effectuent des cultures maraîchères destinées à la ville minière d'Ok Tedi.
Dans le district de Vanimo, sur la côte nord de la Papouasie Nouvelle Guinée, cohabitent des Imeri de villages reculés, d’autres de zones d’exploitation forestière, avec des communautés semi-urbaines dans la bourgade de Vanimo - dont l’approvisionnement en produits forestiers n’est pas négligeable.

Serge BAHUCHET

CARACTERISTIQUES DES SITES D'APFT

Groupes à stratégies traditionnelles Sociétés près d'aires protégées Sociétés en changement Villes
A Cameroun vallée du Ntem (Ntumu, Mvae)Périphérie du Dja (Baka) Réserve de Faune du Dja (Bulu, Bajwe, Baka, Kaka) exploitations forestières : Périphérie du Dja, (Bajwe, Baka) Plaine Tikar (Tikar, Medzan) Yaoundé
Gabon Réserve de la Lopé (Okande, Makina, Sake, Simba) Libreville
Congo Parc d’Odzala (Bakota, Mboko, Mongom, Bakola) Pointe Noire Ouesso
RDC Parc national de Kahuzi-Biega Kinshasa Kikwit
C Guyane Vallée de l’Oyapock (Wayãpi)Vallée du Maroni (Wayana) Oyapock et Maroni : Parc national du Sud-Guyane (Wayãpi, Wayana) Vallée de l’Oyapock, Camopi (Wayãpi)Vallée du Maroni (Boni-Aluku) St George de l’Oyapock (Palikur)
Guyana Vallée du Rupununi (Makushi, Wapishana) Rupununi : Parc de l’Iwokrama (Makushi) Barima river, production de cœurs de palmiers (Karib)
P Vanuatu Côte ouest de Santo (Wusi) Luganville
Papua-New Guinea AngaKasuaOk (Liawep)Vanimo (Imeri) Crater Mountain Area (Pawaia) Ok, cultures maraîchères (Oksapmin)Kasua, compagnies forestières et pétrolières Vanimo district, exploitation forestière (Imeri) Vanimo

2. LES ASPECTS PSYCHOLOGIQUES DANS
LA CONDUITE DU PROJET APFT

Objectifs

La psychologie contribue à plusieurs titres à l'objectif que s’est fixé l’APFT qui, rappelons-le, est de favoriser la participation des populations "bénéficiaires" au processus de développement durable et de conservation des forêts tropicales, afin qu’elles intègrent la gestion et la protection des ressources forestières dans le cadre de leurs activités et de leur mode de vie en général.

La nécessité d’intégrer la dimension psychologique aux actions de l’APFT s’est rapidement imposée, sachant que, et on n’insistera jamais suffisamment sur ce point, les représentations qu’ont les populations d’elles-mêmes, de l'Autre et de leur environnement influencent considérablement leurs pratiques.

Tout planificateur sur le terrain est confronté à deux questions pratiques :

Si ces questions se posent, c'est bien que culturellement le planificateur et ses interlocuteurs font partis de deux mondes distincts, et que la relation qu’ils entretiennent est historiquement asymétrique :

L'apport de la psychologie

La psychologie intervient à la fois comme outil de connaissance et comme mode d'action.

Recherche

Plusieurs grands axes de recherche se dégagent :

Les connaissances acquises permettent d’évaluer le degré d’adhésion des populations aux actions de développement et de conservation. A terme, cette évaluation vise à faire des propositions qui favorisent le dialogue entre tous les interlocuteurs et stimulent la participation des populations aux actions proposées.

Les outils

La méthode utilisée a ceci de spécifique et d'intéressant qu'elle permet à la fois une collecte des données et une participation des populations à une réflexion sur les questions de développement et d'environnement. Une telle sensibilisation vise à ce que les populations, rendues conscientes de ce qu’elles sont aussi actrices, et non pas seulement consommatrices des programmes, se réapproprient les objectifs de développement et d’environnement.

Pour atteindre cet objectif, le psychologue a recours à plusieurs outils qui ont en commun de nécessiter une interaction entre le chercheur et les populations, et de les impliquer dans une réflexion avant toute action proprement dite.

Ce sont principalement des entretiens collectifs et individuels semi-directifs enregistrés et traduits sur place, d'une part, et une observation simple ou participative d'autre part.

Lors des entretiens collectifs, nous mobilisons des techniques propres à la dynamique de groupe afin de favoriser l'expression de problématiques parfois délicates et de faciliter l'intégration par tous les membres du village des propos tenus pendant l'assemblée. Ils sont l'occasion d'une observation des conduites et des interactions non-verbales suscitées par les interventions orales des uns et des autres.

La psychologie a pour particularité d'appréhender et d'analyser les conduites humaines intervenant dans une relation, à partir de ce que les groupes et les personnes impliqués dans cette relation expriment verbalement ou non-verbalement.

Ce qui est exprimé n'est pas nécessairement "ce qui est dans la réalité", mais bien ce que les interlocuteurs expriment de cette réalité et comment ils la vivent. Et c'est précisément là que le psychologue intervient : il saisit cette dimension cachée, qui n'est pas matériellement saisissable, et qui pourtant guide les conduites.

Sensibilisation

Les actions de sensibilisation se dirigent à la fois en direction des décideurs (Union Européenne, Ministères locaux, ONG) et des populations locales.

Outre les actions de sensibilisation qui découlent de la méthode utilisée, et qui ont été évoquées précédemment, on a recours :

Cette action poursuit un double objectif :

- cerner, à travers les dessins, les perceptions que les enfants en bas âge et les adolescents ont de leur environnement ;
- impliquer les populations. En effet, les populations sont friandes de calendriers (le plus souvent périmés) qu’elles accrochent aux murs de leurs cases. En leur offrant un calendrier ayant comme support un dessin d’un des leur, nous les considérons, nous les valorisons, et nous favorisons leur adhésion à la fois au message APFT inscrit sur le calendrier et aux objectifs.

Ces actions de sensibilisation s’appuient sur une équipe de chercheurs de l’Union Européenne et des pays ACP, dont une partie a été formée dans le cadre du volet "psychologie" de APFT . Les actions ainsi menées ont abouti à la création d’un réseau de recherche et d’actions multilatéral.

Implantation géographique

Le volet psychologie de l'APFT se déploie principalement en Afrique, et au Cameroun en particulier. Chaque site sélectionné présente une situation particulière en matière de modification de l'environnement. Cette diversité permet à terme une analyse comparative :

Anne DELORME
Simon MUKUNA

Pour en savoir plus des actions d'APFT dans le domaine :
Anne Delorme - psychologue - ULB/APFT Bruxelles
adelorme@resulb.ulb.ac.be

3. APFT ET L'ECONOMIE INFORMELLE

L’informel et la forêt ?

Dans une Afrique comptant pratiquement 50% de citadins, la prise en compte du facteur urbain constitue une priorité pour les projets d’action en faveur des forêts tropicales qui visent la conservation, la gestion et le développement durable.
En effet, la ville est à la fois le lieu où se prennent les décisions politiques et économiques concernant l’avenir de la forêt et le lieu où les produits forestiers sont consommés. Mais la ville est aussi le « point de contact » avec le monde extérieur, le lieu du changement social, de l’élaboration de nouvelles stratégies, de nouveaux comportements, de nouvelles attentes et représentations individuelles ou collectives qui diffuseront vers les villes intermédiaires et le milieu rural.
Phénomène urbain par excellence, « le secteur informel » est devenu un élément essentiel, des économies du tiers monde et en particulier celle du continent africain où il assure une grande partie de l’emploi et apporte une réponse aux besoins élémentaires des populations (nourriture, logement, vêtement, formation, santé, transport, etc...).
L’étude de l’économie informelle s’inscrit donc dans les objectifs généraux du programme APFT, plus particulièrement dans la recherche d’une meilleure compréhension de la dynamique socio-économique urbaine, de son incidence sur l’utilisation des ressources naturelles, mais aussi sur sa capacité à élaborer de nouvelles stratégies en vue d’un développement durable.

Le secteur informel

Bien qu’observé et étudié depuis plus de vingt ans, « le secteur informel » ne connaît toujours pas de définition convaincante et certains auteurs vont jusqu'à remettre en question la notion même d’informalité.
En 1972, dans son rapport « Kenya » le BIT (titulaire officiel de l’expression) proposait une définition des activités du « secteur informel » basée sur sept critères :

Quelques années plus tard ces critères étaient passés à quinze et leur nombre ne cessa ensuite de croître. Fallait-il tenir compte du caractère licite ou illicite des activités, de leur taille, de leur rapport à l’Etat, de leur structure organisationnelle, de leur chiffre d’affaire, de leur rapport au secteur formel, etc... ? Ce problème définitionnel rend parfaitement compte de l’extraordinaire polymorphisme du secteur informel et de la difficulté d’en englober les diverses réalités. L’identification du secteur informel, reste donc pour une part intuitive et l’on pourrait sans doute élaborer autant de définitions qu’il y a de « terrains » d’observation ou d’observateur. La pluralité même des termes utilisé pour désigner ce secteur de l’économie est un bon exemple des différentes approches dont il a fait l’objet : petite économie, infra-économie, économie de survie, économie populaire, économie urbaine, économie duale, économie alternative, économie occulte...

D’une façon générale on s’entend aujourd’hui pour dire que le secteur informel désigne de petites unités d’intermédiation financière, de production et de distribution de biens et de services qui ont recours à des modes de production et de gestion peu sophistiquées et qui fonctionnent sans statut légal ( activités alégales comme apolitiques plutôt qu’illégales).
La récupération des déchets et leur recyclage, la réparation de matériel électrique électronique et mécanique, le transport, la vente d’eau, de viande de brousse, de bois de chauffe, de bois de construction, la confection vestimentaire, le gardiennage des voitures, la plastification de documents, le pesage des personnes et la prise de tension sanguine, les petits commerces ambulants, les banques informelles, les caisses d’épargne informelles, les mutuelles informelles (sécurité sociale), l’artisanat des objets domestiques (fer, bois, rotin, cuir...), l’agriculture urbaine....sont quelques-unes des très nombreuses activités abritées par le secteur informel . La créativité entrepreneuriale est l’une des caractéristiques centrales du secteur informel. De nouvelles activités se créent sans cesse, elles répondent certes à des besoins mais elles ont pour objectif principal de générer des emplois plutôt que des profits.

L’émergence du secteur informel

La crise cumulée des économies et des Etats africains est à l’origine de l’expansion du secteur informel qui s’est développé au point de concurrencer le secteur formel. Urbanisation rapide, boom démographique, migration rurale, crise économique, réduction des fonds publics et plus récemment ajustement structurel sont les composantes qui ont entraîné une explosion de la demande d'emplois.
Durant les années 50 à 80, la population urbaine a augmenté au rythme de 6% par an et de 10% dans les villes périphériques, alors que le développement des emplois dans le secteur moderne ne représentait que 2%. L’important chômage urbain qui découle de cette disparité à alors cherché une voie de résorption dans les activités informelles. L’émergence du secteur informel constitue une sorte de réflexe de survie de populations refusées par le secteur formel. Dans un premier temps, il a joué un rôle d'adoption des migrants et plus tard un rôle d'accueil des agents économiques exclus du secteur officiel. Les activités abritées par le secteur informel se répartissent de la façon suivante: 37% pour le commerce, 36% pour les activités de type industriel, 19% pour les services et 8% pour le transport (source BIT).

En se référant aux estimations les plus basses, le secteur informel représenterait une contribution de 20 à 30 % du Pnb des pays africains (50 à 55 % selon le ministère sénégalais du Plan), il occuperait près de 60% des actifs urbains, pourrait fournir 90 % des nouveaux emplois urbains africains et continuerait de croître (selon l’enquête menée par la Division de l'Industrie et de l'Energie du Département de l'Afrique de l'Ouest de la Banque mondiale).
Longtemps sous-estimé voire méprisé le secteur informel s’est imposé comme une composante essentielle des économies du tiers monde. Dans le cas de l’Afrique mais aussi de l’Asie on ne peut plus le considérer comme une sorte de proto-économie assujettie aux impératifs de la survie et vouée à une disparition rapide.

La prise en compte récente du secteur informel

A la fin des années 80, constatant l’échec du modèle de développement « industrialiste », la désertion croissante des pouvoirs publics africains et l’augmentation drastique de la paupérisation urbaine, les institutions internationales vont se mettre à considérer le secteur informel comme une alternative sérieuse pour le développement économique.
La Banque Mondiale et le FMI, notamment, considèrent l’émergence du secteur informel comme une saine réaction du « marché » à l’égard de l’interventionnisme des Etats africains.
Ils y voient aussi une véritable « pépinière » de petits entrepreneurs qui, à condition d’être soutenus, pourront, grâce à leur prix compétitifs, prendre place dans l’économie internationale.
Le secteur informel est donc perçu comme un vecteur de développement économique, dont on va s’employer à « formaliser » les activités. Cette « incorporation » du secteur informel passe par la formation des « entrepreneurs » aux techniques de gestion, à la concurrence, à l'économie de marché et vise à favoriser l’accès au crédit qui permettra d’améliorer les techniques et entraînera un gain de productivité.
On retrouve dans cette approche, exclusivement économique, la reproduction d’un modèle de développement de type « take-of » construit et inspiré d’un scénario transposant dans le tiers monde les conditions du développement occidental. Seul le destinataire de l’aide change, non plus l’Etat et le secteur moderne, mais le secteur informel dont on attend qu’il s’institutionnalise. Cette approche du secteur informel s’inscrit dans la logique du modèle économique dominant et constitue un point de vue extrêmement réducteur au regard du particularisme des activités et de la dynamique sociale de l’économie populaire.
Bien que l’ensemble des sociétés soient aujourd’hui intégrées (ou en voie de l’être) dans l’économie marchande, l’utilisation de critères standards micro ou macro-économiques propres aux économies développées pose à l’évidence le problème de la prise en compte de déterminants, sociaux, culturels et économiques spécifiques (redistribution, réciprocité,...). Le marché africain est incontestablement un modèle différent de celui du marché néo-libéral, et ceci tant du point de vue de son histoire que de sa fonction dans la société.

Une approche économique plus fine

De nombreuses recherches ont été menées dans la perspective d’une meilleure compréhension des principes et du fonctionnement de l’économie populaire africaine.
Ont ainsi été étudiés : la finance informelle et ses mécanismes de mobilisation de l’épargne (tontines) et de circulation des flux monétaire, la productivité des activités, les relations avec l’économie formelle les incidences des politiques d’ajustement structurel (réduction des salaires, privatisation, réduction des effectifs dans la fonction publique) imposées par les institutions de Brenton Woods sur la paupérisation et sur l’expansion du secteur informel, la baisse des revenus et le développement de la pluri-activité, etc... . Les données recueillies ont permis de construire une image fine de l’économie informelle remettant en cause certains a priori ou dogmes.
Toutefois à de rares exceptions près les analyse fournies se sont limitées à une approche de type économique, certes pertinente, mais dont le caractère unidimensionnel rendait mal compte des logiques multiples qui caractérisent notamment l’organisation sociale.
Un autre regard était donc nécessaire pour compléter les données économiques et tenter de comprendre de façon globale ou holistique la dynamique du secteur informel.

Une dynamique sociale

Bien plus qu’un simple système économique produisant, échangeant et consommant biens et services « l’économie informelle » intègre les champs social et économique. Contrairement à la vision dichotomique occidentale, l’économique et le social sont ici intimement liés et il est d’ailleurs plus opportun de parler « d’économie sociale » ou « d’économie populaire » pour qualifier le phénomène informel. L’économie populaire ne peut être envisagée comme une simple économie de la « débrouille » individualiste, elle assure au contraire des services à la collectivité, notamment par une forme de redistribution des revenus au travers de véritables systèmes de sécurité et de protection sociale.
Certains auteurs tel M. Penouil considèrent la dimension sociale comme prédominante : « Les activités informelles sont avant tout une forme particulière de la dynamique sociale dans les sociétés en développement.».

D’une façon générale, on pourrait dire que le particularisme de « l’économie populaire » tient au fait qu’elle utilise les ressources sociales, culturelles et économiques disponibles, qu’elle entretient avec la société et sa culture une relation étroite, tout en assimilant de façon syncrétique des éléments de la modernité occidentale. Cette économie s’organise en réseaux complexes, à la fois sociaux, financiers et économiques.
Contrairement à l’économie occidentale, la rationalité de l’économie populaire n’apparaît que lorsqu’on l’envisage dans sa globalité. Non plus seulement dans l’observation d’indicateurs économiques mais aussi dans l’identification des logiques sociales et représentations qui sous-tendent les comportements des « acteurs » ainsi que dans l’identification et la compréhension du fonctionnement des réseaux sociaux et leur inscription dans l’espace et le temps.

L’approche « socio-anthropologique » telle que définie par J.P. Olivier de Sardan nous semble particulièrement adaptée à l’acquisition de ce type de connaissance.

«J’entends par socio-anthropologie l’étude empirique multidimensionnelle de groupes sociaux contemporains et de leurs interactions, dans une perpective diachronique, et combinant l’analyse des pratiques et des représentations.»
«La socio-anthropologie fusionne les traditions de la sociologie de terrain et de l’anthropologie de terrain pour tenter une analyse in situ des dynamiques de reproduction/transformation d’ensembles sociaux de natures diverses prenant en compte les comportements des acteurs, comme la signification qu’ils accordent à leurs comportements.»

Les recherches initiées par APFT sur l’économie populaire urbaine s’inscrivent complètement dans cette perspective.

Premiers résultats et perspectives

Le premiers résultats obtenus mettent en évidence l’importance des pratiques associatives et le rôle central qu’elles jouent dans le développement de l’économie dite «informelle».
Ces associations représentent une transposition, en milieu urbain de la communauté villageoise rurale dont le modèle d’organisation sociale reste dominant. Toutefois, en milieu urbain, la notion même de « famille élargie » évolue. La dimension communautaire (solidarité d’appartenance) reste prépondérante mais la famille s’élargit en dépassant les critères traditionnels (spatiaux, ethniques, lignagers,...). Le développement des pratiques associatives procède de la refondation d’une « famille plus étendue » en réponse à la déstructuration de la famille traditionnelle, au refus de ses contraintes par les nouvelles générations, et à l’indispensable adaptation aux conditions de vie urbaines.
Les associations constituent la trame qui structure l’économie populaire et c’est au sein de ce réseau que naissent et vivent les activités marchandes et non marchandes, mais l’on ne connaît encore que peu de chose à leur sujet.

Les activités informelles urbaines s’inscrivent dans une forme particulière de dynamique sociale capable à la fois d’invention et de réinterprétation et dont les pratiques associatives sont l’expression. Le soutien aux réseaux associatifs constitue probablement une piste féconde pour une aide au développement s’appuyant sur des initiatives locales déjà fonctionnelles en lieu et place de projets « importés » dont on mesure aujourd’hui l’inadaptation.
Toutefois des interventions de ce type doivent être conçues sur base d’une connaissance fine des organisations, des logiques et représentations sociales.

M. Romainville

Contact :
Cellule de Coordination
Tel : 32-2-650.38.31
Fax : 32-2-650.43.37
Email : mromainv@resulb.ulb.ac.be


QUELQUES REFERENCES

J.P. Olivier de Sardan, 1995, Anthropologie et développement, APAD-KARTHALA.
Peemans J.P., 1997, Crise de la modernisation et pratiques populaires, Zaïre-Histoire et Société, Paris, L’Harmattan.
Lautier B., 1994, L’économie informelle dans le tiers monde, Paris, La Découverte, Collection Repères n°155.

4. QUESTIONS: FIRE, FOREST, PEOPLE,
AND THE SOUTHEAST ASIAN SMOG

Fire is part of the normal ecology and human ecology of tropical rain forests throughout the world, and has probably been so for many thousands of years. For example, residues of charcoal have been found in cores sunk in parts of Sumatra which have been interpreted as the result of both spontaneous and deliberate burning. Spontaneous ignition of forest provides opportunities for the light to penetrate to the forest floor and allows new trees to grow, it increases the possibilities for new species to establish themselves and maintains the distinctive patchiness of forest structure. This 'patchiness' is now widely acknowledged to contribute to the effective reproduction of forest and to maintain its characteristic high biodiversity by providing a wide range of different habitats at different stages of regrowth. At the same time, we know that fire has been used as a tool for clearing agricultural plots by traditional shifting or swidden cultivators for millennia, part of a strategy for successfully farming forest on a sustainable basis which has in turn contributed further to maintaining the distinctive form of southeast Asian rain forest. The genetically rich lowland forests of large parts of Sumatra, Borneo and Irian Jaya which environmentalists and governments seek to protect as 'natural' habitat, are in large part the result of human interference which involves conscious strategies of burning.

For much of the colonial period, traditional shifting cultivators were reviled as destroyers rather than managers and makers of forest, an image which has persisted among post-colonial policy makers, aided and abetted, it must be said, by many 'expert' forestry and conservation advisors. We now know that this is not true. How ironic then that the fires which now sweep through parts of Sumatra and Kalimantan are less a consequence of the ignorance of traditional farmers whose fires have 'got out of control' (a common explanation put forward by the government of Indonesia), but a cumulative result of policies which have encouraged widespread and intensive transformations of forest to make them more productive, which have simplified their ecological organisation and decreased their diversity and, therefore, increased the risk of widespread fire damage, without ensuring that the controls are in place to prevent accidents.

The main cause of the fires now appears to be a consequence of extensive land clearing as part of the government plans for transmigration, indiscriminate and unregulated logging and modification of forest for plantation trees. For many decades, following a pattern established by the Dutch, the Indonesian government has used transmigration as an instrument to alleviate demographic pressure in the Javanese heartland, open-up areas for economic development and as a political tool to integrate an ethnically diverse population. Many transmigrants in pioneer zones find it impossible to cope on the land they are provided with and quickly move out of resettlement zones, cutting forest - by legal or illegal means - to establish dry land agriculture.They employ slash and burn techniques without the precautions and knowledge possessed by local people.

Lumbering in Indonesia has grown rapidly since independence, a combination of small-scale local logging concessions, larger companies and multi-national joint ventures. Modern logging techniques, even when not involving clear-felling leave an enormous amount of trash behind, which when dry can easily catch fire, spontaneously or accidentally. Areas cleared through logging, pioneer slash and burn, or specifically for the purpose, are planted with plantation crops. These vary from place to place, but increasingly include timber trees for wood pulp, rubber and - in the areas where the fires are currently at their worst - oil palm. Here again, it is the uncleared dry waste left by the firms involved which seems to pose the greatest risk.

Much has been attributed in recent press reports to the so-called global El Niño periodic oscillations which, put simply, result in longer dry seasons and spells of below average annual rainfall in parts of the tropical belt. All of the ingredients mentioned above certainly increase the likelihood that El Niño aberrations will provide the final trigger in maximising damage over wide areas. But El Niño cycles have been operating for centuries without triggering the kind of unprecedented regional calamity with its pathogenic smoke and smog effects which have been witnessed this year. Out of control fires are historically commonplace, but in recent years have become more frequent, even in non El Niño years. It has been common since the late seventies for fires in Kalimantan to occlude the sun and to pose hazards for residents in, for example, Brunei and east Malaysia. In some places surface coal seams and peat have ignited and continue to burn for years rather than months. However, the rains have usually come in time to solve the immediate problem which the government appears incapable of handling in any other way. Many traditional farmers throughout the tropics are aware of what we call El Niño effects, and have managed them satisfactorily in the past, in some cases even making contingency plans. Institutions appear to be corporately more ignorant, and less well-placed to respond. Why this should be so is crucial to understand if the problem is to be addressed, let alone solved. It is not, it would appear, for lack of information. The Indonesian Department of the environment, for example, is able to match satellite imagery to databases which indicate precisely the ownership of plantations where the worst fires have started. These have been on estates belonging to hardly more than 146 companies. Some of these companies are owned by members of the Indonesian political elite, some have Malaysian and Singaporean backing and some involve Western capital.

Reaction among the peoples and governments of the region has been mixed. The governments of the ASEAN grouping feel a strong sense of solidarity and are extremely reluctant to criticise each other. For that reason Indonesia has had a relatively easy ride despite the very severe consequences of pollution in Malaysia and Singapore. President Suharto has apologised to his ASEAN neighbours on two separate occasions and this seems to have satisfied them, at least for the time being. At a popular level, however, criticism of the Indonesian government has not been so restrained. Not only does the man in the street feel exceedingly irritated by what is generally regarded as the failure of the Indonesian government to take adequate steps to prevent the disaster, but businesses too are beginning to suffer, and the publication of satellite photographs in the Singapore press along with the quotation of several critical comments suggest that there may be demands for compensation.

In Indonesia popular criticism has been muted because of an uncertainty of whom to blame. Areas of the archipelago which have been relatively unaffected, and this includes the capital Jakarta, have been kept woefully uninformed about the extent of what is happening. When they do learn, for example as result of having to travel to Malaysia, they remark that they "are ashamed to be Indonesian". In areas which have been severely affected such as the province of Jambi, the response has been mixed. There has been a general recognition that the rains have been late this year but the general perception seems to be that those responsible for the fires deserve all the blame, since in the process of clearing it has been accepted for some time that the control of fires should not be dependent on rains. Small farmers have been told for years that forest conservation measures require building fire-breaks and ensuring fires do not get out of control. In these traditional farming areas, then, the blame is being squarely laid at the feet of those involved in clearing land for new plantations, particularly for oil palm which is being promoted for all its worth in Indonesia in competition with Malaysia. This over-rapid expansion without due care for essential procedures is perceived as the consequence of business tycoons from Jakarta simply being allowed to devastate the forest land, often aided and abetted by a get-rich quick itinerant work-force assisted by those corrupt enough among the local law enforcement officers to accept bribes. Not only do the latter frequently turn a blind eye to forest destruction, they even at times participate in illegal felling. Thus divisions are being created among the indigenous inhabitants themselves: between traditional farmers carrying out centuries-old clearing techniques and those who have abandoned traditional farming and see the opportunity for making quick money in working for contractors engaged illegal felling ; between those who feel they have a genuine claim through traditional usufruct to forest land and those who are newcomers; and among the representatives of various local government offices often working in competition rather than cooperatively in coordination.

Two things are striking about the present catastrophe, other that its evidently devastating scale and the complexity of the technical factors involved. The first is clear from the preceding two paragraphs; that is the way it is simultaneously global, regional and local. The second concerns the perceptions and representations of different actors in the drama. Despite evidence to the contrary, what is widely portrayed - and especially in the press releases of government spokespersons - as a 'natural' disaster, in fact has its roots in the activities of human beings, and the policies of governments and companies over the long term. There is nothing new in describing as `natural' causes which are to a considerable extent social or cultural. We all do this, quite innocently, much of the time. The rain forest, as we have already said, is only 'natural' in this sense. However, it would be a gross calumny if the blame for these fires and polluting smog were to be either dismissed as a freak natural catastrophe in the face of which governments and commerce are impotent, or if it were to backfire on local farmers who routinely use fire as a tool for modifying the forest and who over many thousands of years have thereby ensured its species richness and economic productivity.

Roy Ellen and Bill Watson,
University of Kent at Canterbury

5. JOEL BONNEMAISON

Joel Bonnemaison nous a soudainement quitté le 6 juillet 1997, alors qu’il dirigeait un stage en Nouvelle Calédonie.
Après avoir dirigé le Département Sud de l’ORSTOM, Joël Bonnemaison avait rejoint l’université de Paris IV comme professeur de géographie culturelle.
Sa grande connaissance du Pacifique et son goût pour l’encadrement l’ont amené à rejoindre l’APFT, où il encadrait de jeunes chercheurs. "L'idéal d'une bonne île est atteint lorsque la diversité de l'espace permet aux différents groupes de se diversifier écologiquement".
Nous lui devons entre autres publications L’homme et la Pirogue, La dernière île, mais aussi des souvenirs, de beaux souvenirs...



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