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La pression démographique, le défrichage pour lagriculture, lurbanisation et la crise économique sont autant de facteurs contribuant à la dégradation de la forêt en Afrique Centrale. Cependant, la menace la plus importante pour les forêts tropicales de la région est aujourdhui lexploitation commerciale du bois - particulièrement de la part des exploitants asiatiques dont les politiques de coupe et les besoins diffèrent considérablement de celles des companies européennes. Même si le secteur forestier représente un grand potentiel pour la gestion durable, il est aussi caractérisé par des faiblesses institutionnelles, des contraintes politiques et labsence dune vision claire en ce qui concerne des actions futures. Gérer ces ressources forestières est sans aucun doute une entreprise à long terme et nest pas nécessairement compatible avec les exigences politiques et économiques réelles ou perçues des gouvernements.
Cest dans ce contexte qua été lancé un nouveau programme régional dans le Bassin du Congo dans le but de renforcer les capacités en formulation de politiques forestières de la région. Une réunion de planification a été organisée à Bruxelles du 20 au 23 janvier 1998. Lactivité de la UE-DGVIII, qui est menée par lInstitut de développement économique (IDE) de la Banque Mondiale, considère que les changements causés par la globalisation économique vont pousser les pays de la région à collaborer afin de promouvoir efficacement le développement socio-économique. Le Program-me constitue un complément aux autres efforts en cours tels que le Processus de Brazzaville (CEFDHAC) ou le Réseau dActions en Forêt Africaine et cherche à tirer parti de programmes comme APFT, CARPE, ECOFAC, FORAFRI, REIMP, etc.
Un objectif sous-jacent de la réunion de planification fut de familiariser les participants aux tendances récentes en ce qui concerne les questions de politique forestière. Hans Carle, Chef dUnité pour lAfrique Centrale, ouvra latelier avec un survol de la politique européenne en matière de foresterie durable et mit les officiels africains face à une évaluation sévère mais juste des problèmes régionaux allant de linstabilité militaire, la criminilisation de léconomie et le problème de pseudo-démocratisation ou démocraties de façade. Il insista sur le fait que cette situation pouvait expliquer lévolution de laide publique européenne envers la région.Dun ton plus neutre, le représentant de la Banque Mondiale, Mr. Voyadzis mis laccent sur limportance dharmoniser les projets de la Banque Mondiale avec ceux de lUnion Européenne puisque les deux bailleurs ont déjà alloué plus dun milliard de dollars à des projets communs.
Les représentants des ministères responsables des forêts et leur conseillers techniques, des ONGs et des représentants du Secteur privé ont exposé leurs priorités et perspectives. Il y eut un consensus général sur la nécessité datteindre une stabilité politique et de développer linfrastrastructure avant que le secteur ne puisse apporter des revenus à lEtat et des profits au secteur privé, ceci en respectant les priorités de développement et de conservation.
Etant donné quun objectif majeur était de familiariser les participants avec les tendances récentes ayant trait à la formulation de politiques forestières, cinq experts externes firent des communications sur les sujets suivants :
Ce dernier commenta quavant dêtre une zone économique ou un théâtre géo-stratégique, ou même une région dont la biodiversité doit être conservée, le Bassin du Congo est avant tout un espace social de plus de 68 millions de personnes qui dépendent directement ou indirectement des ressources forestières pour leur survie quotidienne. Il insista que pour formuler des politiques forestières il faut absolument prendre en compte les besoins des différentes populations, quelles soient des citadins, des groupes ruraux ou des chasseurs-cueilleurs.
Les réactions à ce genre de raisonnement furent assez contradictoires. Il fut rétorqué qualors que les gouvernements prennent en compte les besoins des différents groupes sociaux, lorsquil sagit détablir une liste de priorités pour le développement du secteur forestier ces besoins ne figurent pas sur la liste.
Un autre objectif de cette réunion de planification était didentifier les besoins en formation spécifiques au sein des Ministères concernés.Cest à cet égard que lon peut considérer cette réunion comme un succès car des besoins communs ont été clairement identifiés par tous les principaux partis présents. Ces besoins incluent notamment :
Les objectifs de ce programme sont certainement pertinents et répondent à des besoins précis dans le domaine du "capacity building " local. Les organisateurs de ce programme sont néanmoins face à des défis importants : les bénéfices dun secteur forestier potentiellement rentable vont-ils servir les populations en général ainsi que les besoins de base en développement ? Etant donné le contexte politique et économique actuel, comment la volonté de gérer durablement les ressources forestières sera-t-elle traduite en politiques efficaces ? Quel sera limpact de politiques dexploitation forestières "améliorées" sur la conservation et donc sur les autres projets financés pas lUnion Européenne ?
Etant donné la rapidité avec laquelle la forêt disparaît en Afrique Centrale, il est crucial dagir de manière plus efficace sur le terrain en travaillant plus étroitement avec les populations locales à tous niveaux.
Theodore TrefonTheodore Trefon coordonne les relations Ville-Forêt pour APFT.
La saison des pluies en Guyane débute habituellement en avril pour se terminer en septembre, avec des pluies torrentielles en juillet et en août. Léconomie agricole côtière basée sur le riz et la canne à sucre dépend fortement de précipitations adéquates et régulières. A cause des conditions sèches et de précipitations au-dessous de la normale causées par le phénomène météorologique El Niño, il y a eu moins de pluie lannée passée, et la saison des pluies sest arrêtée trop tôt. Les pluies ont repris timidement début avril, mais les climatologues craignent que les précipitations restent sous le niveau normal cette année encore. La Présidente Janet Jagan a déclaré, à la fin du mois de mars, létat durgence national, et a demandé à la Commission de la Défense Civile de coordonner les efforts de secours aux sinistrés avec le PNUD. Des plans ont été élaborés pour fournir et distribuer la nourriture (riz, farine, sucre, farine, huile) et leau aux communautés amérindiennes dans les régions touchées.
Une équipe de recherche APFT composée de deux chercheuses Makushi, une ethnologue et une botaniste, sest rendue dans le Rupununi, une des régions les plus touchées par la sécheresse et les feux de forêt et de brousse, pour rassembler des informations sur limpact de El Niño sur les moyens dexistence des Makushi. Nous avons découvert que de nombreuses cultures de manioc (ainsi que des potirons, pastèques, et arbres fruitiers) avaient été détruites par la sécheresse et les feux au cours des mois de février et mars, et que certaines familles souffraient de pénurie alimentaire. Presque chaque ménage dans la communauté savanicole de Massara où nos recherches ont eu lieu était à court de manioc. Les femmes gardaient les tubercules pour faire de la farine, plutôt que du pain ou de la boisson (cassiri) de manioc, qui sont pourtant des mets plus appréciés.
Selon ce que nous avons pu observer, les familles utilisent leur argent et les réseaux de réciprocité pour se procurer du riz en guise de substitut pour le pain de manioc. La pêche (facilitée par le bas niveau de leau des rivières et des ruisseaux) sest intensifiée, soit pour la consommation (les gens mangent donc plus de poisson que dhabitude pour compenser le manque dhydrates de carbone) soit pour la vente (pour obtenir largent nécessaire à lachat de riz). Les gens quittent leurs habitations de savane dès quils le peuvent pour des endroits moins chauds et moins enfumés, ou pour se rendre dans leurs fermes en zones forestières au sommet de collines ou le long de rivières, ou encore pour parcourir de lointains territoires de chasse, et visiter des proches vivant dans des régions plus favorables et plus humides.
Outre la pêche et la visite aux proches, le temps est consacré à la préparation de terres pour lexploitation agricole. De nouvelles zones dexploitation agricole sont défrichées là où les terres sont plus denses et moins sablonneuses et, dans les fermes déjà en culture, la terre est déblayée des tubercules desséchés de manioc, des déchets de coupe et des plantes. Les agriculteurs prennent garde de préserver dans la terre les boutures qui, à première vue, semblent desséchées mais qui repousseront presque certainement avec les premières pluies. Les talus sont réaménagés de façon à accomoder six ou huit boutures (au lieu de quatre) pour optimiser les chances dobtenir au moins deux plants survivant dans chaque. Les vieilles jachères de cinq ou dix ans sont à nouveau défrichées. Les agriculteurs disent que lorsquil y a un sécheresse sévère, si la terre a été convenablement défrichée, les graines laissées dans les jachères se développent spontanément en plants de manioc dès que les pluies recommencent à tomber. Ces jachères jouent un rôle essentiel dans le maintien de la diversité génétique, puisquelles permettent aux agriculteurs de récupérer bon nombre des variétés quils perdent dans leurs exploitations agricoles à cause de la sécheresse.
Le souci principal des agriculteurs est dempêcher les tiges de manioc de sécher. En dautres termes, leur priorité nest pas de sauver les tubercules, mais plutôt de préserver les boutures pour replanter. Ils donnent la priorité au cycle reproducteur à long terme sur le cycle productif à court terme. A cette fin, ils cherchent des zones marécageuses, des zones qui, dans des circonstances normales, sont inondées, et ne sont donc jamais plantées. On transporte les meilleures boutures, parfois sur de longues distances, des fermes vers les marécages, pour les stocker sur place en fagots, jusquau moment où la venue des pluies rend leur plantation possible. Les Makushi utilisent un système complexe dindicateurs écologiques (par exemple, la floraison et la fructification de certaines espèces de plantes, le comportement alimentaire et de nidification de certaines espèces doiseaux, et les changements dans le comportement des animaux amphibiens, en particulier les alligators) pour prévoir les changements météorologiques. Comme les Makushi nous lont expliqué à plusieurs reprises, le plus gros problème dun agriculteur en période de sécheresse est, plus que le manque de nourriture, le manque de boutures de manioc à replanter et la baisse soudaine en variétés.
Les histoires de vie que nous avons rassemblées montrent que la sécheresse est une condition climatique commune, et à laquelle les Makushi ont appris à sadapter. Toutes les personnes interviewées se souviennent dune grande vague de sécheresse à la fin des années soixante-dix, et dune sécheresse encore plus sévère (certains disent quelle était pire que la précédente) au début des années 40. En fait, le manioc que lon trouve à Massara aujourdhui est postérieur à la sécheresse de 1940. Les traditions orales montrent également que les Makushi étaient beaucoup plus mobiles dans le passé, et que leur première réaction à une sécheresse sévère était de quitter tout simplement les savanes. Ils rentraient dans la forêt et remontaient la rivière jusquau début de la saison des pluies. Démunis daliments à base de manioc, ils vivaient de poisson, de gibier et daliments de la forêt, tels que de nombreux fruits, des racines, des jeunes pousses, des graines, et du miel. Ils préparaient les fruits et lamidon de certains palmiers, ainsi que dautres plantes et graines dont ils se servaient pour préparer de lersatz de pain de manioc. Certains de ces aliments de forêt sont encore connus mais ne sont plus utilisés. Les familles Makushi, dont léconomie familiale est depuis longtemps en grande partie basée sur les échanges marchands avec les compagnies délevage et les sociétés spécialisées dans lextraction de latex balata, dépendent fortement de laide humanitaire en période de sécheresse. Les propriétaires de ranches et les contremaîtres de sociétés étaient chargés autrefois de distribuer des rations alimentaires (riz et sucre) achetées directement par eux ou obtenues des autorités gouvernementales, qui, selon les vieilles personnes interrogées, arrivaient après de longs retards, nétaient jamais en quantité suffisante, et qui donc ne soulageaient que peu leur souffrance.
Les différences entre les conditions de vie des villageois Makushi aujourdhui, et celles qui dominaient il y a 50 ans, sont évidentes et révélatrices. Aujourdhui les gens vivent dans les savanes, où ils possèdent leur propre maison, et des lots de terrain. Parce que les terres savanicoles ne sont pas favorables aux cultures, les villageois exploitent les terres à des kilomètres de lendroit où ils vivent, sur des collines boisées ou dans des galeries forestières le long des rivières. Ils doivent non seulement voyager sur de longues distances, mais ils doivent aussi souvent dépasser les limites de leur village pour trouver des terres adéquates aux cultures. Cest la raison pour laquelle leurs plantations de manioc sont souvent situées sur des terres appartenant à létat, quils cultivent donc illégalement. Les enfants doivent aller à lécole, et cela explique aussi pourquoi le modèle traditionnel de migration saisonnière, qui a tellement de sens au point de vue écologique, est difficile à maintenir. Enfin, une combinaison dinfluences culturelles, sociales et politiques érode lauto-suffisance économique basée sur la pêche et la culture de manioc. Un nombre croissant de jeunes couples abandonnent les compétences et les connaissances qui ont permis à leurs parents, leurs grands-parents et arrière-grands-parents de gérer avec succès leurs fermes de manioc, tout en participant pleinement à lélevage de bétail et à lextraction du balata. Ces familles ont été particulièrement touchées par la sécheresse.
Quels programmes daide alimentaire et quelles politiques de secours devrait-on mettre en place, au vu des conditions de vie changeantes mentionnées plus haut, et au vu du processus de sédentarisation dans les savanes vécu par la population Makushi ? Un premier principe évident est que les mesures de secours face à la sécheresse devraient être préventives. On savait depuis des mois, et bien avant que cela ne devienne une réalité, que El Niño causerait une sécheresse prolongée. Il aurait donc été possible de planifier lexpédition progressive et la mise en réserve daliments de base dans les régions menacées, et ce dès décembre 1997 ou janvier 1998. Un second principe est que les efforts de secours devraient se baser sur les stratégies locales de survie, que celles-ci devraient être utilisées dans les programmes daide, qui devraient oeuvrer à les renforcer. Dans le cas des Makushi, cela signifie élaborer des politiques daide qui aident les agriculteurs à maintenir des stocks sains de boutures de manioc en facilitant, par exemple, leur répartition entre les villages qui en ont en surplus et ceux qui en manquent. Pour prendre un exemple concret, Rewa, qui est situé à trois jours en aval de Massara, a été fondé au début des années 1970 par des villageois de Massara. Les villageois de Massara, une communauté savanivole où le manioc fait cruellement défaut, pourraient recevoir un soutien logistique des autorités locales pour se rendre à Rewa afin dy recevoir les boutures qui se trouvent encore en grandes quantités dans cette communauté moins touchée par la sécheresse que les autres régions Makushi.
Ainsi que nous avons tenté de le montrer, le problème essentiel auquel fait face la majorité de la population Makushi aujourdhui, est leur quasi sédentarisation dans une zone écologique, la savane, hostile aussi bien à la culture en général quà la survie pendant les périodes de sécheresse prolongée. Ce nest quen abordant des considérations à long terme (les stratégies locales inclues) et les souhaits et aspirations des Makushi pour leur futur que lon pourra commencer à apporter des solutions à leur problème face à la sécheresse.
Laura Rival
Les approches centralisées et «top down» de la conservation et du développement n'ayant pas réussi à réaliser leurs objectifs, la participation locale devient de plus en plus souvent acceptée comme une des seules façons de progresser pour des organisations qui travaillent sur le terrain. Des recherches récentes dans la Réserve du Dja au Cameroun, nous montrent les difficultés auxquelles sont confrontées les populations ayant des intérêts et des perceptions divers lorsquil sagit de former des groupes basés sur la communauté.
Les groupes de cette région ont d'énormes difficultés
à travailler ensemble, car ils n'ont pas assez d'expérience
et ne se font pas confiance. Sachant ceci, il n'est pas réaliste
de croire quun groupe puisse être créé avec succès
sans aide ni soutien.
Ces problèmes liés à l«approche participative
communautaire» doivent être pris en compte quand les organisations
de développement et de conservation essayent d'élaborer des
plans de co-gestion avec les populations locales. Si un projet de gestion
des ressources ou de développement désire travailler avec
des groupes communautaires, ou veut que ces groupes communautaires fonctionnent,
il doit d'abord simpliquer activement dans leur création et
leur fonctionnement en continu.
Les groupes sont confrontés à trois sortes de problèmes
:
- les tensions entres les 'intellectuels' (personnes associées avec
l'éducation, la ville, la modernité et l'élite) et,
à défaut dun autre terme, 'les simples villageois' (ceux
associés à la vie et aux valeurs traditionnelles du village)
- une inégalité du pouvoir au sein des groupes;
- les effets de l'influence extérieure, comme les projets et les
organisations externes, les membres de l'élite ou les 'intellectuels',
et la ville (tous associés au changement et au progrès).
Ces trois thèmes se retrouvent dans la situation camerounaise
avec le concept du grand et du petit, cest-à-dire le positionnement
relatif d'un individu ou d'une organisation supérieurs envers dautres
plus faibles ou inférieurs. Pour les villageois, être le grand
était traditionnellement fonction de l'âge et de l'expérience,
mais cette situation a changé. Il y a à présent toute
une série de facteurs tels que l'éducation, l'argent et la
connaissance de la modernité. Dans de nombreux cas le grand représente
un individu ou une organisation qui a le pouvoir de provoquer une certaine
forme de changement, et une tendance à abuser de ses pouvoirs. L'attitude
des petits vis-à-vis du grand est très ambivalente. Ils se
rendent compte des opportunités que le grand peut leur offrir, mais
ils sentent quen fin de compte ce sera le grand qui en bénéficiera
le plus, et même à leur détriment.
Les implications pour les organisations de conservation et de développement
vont dans deux sens. Premièrement cela signifie que ces organisations
elles-mêmes pourraient être traitées avec suspicion et
méfiance. Elles correspondent à tous les critères du
grand, extérieures, 'intellectuelles', liées au progrès,
dans une position de pouvoir relative et susceptibles dinitier un
changement. En jouant le rôle du grand, il y a une grande chance qu'on
les accuse d'abuser de leur pouvoir (par la corruption, le détournement
de fonds des projets, etc.) mais on se tournera aussi vers elles pour des
cadeaux, de laide et du soutien. Cela signifie quelles
doivent veiller à être le plus transparentes possible en termes
de plans de projets et de procédures.
En outre, les organisations désirant une participation locale dans
les projets de développement doivent trouver un moyen de surmonter
le rôle paradoxal de passivité du petit, par exemple par le
renforcement des capacités locales et un pouvoir accru des villageois.
Deuxièmement, les efforts pour créer des groupes communautaires
ou pour travailler avec eux vont entraîner des tensions, des inégalités
de pouvoir et des manoeuvres politiques au sein du groupe et dans ses relations
avec le reste du village. Des efforts doivent être entrepris pour
s'assurer que le groupe représente les intérêts de la
majorité, ce qui n'est pas une tâche facile lorsque les membres
de l'élite ont beaucoup de pouvoir et d'influence. Quand on travaille
dans une région où les membres de l'élite ont un rôle
prédominant, il faut une approche qui donne voix tant à l'élite
qu'aux autres couches de la population locale que cette élite représente
souvent. Trop de pouvoir et d'influence ne doivent jamais être concédés
à un individu ou à un seul groupe représentatif. Ceci
conduirait à des abus, ou à de la méfiance, ce qui
est tout aussi préjudiciable.
Les problèmes liés au bon fonctionnement des groupes communautaires
soulignent bien ce que Sardan (1995) appelait le 'mythe du collectivisme'
dans les approches de développement en Afrique. Il y a dans le village
un sens très profond de la communauté, mais les gens sont
aussi très individualistes, surtout par rapport à l'argent
et aux aspects matériels de leur vie. Une personne essayant de prendre
le contrôle de l'argent ou du matériel communautaire soulèvera
une très grande suspicion. Le développement «grassroots»
axé surtout sur la participation et la co-gestion des projets doit
se faire en étant conscient du risque encouru avec des projets impliquant
des bénéfices matériels ou la gestion de fonds par
un groupe communautaire. En termes de projets de développement
qui offrent des rentrées monétaires, ceux qui procurent aux
individus une aide grâce à des procédés efficaces
de micro-crédit, ont plus de chances de réussir.
Les organisations de conservation et de développement qui veulent
travailler avec des groupes communautaires doivent d'abord investir leur
temps à comprendre le comment et le pourquoi du fonctionnement dun
groupe. Cela devra être suivi dun soutien approprié,
considérant à la fois leurs propres attentes et besoins et
ceux du groupe en question. Les résultats des recherches-action avec
les groupes de la région nous ont montré que les opportunités
de participation étaient limitées dans les groupes qui :
a) représentent un grand nombre de personnes diverses,
b) contiennent des relations de pouvoir explosives, et
c) n'ont que des objectifs extérieurs (cest-à-dire qui
n'existent que pour chercher à lextérieur un soutien
au développement).
Les caractéristiques plus positives pour la participation (pour
le développement en particulier) étaient les suivantes:
a) être un groupe pré-existant,
b) avoir un désir véritable de fonctionner,
c) avoir des objectifs au sein du village (par exemple, les membres de l'association
des femmes qui pensaient quen tant que femmes du village elles devraient
être unies, entretiennent de bonnes relations et réalisent
des choses ensemble).
Le groupe avec ces caractéristiques prenait garde d'introduire de
nouveaux éléments dans leur association par peur de perturber
leur délicate unité. Cependant, cela signifiait aussi que
les femmes étaient plus conscientes de ce qu'elles voulaient et ne
voulaient pas faire. Par exemple, les membres de lassociation 'Les
Amies' ont clairement dit qu'à ce stade le groupe ne voulait pas
de support matériel pour le développement. Elles étaient
en effet d'avis qu'elles n'avaient pas assez de connaissances ou d'expérience
pour gérer un tel projet et se sont rendu compte que l'entrée
de bénéfices matériels à ce stade dans la vie
du groupe créerait des conflits et des perturbations. L'approche
qu'elles préféraient était ce qu'elles appelaient un
support et une formation intellectuels, pour améliorer leur compréhension
et leurs connaissances. Leurs domaines dintérêt incluaient
l'amélioration des techniques d'agriculture, lapprentissage
de la gestion des ménages (dont la fabrication locale de certains
produits ménagers comme le savon) et la formation pour la gestion
de projets (en préparation déventuels micro-projets).
Conclusion
Les approches «grassroots»et «bottom-up» impliquant
la participation de la population locale constituent un pas positif pour
assurer le succès dun projet. Cependant, adopter une approche
basée sur la communauté ne va pas sans problèmes et
pose des limites. Investir du temps pour mieux comprendre la communauté
en question est indispensable. Les points suivants résument des expériences
acquises lors de recherches dans la Réserve du Dja après avoir
travaillé avec la communauté locale et les groupes communautaires
:
- Les approches participatives qui ne fournissent pas dencadrement
et de soutien pendant les premiers stades de la formation ou de l'adaptation
dun groupe, et qui ne continuent pas à offrir leur assistance
pendant l'entièreté de la vie du groupe, risquent déchouer.
- Il faut tenir compte de la méfiance et de la suspicion locale envers
les projets de développement/conservation concernant les abus de
pouvoir et y répondre par la transparence et la communication.
- Les relations de pouvoir au sein dun groupe existant doivent être
comprises et il faut faire attention de ne pas exacerber ces inégalités.
- L'introduction d'argent ou de bénéfices matériels
pour une gestion collective par un groupe communautaire est risquée,
le micro-crédit destiné à des individus a plus de chances
de réussir.
- Les groupes définissent mieux leurs propres besoins quand leurs
propres objectifs sont motivés de l'intérieur et quils
sengagent sérieusement à la continuation du groupe,
avec ou sans soutien.
- Plus d'attention devrait être accordée aux associations autonomes
pré-existantes, plutôt que les NGO ou les associations créées
dans le seul but d'obtenir des fonds extérieurs.
- Il faudrait viser à développer le capital social par un
renforcement des capacités locales intellectuelles, en donnant plus
de pouvoir et en procurant un encadrement aux villageois.
Olivier de Sardan, J.P. (1995) Anthropologie et développement. Essai en socio-anthropologies du changement social. Ed. Karthala, Paris
Huizer, Gerrit (Participatory Action Research and People's Participation : Introduction and Case Studies.) Sustainably Development Department, FAO. Disponible sur leur site WEB (http://www.fao.org/sd)
Les 23 et 24 avril 1998, sest tenu à Cayenne, sous légide du Conseil Départemental dAide Juridique de Guyane (CDAJ), un colloque pluridisciplinaire sur lAccès au Droit en Guyane.
Mr Didier Peyrat, Président du Tribunal de Grande Instance de Cayenne
et Président du conseil dadministration du CDAJ, a résumé
ainsi les buts de ce colloque : les notions daccès au Droit
et daccès à la Justice sont souvent confondues car évidemment
reliées. La loi de 1991 sur laide juridique a pourtant consacré
lexistence dun champ autonome de laccès au Droit,
en dehors de toute procédure judiciaire.
Les particularités de la Guyane, département doutre-mer
de la République Française, renforcent la nécessité
de distinguer lexistence dun besoin social de Droit, différent
dun besoin de Justice. La construction, à côté
des institutions judiciaires, dun véritable service public
de laccès au Droit, est, en Guyane, indispensable si lon
veut rétablir un début dégalité avec la
métropole.
En même temps, la Justice demeure lorgane indispensable de la
garantie des droits lorsquils ne se réalisent pas spontanément
: elle doit voir ses moyens renforcés et se développer une
de ses branches, particulièrement pertinente pour traiter la demande
complexe et hétérogène de justice en Guyane : la Justice
de proximité.
A ce colloque, étaient réunis des historiens, des juristes,
des magistrats, de professionnels de la santé et des services sociaux,
des sociologues, des ethnologues, des représentants des communautés
traditionnelles de Guyane. Cette approche pluridisciplinaire, nouvelle pour
certains dentre eux et de ce fait redoutée, a su cependant
triompher et démontrer labsolue nécessité dune
approche commune du problème de laccès au droit pour
certaines catégories de la population de Guyane, particulièrement
exposées au non droit, tels les enfants, les femmes, les immigrés
-clandestins ou non-, ou encore les populations traditionnelles.
Concentrons désormais notre propos sur ces dernières : Amérindiens
et Noirs Marrons. Rappelons en préalable que le thème du colloque
était "Laccès au Droit en Guyane" et non pas
"Quel Droit pour les populations traditionnelles ?" et quen
conséquence, son but nétait pas de rejeter la légitimité
du droit positif, mais bien dévaluer, de part et dautre,
les degrés de blocage de la situation et desquisser des solutions
douverture.
Il fut constaté dabord une ignorance réciproque entre
le droit positif et le droit coutumier; en conséquence, léchec,
engendré par cette absence de dialogue, à régler des
problèmes simples de la vie quotidienne, comme lattribution
de son nom à un enfant, ou des problèmes impliquant lavenir
des communautés, comme le statut des terres; ensuite, linquiétude
qui sourd de la part des communautés face à leur avenir; enfin,
laffirmation des représentants des communautés à
trouver un terrain dentente et surtout leur volonté de rester
dans les limites, même aménagées, des lois de la République.
Les débats ont souvent pointé une jeunesse désireuse
de changement. Il y eut quelques voix pour dire que la distance culturelle
entre les différentes composantes de la Guyane irait en samenuisant
delle-même, au fur et à mesure que les enfants et les
femmes séloigneraient des pesanteurs de la coutume; une seule
voix vanta les vertus de la force pour abolir toute distance culturelle
entre les communautés traditionnelles de Guyane et la norme occidentale.
Les ethnologues, pour leur part, soulignèrent que les structures
élémentaires de parenté, les stratégies de mariage,
les représentations que lon se fait de la nature, le rapport
au monde, léthique et la morale, bref, les structures mentales
des membres dune communauté changent beaucoup moins vite que
dautres paramètres, plus prompts à frapper les esprits,
tels les modes vestimentaires, les habitudes alimentaires, les structures
dhabitat.
Il fut donc admis que les traditions, puisque cest le nom quon
leur donne, pèsent dun poids que lon ne saurait négliger.
Mais il fut dit aussi que la coutume était, par définition,
orale et quen voie de conséquence, elle ne saurait sécrire.
On rappela alors que ce jugement avait déjà, en son temps,
été porté sur les langues à tradition orale
: les écrire allait les figer et donc les faire mourir. Sil
existe aujourdhui des dictionnaires des langues indigènes qui
permettent davancer dans lanalyse comparée, diachronique
ou synchronique, des langues du continent américain, le recul du
nombre des locuteurs dune langue, lorsquon le constate, nest
en rien lié à lécriture de cette langue. De la
même manière que les langues vivantes peuvent sécrire
et continuer de vivre, de la même manière, les coutumes peuvent
sécrire sans mourir.
Le seul moyen aujourdhui dy voir plus clair, à la fois
quant au poids réel de la tradition et à laspiration
légitime au changement, cest justement de relever sans tarder
cette coutume, ethnie après ethnie, domaine après domaine.
Cest même plus important encore aujourdhui quhier
: hier en effet, la coutume fonctionnait en vase clos, au seul profit de
ceux qui lavaient édictée et surtout sans concurrence.
Aujourdhui, le brassage culturel et lintrusion coercitive, parfois
violente, toujours massive, de notre mode de vie dans les communautés
traditionnelles, a brouillé les cartes.
Trois exemples illustrèrent cet amalgame :
le mariage traditionnel ne faisant pas appel aux services du maire,
il est vu comme une union libre; en conséquence, les professionnels
du droit ou des services sociaux lui attribuent à tort un caractère
de précarité et un refus dengagement profond, simplement
parce quils raisonnent selon les concepts de leur propre société
et quils ignorent quil en existe dautres.
linfanticide, parfois pratiqué lors dune naissance
gémellaire, parce que lun des deux enfants est réputé
ne pas être du père mais loeuvre dune entité
invisible, a pour but de refermer une brèche ouverte sur le monde
délétère des mauvais esprits, de soigner un traumatisme
social et donc, en somme, de réguler la vie de la communauté;
mais lorsquil est pratiqué en simple cas de refus dune
naissance non désirée, il nest, dans le dévoiement
quon lui fait subir, quune mauvaise approche de la régulation
des naissances. Laccès au droit à la contraception,
voire même à lIVG, devrait être en mesure de solutionner
cette dérive.
le meurtre chamanique est pratiqué par certains chamanes qui,
séloignant du rôle qui leur est classiquement dévolu
de garants et le cas échéant, de restaurateurs des bonnes
relations que la communauté entretient avec le monde polymorphe et
dangereux des esprits. Ils se livrent alors à des actes de vengeance,
soit pour leur propre compte, soit sollicités par des tiers. Après
quils aient annoncé urbi et orbi la mort prochaine dun
individu, il arrive quelle ait lieu. Cette forme de pression mentale
est traditionnellement qualifiée dassassinat et comme telle,
stigmatisée et réprouvée au sein de la communauté.
Ces trois exemples, différents de nature et très schématiquement
exposés, avaient pour but de faire toucher du doigt quon ne
saurait confondre consensus social et traumatisme infligé à
une partie du corps social, non plus quon ne saurait confondre norme
et délit, encore moins coutume et dévoiement de la coutume.
Il fut donc préconisé de satteler sans tarder au recueil
des coutumes, et ce, pour deux raisons complémentaires : dabord,
lexistence des coutumiers permettrait dalléger un peu
cette angoisse qui pèse sur une jeunesse quon dit déboussolée
et qui ne demande bien souvent que davoir, de nouveau, quelques repères.
Ensuite, ils pourraient avec profit être consultés par les
gens qui, dans notre société, ont à distinguer, de
par leur fonctions, ce qui est licite de ce qui ne lest pas dans les
sociétés traditionnelles. Le monde de la justice, mais aussi
les professions sociales ou médicales, et tout récemment la
mission pour la création du Grand Parc Naturel du Sud Guyanais, sont
de ceux-là.
On aurait tort de voir dans cette entreprise de consignation des coutumes
un combat darrière garde, une restitution politiquement correcte,
ou encore un de ces actes de charité dont lOccident a le secret.
Il sagirait plutôt dune mise à plat, dune
mise en regard de ce qui se fait ici, de ce qui ne se fait pas là.
Il fut bien entendu quil ne serait pas seulement question de consigner
les coutumes, par exemple en matière de droit social ou de droit
de la personne, mais aussi de recueillir les droits coutumiers sur la notion
de territoire et la gestion des ressources sauvages. Il sagit là
désormais dun véritable préalable à toute
politique de lenvironnement dans les zones habitées par les
populations traditionnelles.
En conclusion, et pour répondre à la demande très clairement
exprimée par les représentants des communautés amérindiennes
et noires marrons de Guyane, il fut admis le principe de la création
dun groupe de travail, volontairement restreint, comportant un juriste,
un ethnologue, un représentant des associations indigènes,
un représentant des chefferies coutumières. Son but serait
dans un premier temps de réfléchir à la manière
de conduire le recueil des coutumiers, dans un second temps de choisir les
premières communautés cibles, enfin de lancer lopération
proprement dite, avec une équipe redéfinie en fonction de
chacun des besoins exprimés, par exemple en y adjoignant un linguiste.
François Grenand,
CNRS - ORSTOM, ethnologue
et chercheur senior APFT
1993. J.P. Martres & J. Larrieu (éds.), "Coutumes et
droit en Guyane", coll. Caraïbe-Amérique Latine, Economica,
Paris.
1993. collectif, Familles en Guyane, Éditions Caraïbéennes,
Paris.
1997. anonyme,Guide de laccès au Droit et à la Justice
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