Les Briefing notes APFT, des informations pertinentes sur les peuples des forêts tropicales

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11 An updated effect of the dreadful drought: the Trobriand experience (pas de version française)
12 Programme de formation et de coopération dans le Bassin du Congo
13 La crise del Niño dans les savanes du Nord de la Guyane
14 Globalising Local Conservation (pas de version française)
15 Le développement participatif, ou une participation en développement?
16 Road building in Central Africa: foolproof development or a good way to get stuck in the mud? (pas de version française)
17 Rédiger des coutumiers : une action en faveur de l’avenir des sociétés traditionnelles de Guyane
18 Papua New Guinea a year after the drought: environmental and health issues in the Aluni valley in the Duna area, July 1998 (pas de version française)


12. Programme de formation et de coopération
dans le Bassin du Congo

La pression démographique, le défrichage pour l’agriculture, l’urbanisation et la crise économique sont autant de facteurs contribuant à la dégradation de la forêt en Afrique Centrale. Cependant, la menace la plus importante pour les forêts tropicales de la région est aujourd’hui l’exploitation commerciale du bois - particulièrement de la part des exploitants asiatiques dont les politiques de coupe et les besoins diffèrent considérablement de celles des companies européennes. Même si le secteur forestier représente un grand potentiel pour la gestion durable, il est aussi caractérisé par des faiblesses institutionnelles, des contraintes politiques et l’absence d’une vision claire en ce qui concerne des actions futures. Gérer ces ressources forestières est sans aucun doute une entreprise à long terme et n’est pas nécessairement compatible avec les exigences politiques et économiques réelles ou perçues des gouvernements.

C’est dans ce contexte qu’a été lancé un nouveau programme régional dans le Bassin du Congo dans le but de renforcer les capacités en formulation de politiques forestières de la région. Une réunion de planification a été organisée à Bruxelles du 20 au 23 janvier 1998. L’activité de la UE-DGVIII, qui est menée par l’Institut de développement économique (IDE) de la Banque Mondiale, considère que les changements causés par la globalisation économique vont pousser les pays de la région à collaborer afin de promouvoir efficacement le développement socio-économique. Le Program-me constitue un complément aux autres efforts en cours tels que le Processus de Brazzaville (CEFDHAC) ou le Réseau d’Actions en Forêt Africaine et cherche à tirer parti de programmes comme APFT, CARPE, ECOFAC, FORAFRI, REIMP, etc.

Un objectif sous-jacent de la réunion de planification fut de familiariser les participants aux tendances récentes en ce qui concerne les questions de politique forestière. Hans Carle, Chef d’Unité pour l’Afrique Centrale, ouvra l’atelier avec un survol de la politique européenne en matière de foresterie durable et mit les officiels africains face à une évaluation sévère mais juste des problèmes régionaux allant de l’instabilité militaire, la criminilisation de l’économie et le problème de pseudo-démocratisation ou démocraties de façade. Il insista sur le fait que cette situation pouvait expliquer l’évolution de l’aide publique européenne envers la région.D’un ton plus neutre, le représentant de la Banque Mondiale, Mr. Voyadzis mis l’accent sur l’importance d’harmoniser les projets de la Banque Mondiale avec ceux de l’Union Européenne puisque les deux bailleurs ont déjà alloué plus d’un milliard de dollars à des projets communs.

Les représentants des ministères responsables des forêts et leur conseillers techniques, des ONGs et des représentants du Secteur privé ont exposé leurs priorités et perspectives. Il y eut un consensus général sur la nécessité d’atteindre une stabilité politique et de développer l’infrastrastructure avant que le secteur ne puisse apporter des revenus à l’Etat et des profits au secteur privé, ceci en respectant les priorités de développement et de conservation.

Etant donné qu’un objectif majeur était de familiariser les participants avec les tendances récentes ayant trait à la formulation de politiques forestières, cinq experts externes firent des communications sur les sujets suivants :

Ce dernier commenta qu’avant d’être une zone économique ou un théâtre géo-stratégique, ou même une région dont la biodiversité doit être conservée, le Bassin du Congo est avant tout un espace social de plus de 68 millions de personnes qui dépendent directement ou indirectement des ressources forestières pour leur survie quotidienne. Il insista que pour formuler des politiques forestières il faut absolument prendre en compte les besoins des différentes populations, qu’elles soient des citadins, des groupes ruraux ou des chasseurs-cueilleurs.

Les réactions à ce genre de raisonnement furent assez contradictoires. Il fut rétorqué qu’alors que les gouvernements prennent en compte les besoins des différents groupes sociaux, lorsqu’il s’agit d’établir une liste de priorités pour le développement du secteur forestier ces besoins ne figurent pas sur la liste.

Un autre objectif de cette réunion de planification était d’identifier les besoins en formation spécifiques au sein des Ministères concernés.C’est à cet égard que l’on peut considérer cette réunion comme un succès car des besoins communs ont été clairement identifiés par tous les principaux partis présents. Ces besoins incluent notamment :

Les prochaines étapes du programme incluent :

Les objectifs de ce programme sont certainement pertinents et répondent à des besoins précis dans le domaine du "capacity building " local. Les organisateurs de ce programme sont néanmoins face à des défis importants : les bénéfices d’un secteur forestier potentiellement rentable vont-ils servir les populations en général ainsi que les besoins de base en développement ? Etant donné le contexte politique et économique actuel, comment la volonté de gérer durablement les ressources forestières sera-t-elle traduite en politiques efficaces ? Quel sera l’impact de politiques d’exploitation forestières "améliorées" sur la conservation et donc sur les autres projets financés pas l’Union Européenne ?

Etant donné la rapidité avec laquelle la forêt disparaît en Afrique Centrale, il est crucial d’agir de manière plus efficace sur le terrain en travaillant plus étroitement avec les populations locales à tous niveaux.

Theodore Trefon

Theodore Trefon coordonne les relations Ville-Forêt pour APFT.

13. La crise del Niño dans les savanes
du Nord de la Guyane

La saison des pluies en Guyane débute habituellement en avril pour se terminer en septembre, avec des pluies torrentielles en juillet et en août. L’économie agricole côtière basée sur le riz et la canne à sucre dépend fortement de précipitations adéquates et régulières. A cause des conditions sèches et de précipitations au-dessous de la normale causées par le phénomène météorologique El Niño, il y a eu moins de pluie l’année passée, et la saison des pluies s’est arrêtée trop tôt. Les pluies ont repris timidement début avril, mais les climatologues craignent que les précipitations restent sous le niveau normal cette année encore. La Présidente Janet Jagan a déclaré, à la fin du mois de mars, l’état d’urgence national, et a demandé à la Commission de la Défense Civile de coordonner les efforts de secours aux sinistrés avec le PNUD. Des plans ont été élaborés pour fournir et distribuer la nourriture (riz, farine, sucre, farine, huile) et l’eau aux communautés amérindiennes dans les régions touchées.

Une équipe de recherche APFT composée de deux chercheuses Makushi, une ethnologue et une botaniste, s’est rendue dans le Rupununi, une des régions les plus touchées par la sécheresse et les feux de forêt et de brousse, pour rassembler des informations sur l’impact de El Niño sur les moyens d’existence des Makushi. Nous avons découvert que de nombreuses cultures de manioc (ainsi que des potirons, pastèques, et arbres fruitiers) avaient été détruites par la sécheresse et les feux au cours des mois de février et mars, et que certaines familles souffraient de pénurie alimentaire. Presque chaque ménage dans la communauté savanicole de Massara où nos recherches ont eu lieu était à court de manioc. Les femmes gardaient les tubercules pour faire de la farine, plutôt que du pain ou de la boisson (cassiri) de manioc, qui sont pourtant des mets plus appréciés.

Selon ce que nous avons pu observer, les familles utilisent leur argent et les réseaux de réciprocité pour se procurer du riz en guise de substitut pour le pain de manioc. La pêche (facilitée par le bas niveau de l’eau des rivières et des ruisseaux) s’est intensifiée, soit pour la consommation (les gens mangent donc plus de poisson que d’habitude pour compenser le manque d’hydrates de carbone) soit pour la vente (pour obtenir l’argent nécessaire à l’achat de riz). Les gens quittent leurs habitations de savane dès qu’ils le peuvent pour des endroits moins chauds et moins enfumés, ou pour se rendre dans leurs fermes en zones forestières au sommet de collines ou le long de rivières, ou encore pour parcourir de lointains territoires de chasse, et visiter des proches vivant dans des régions plus favorables et plus humides.

Outre la pêche et la visite aux proches, le temps est consacré à la préparation de terres pour l’exploitation agricole. De nouvelles zones d’exploitation agricole sont défrichées là où les terres sont plus denses et moins sablonneuses et, dans les fermes déjà en culture, la terre est déblayée des tubercules desséchés de manioc, des déchets de coupe et des plantes. Les agriculteurs prennent garde de préserver dans la terre les boutures qui, à première vue, semblent desséchées mais qui repousseront presque certainement avec les premières pluies. Les talus sont réaménagés de façon à accomoder six ou huit boutures (au lieu de quatre) pour optimiser les chances d’obtenir au moins deux plants survivant dans chaque. Les vieilles jachères de cinq ou dix ans sont à nouveau défrichées. Les agriculteurs disent que lorsqu’il y a un sécheresse sévère, si la terre a été convenablement défrichée, les graines laissées dans les jachères se développent spontanément en plants de manioc dès que les pluies recommencent à tomber. Ces jachères jouent un rôle essentiel dans le maintien de la diversité génétique, puisqu’elles permettent aux agriculteurs de récupérer bon nombre des variétés qu’ils perdent dans leurs exploitations agricoles à cause de la sécheresse.

Le souci principal des agriculteurs est d’empêcher les tiges de manioc de sécher. En d’autres termes, leur priorité n’est pas de sauver les tubercules, mais plutôt de préserver les boutures pour replanter. Ils donnent la priorité au cycle reproducteur à long terme sur le cycle productif à court terme. A cette fin, ils cherchent des zones marécageuses, des zones qui, dans des circonstances normales, sont inondées, et ne sont donc jamais plantées. On transporte les meilleures boutures, parfois sur de longues distances, des fermes vers les marécages, pour les stocker sur place en fagots, jusqu’au moment où la venue des pluies rend leur plantation possible. Les Makushi utilisent un système complexe d’indicateurs écologiques (par exemple, la floraison et la fructification de certaines espèces de plantes, le comportement alimentaire et de nidification de certaines espèces d’oiseaux, et les changements dans le comportement des animaux amphibiens, en particulier les alligators) pour prévoir les changements météorologiques. Comme les Makushi nous l’ont expliqué à plusieurs reprises, le plus gros problème d’un agriculteur en période de sécheresse est, plus que le manque de nourriture, le manque de boutures de manioc à replanter et la baisse soudaine en variétés.

Les histoires de vie que nous avons rassemblées montrent que la sécheresse est une condition climatique commune, et à laquelle les Makushi ont appris à s’adapter. Toutes les personnes interviewées se souviennent d’une grande vague de sécheresse à la fin des années soixante-dix, et d’une sécheresse encore plus sévère (certains disent qu’elle était pire que la précédente) au début des années 40. En fait, le manioc que l’on trouve à Massara aujourd’hui est postérieur à la sécheresse de 1940. Les traditions orales montrent également que les Makushi étaient beaucoup plus mobiles dans le passé, et que leur première réaction à une sécheresse sévère était de quitter tout simplement les savanes. Ils rentraient dans la forêt et remontaient la rivière jusqu’au début de la saison des pluies. Démunis d’aliments à base de manioc, ils vivaient de poisson, de gibier et d’aliments de la forêt, tels que de nombreux fruits, des racines, des jeunes pousses, des graines, et du miel. Ils préparaient les fruits et l’amidon de certains palmiers, ainsi que d’autres plantes et graines dont ils se servaient pour préparer de l’ersatz de pain de manioc. Certains de ces aliments de forêt sont encore connus mais ne sont plus utilisés. Les familles Makushi, dont l’économie familiale est depuis longtemps en grande partie basée sur les échanges marchands avec les compagnies d’élevage et les sociétés spécialisées dans l’extraction de latex balata, dépendent fortement de l’aide humanitaire en période de sécheresse. Les propriétaires de ranches et les contremaîtres de sociétés étaient chargés autrefois de distribuer des rations alimentaires (riz et sucre) achetées directement par eux ou obtenues des autorités gouvernementales, qui, selon les vieilles personnes interrogées, arrivaient après de longs retards, n’étaient jamais en quantité suffisante, et qui donc ne soulageaient que peu leur souffrance.

Les différences entre les conditions de vie des villageois Makushi aujourd’hui, et celles qui dominaient il y a 50 ans, sont évidentes et révélatrices. Aujourd’hui les gens vivent dans les savanes, où ils possèdent leur propre maison, et des lots de terrain. Parce que les terres savanicoles ne sont pas favorables aux cultures, les villageois exploitent les terres à des kilomètres de l’endroit où ils vivent, sur des collines boisées ou dans des galeries forestières le long des rivières. Ils doivent non seulement voyager sur de longues distances, mais ils doivent aussi souvent dépasser les limites de leur village pour trouver des terres adéquates aux cultures. C’est la raison pour laquelle leurs plantations de manioc sont souvent situées sur des terres appartenant à l’état, qu’ils cultivent donc illégalement. Les enfants doivent aller à l’école, et cela explique aussi pourquoi le modèle traditionnel de migration saisonnière, qui a tellement de sens au point de vue écologique, est difficile à maintenir. Enfin, une combinaison d’influences culturelles, sociales et politiques érode l’auto-suffisance économique basée sur la pêche et la culture de manioc. Un nombre croissant de jeunes couples abandonnent les compétences et les connaissances qui ont permis à leurs parents, leurs grands-parents et arrière-grands-parents de gérer avec succès leurs fermes de manioc, tout en participant pleinement à l’élevage de bétail et à l’extraction du balata. Ces familles ont été particulièrement touchées par la sécheresse.

Quels programmes d’aide alimentaire et quelles politiques de secours devrait-on mettre en place, au vu des conditions de vie changeantes mentionnées plus haut, et au vu du processus de sédentarisation dans les savanes vécu par la population Makushi ? Un premier principe évident est que les mesures de secours face à la sécheresse devraient être préventives. On savait depuis des mois, et bien avant que cela ne devienne une réalité, que El Niño causerait une sécheresse prolongée. Il aurait donc été possible de planifier l’expédition progressive et la mise en réserve d’aliments de base dans les régions menacées, et ce dès décembre 1997 ou janvier 1998. Un second principe est que les efforts de secours devraient se baser sur les stratégies locales de survie, que celles-ci devraient être utilisées dans les programmes d’aide, qui devraient oeuvrer à les renforcer. Dans le cas des Makushi, cela signifie élaborer des politiques d’aide qui aident les agriculteurs à maintenir des stocks sains de boutures de manioc en facilitant, par exemple, leur répartition entre les villages qui en ont en surplus et ceux qui en manquent. Pour prendre un exemple concret, Rewa, qui est situé à trois jours en aval de Massara, a été fondé au début des années 1970 par des villageois de Massara. Les villageois de Massara, une communauté savanivole où le manioc fait cruellement défaut, pourraient recevoir un soutien logistique des autorités locales pour se rendre à Rewa afin d’y recevoir les boutures qui se trouvent encore en grandes quantités dans cette communauté moins touchée par la sécheresse que les autres régions Makushi.

Ainsi que nous avons tenté de le montrer, le problème essentiel auquel fait face la majorité de la population Makushi aujourd’hui, est leur quasi sédentarisation dans une zone écologique, la savane, hostile aussi bien à la culture en général qu’à la survie pendant les périodes de sécheresse prolongée. Ce n’est qu’en abordant des considérations à long terme (les stratégies locales inclues) et les souhaits et aspirations des Makushi pour leur futur que l’on pourra commencer à apporter des solutions à leur problème face à la sécheresse.

Laura Rival


 


15. Le développement participatif, ou une
participation en développement?

Les approches centralisées et «top down» de la conservation et du développement n'ayant pas réussi à réaliser leurs objectifs, la participation locale devient de plus en plus souvent acceptée comme une des seules façons de progresser pour des organisations qui travaillent sur le terrain. Des recherches récentes dans la Réserve du Dja au Cameroun, nous montrent les difficultés auxquelles sont confrontées les populations ayant des intérêts et des perceptions divers lorsqu’il s’agit de former des groupes basés sur la communauté.


Les groupes de cette région ont d'énormes difficultés à travailler ensemble, car ils n'ont pas assez d'expérience et ne se font pas confiance. Sachant ceci, il n'est pas réaliste de croire qu’un groupe puisse être créé avec succès sans aide ni soutien.
Ces problèmes liés à l’«approche participative communautaire» doivent être pris en compte quand les organisations de développement et de conservation essayent d'élaborer des plans de co-gestion avec les populations locales. Si un projet de gestion des ressources ou de développement désire travailler avec des groupes communautaires, ou veut que ces groupes communautaires fonctionnent, il doit d'abord s’impliquer activement dans leur création et leur fonctionnement en continu.
Les groupes sont confrontés à trois sortes de problèmes :
- les tensions entres les 'intellectuels' (personnes associées avec l'éducation, la ville, la modernité et l'élite) et, à défaut d’un autre terme, 'les simples villageois' (ceux associés à la vie et aux valeurs traditionnelles du village)
- une inégalité du pouvoir au sein des groupes;
- les effets de l'influence extérieure, comme les projets et les organisations externes, les membres de l'élite ou les 'intellectuels', et la ville (tous associés au changement et au progrès).

Ces trois thèmes se retrouvent dans la situation camerounaise avec le concept du grand et du petit, c’est-à-dire le positionnement relatif d'un individu ou d'une organisation supérieurs envers d’autres plus faibles ou inférieurs. Pour les villageois, être le grand était traditionnellement fonction de l'âge et de l'expérience, mais cette situation a changé. Il y a à présent toute une série de facteurs tels que l'éducation, l'argent et la connaissance de la modernité. Dans de nombreux cas le grand représente un individu ou une organisation qui a le pouvoir de provoquer une certaine forme de changement, et une tendance à abuser de ses pouvoirs. L'attitude des petits vis-à-vis du grand est très ambivalente. Ils se rendent compte des opportunités que le grand peut leur offrir, mais ils sentent qu’en fin de compte ce sera le grand qui en bénéficiera le plus, et même à leur détriment.
Les implications pour les organisations de conservation et de développement vont dans deux sens. Premièrement cela signifie que ces organisations elles-mêmes pourraient être traitées avec suspicion et méfiance. Elles correspondent à tous les critères du grand, extérieures, 'intellectuelles', liées au progrès, dans une position de pouvoir relative et susceptibles d’initier un changement. En jouant le rôle du grand, il y a une grande chance qu'on les accuse d'abuser de leur pouvoir (par la corruption, le détournement de fonds des projets, etc.) mais on se tournera aussi vers elles pour des ‘cadeaux’, de l’aide et du soutien. Cela signifie qu’elles doivent veiller à être le plus transparentes possible en termes de plans de projets et de procédures.
En outre, les organisations désirant une participation locale dans les projets de développement doivent trouver un moyen de surmonter le rôle paradoxal de passivité du petit, par exemple par le renforcement des capacités locales et un pouvoir accru des villageois.
Deuxièmement, les efforts pour créer des groupes communautaires ou pour travailler avec eux vont entraîner des tensions, des inégalités de pouvoir et des manoeuvres politiques au sein du groupe et dans ses relations avec le reste du village. Des efforts doivent être entrepris pour s'assurer que le groupe représente les intérêts de la majorité, ce qui n'est pas une tâche facile lorsque les membres de l'élite ont beaucoup de pouvoir et d'influence. Quand on travaille dans une région où les membres de l'élite ont un rôle prédominant, il faut une approche qui donne voix tant à l'élite qu'aux autres couches de la population locale que cette élite représente souvent. Trop de pouvoir et d'influence ne doivent jamais être concédés à un individu ou à un seul groupe représentatif. Ceci conduirait à des abus, ou à de la méfiance, ce qui est tout aussi préjudiciable.
Les problèmes liés au bon fonctionnement des groupes communautaires soulignent bien ce que Sardan (1995) appelait le 'mythe du collectivisme' dans les approches de développement en Afrique. Il y a dans le village un sens très profond de la communauté, mais les gens sont aussi très individualistes, surtout par rapport à l'argent et aux aspects matériels de leur vie. Une personne essayant de prendre le contrôle de l'argent ou du matériel communautaire soulèvera une très grande suspicion. Le développement «grassroots» axé surtout sur la participation et la co-gestion des projets doit se faire en étant conscient du risque encouru avec des projets impliquant des bénéfices matériels ou la gestion de fonds par un ‘groupe communautaire’. En termes de projets de développement qui offrent des rentrées monétaires, ceux qui procurent aux individus une aide grâce à des procédés efficaces de micro-crédit, ont plus de chances de réussir.
Les organisations de conservation et de développement qui veulent travailler avec des groupes communautaires doivent d'abord investir leur temps à comprendre le comment et le pourquoi du fonctionnement d’un groupe. Cela devra être suivi d’un soutien approprié, considérant à la fois leurs propres attentes et besoins et ceux du groupe en question. Les résultats des recherches-action avec les groupes de la région nous ont montré que les opportunités de participation étaient limitées dans les groupes qui :


a) représentent un grand nombre de personnes diverses,
b) contiennent des relations de pouvoir explosives, et
c) n'ont que des objectifs extérieurs (c’est-à-dire qui n'existent que pour chercher à l’extérieur un soutien au développement).

Les caractéristiques plus positives pour la participation (pour le développement en particulier) étaient les suivantes:
a) être un groupe pré-existant,
b) avoir un désir véritable de fonctionner,
c) avoir des objectifs au sein du village (par exemple, les membres de l'association des femmes qui pensaient qu’en tant que femmes du village elles devraient être unies, entretiennent de bonnes relations et réalisent des choses ensemble).
Le groupe avec ces caractéristiques prenait garde d'introduire de nouveaux éléments dans leur association par peur de perturber leur délicate unité. Cependant, cela signifiait aussi que les femmes étaient plus conscientes de ce qu'elles voulaient et ne voulaient pas faire. Par exemple, les membres de l’association 'Les Amies' ont clairement dit qu'à ce stade le groupe ne voulait pas de support matériel pour le développement. Elles étaient en effet d'avis qu'elles n'avaient pas assez de connaissances ou d'expérience pour gérer un tel projet et se sont rendu compte que l'entrée de bénéfices matériels à ce stade dans la vie du groupe créerait des conflits et des perturbations. L'approche qu'elles préféraient était ce qu'elles appelaient un support et une formation intellectuels, pour améliorer leur compréhension et leurs connaissances. Leurs domaines d’intérêt incluaient l'amélioration des techniques d'agriculture, l’apprentissage de la gestion des ménages (dont la fabrication locale de certains produits ménagers comme le savon) et la formation pour la gestion de projets (en préparation d’éventuels micro-projets).

Conclusion
Les approches «grassroots»et «bottom-up» impliquant la participation de la population locale constituent un pas positif pour assurer le succès d’un projet. Cependant, adopter une approche basée sur la communauté ne va pas sans problèmes et pose des limites. Investir du temps pour mieux comprendre la communauté en question est indispensable. Les points suivants résument des expériences acquises lors de recherches dans la Réserve du Dja après avoir travaillé avec la communauté locale et les groupes communautaires :
- Les approches participatives qui ne fournissent pas d’encadrement et de soutien pendant les premiers stades de la formation ou de l'adaptation d’un groupe, et qui ne continuent pas à offrir leur assistance pendant l'entièreté de la vie du groupe, risquent d’échouer.
- Il faut tenir compte de la méfiance et de la suspicion locale envers les projets de développement/conservation concernant les abus de pouvoir et y répondre par la transparence et la communication.
- Les relations de pouvoir au sein d’un groupe existant doivent être comprises et il faut faire attention de ne pas exacerber ces inégalités.
- L'introduction d'argent ou de bénéfices matériels pour une gestion collective par un groupe communautaire est risquée, le micro-crédit destiné à des individus a plus de chances de réussir.
- Les groupes définissent mieux leurs propres besoins quand leurs propres objectifs sont motivés de l'intérieur et qu’ils s’engagent sérieusement à la continuation du groupe, avec ou sans soutien.
- Plus d'attention devrait être accordée aux associations autonomes pré-existantes, plutôt que les NGO ou les associations créées dans le seul but d'obtenir des fonds extérieurs.
- Il faudrait viser à développer le capital social par un renforcement des capacités locales intellectuelles, en donnant plus de pouvoir et en procurant un encadrement aux villageois.

Hilary Solly

 

BIBLIOGRAPHIE

Olivier de Sardan, J.P. (1995) Anthropologie et développement. Essai en socio-anthropologies du changement social. Ed. Karthala, Paris

Huizer, Gerrit (Participatory Action Research and People's Participation : Introduction and Case Studies.) Sustainably Development Department, FAO. Disponible sur leur site WEB (http://www.fao.org/sd)


17. Rédiger des coutumiers : une action en faveur
de l’avenir des sociétés traditionnelles de Guyane

 

Les 23 et 24 avril 1998, s’est tenu à Cayenne, sous l’égide du Conseil Départemental d’Aide Juridique de Guyane (CDAJ), un colloque pluridisciplinaire sur l’Accès au Droit en Guyane.


Mr Didier Peyrat, Président du Tribunal de Grande Instance de Cayenne et Président du conseil d’administration du CDAJ, a résumé ainsi les buts de ce colloque : les notions d’accès au Droit et d’accès à la Justice sont souvent confondues car évidemment reliées. La loi de 1991 sur l’aide juridique a pourtant consacré l’existence d’un champ autonome de l’accès au Droit, en dehors de toute procédure judiciaire.


Les particularités de la Guyane, département d’outre-mer de la République Française, renforcent la nécessité de distinguer l’existence d’un besoin social de Droit, différent d’un besoin de Justice. La construction, à côté des institutions judiciaires, d’un véritable service public de l’accès au Droit, est, en Guyane, indispensable si l’on veut rétablir un début d’égalité avec la métropole.


En même temps, la Justice demeure l’organe indispensable de la garantie des droits lorsqu’ils ne se réalisent pas spontanément : elle doit voir ses moyens renforcés et se développer une de ses branches, particulièrement pertinente pour traiter la demande complexe et hétérogène de justice en Guyane : la Justice de proximité.


A ce colloque, étaient réunis des historiens, des juristes, des magistrats, de professionnels de la santé et des services sociaux, des sociologues, des ethnologues, des représentants des communautés traditionnelles de Guyane. Cette approche pluridisciplinaire, nouvelle pour certains d’entre eux et de ce fait redoutée, a su cependant triompher et démontrer l’absolue nécessité d’une approche commune du problème de l’accès au droit pour certaines catégories de la population de Guyane, particulièrement exposées au non droit, tels les enfants, les femmes, les immigrés -clandestins ou non-, ou encore les populations traditionnelles.
Concentrons désormais notre propos sur ces dernières : Amérindiens et Noirs Marrons. Rappelons en préalable que le thème du colloque était "L’accès au Droit en Guyane" et non pas "Quel Droit pour les populations traditionnelles ?" et qu’en conséquence, son but n’était pas de rejeter la légitimité du droit positif, mais bien d’évaluer, de part et d’autre, les degrés de blocage de la situation et d’esquisser des solutions d’ouverture.


Il fut constaté d’abord une ignorance réciproque entre le droit positif et le droit coutumier; en conséquence, l’échec, engendré par cette absence de dialogue, à régler des problèmes simples de la vie quotidienne, comme l’attribution de son nom à un enfant, ou des problèmes impliquant l’avenir des communautés, comme le statut des terres; ensuite, l’inquiétude qui sourd de la part des communautés face à leur avenir; enfin, l’affirmation des représentants des communautés à trouver un terrain d’entente et surtout leur volonté de rester dans les limites, même aménagées, des lois de la République.


Les débats ont souvent pointé une jeunesse désireuse de changement. Il y eut quelques voix pour dire que la distance culturelle entre les différentes composantes de la Guyane irait en s’amenuisant d’elle-même, au fur et à mesure que les enfants et les femmes s’éloigneraient des pesanteurs de la coutume; une seule voix vanta les vertus de la force pour abolir toute distance culturelle entre les communautés traditionnelles de Guyane et la norme occidentale.


Les ethnologues, pour leur part, soulignèrent que les structures élémentaires de parenté, les stratégies de mariage, les représentations que l’on se fait de la nature, le rapport au monde, l’éthique et la morale, bref, les structures mentales des membres d’une communauté changent beaucoup moins vite que d’autres paramètres, plus prompts à frapper les esprits, tels les modes vestimentaires, les habitudes alimentaires, les structures d’habitat.


Il fut donc admis que les traditions, puisque c’est le nom qu’on leur donne, pèsent d’un poids que l’on ne saurait négliger. Mais il fut dit aussi que la coutume était, par définition, orale et qu’en voie de conséquence, elle ne saurait s’écrire. On rappela alors que ce jugement avait déjà, en son temps, été porté sur les langues à tradition orale : les écrire allait les figer et donc les faire mourir. S’il existe aujourd’hui des dictionnaires des langues indigènes qui permettent d’avancer dans l’analyse comparée, diachronique ou synchronique, des langues du continent américain, le recul du nombre des locuteurs d’une langue, lorsqu’on le constate, n’est en rien lié à l’écriture de cette langue. De la même manière que les langues vivantes peuvent s’écrire et continuer de vivre, de la même manière, les coutumes peuvent s’écrire sans mourir.


Le seul moyen aujourd’hui d’y voir plus clair, à la fois quant au poids réel de la tradition et à l’aspiration légitime au changement, c’est justement de relever sans tarder cette coutume, ethnie après ethnie, domaine après domaine. C’est même plus important encore aujourd’hui qu’hier : hier en effet, la coutume fonctionnait en vase clos, au seul profit de ceux qui l’avaient édictée et surtout sans concurrence. Aujourd’hui, le brassage culturel et l’intrusion coercitive, parfois violente, toujours massive, de notre mode de vie dans les communautés traditionnelles, a brouillé les cartes.


Trois exemples illustrèrent cet amalgame :


• le mariage traditionnel ne faisant pas appel aux services du maire, il est vu comme une union libre; en conséquence, les professionnels du droit ou des services sociaux lui attribuent à tort un caractère de précarité et un refus d’engagement profond, simplement parce qu’ils raisonnent selon les concepts de leur propre société et qu’ils ignorent qu’il en existe d’autres.
• l’infanticide, parfois pratiqué lors d’une naissance gémellaire, parce que l’un des deux enfants est réputé ne pas être du père mais l’oeuvre d’une entité invisible, a pour but de refermer une brèche ouverte sur le monde délétère des mauvais esprits, de soigner un traumatisme social et donc, en somme, de réguler la vie de la communauté; mais lorsqu’il est pratiqué en simple cas de refus d’une naissance non désirée, il n’est, dans le dévoiement qu’on lui fait subir, qu’une mauvaise approche de la régulation des naissances. L’accès au droit à la contraception, voire même à l’IVG, devrait être en mesure de solutionner cette dérive.
• le meurtre chamanique est pratiqué par certains chamanes qui, s’éloignant du rôle qui leur est classiquement dévolu de garants et le cas échéant, de restaurateurs des bonnes relations que la communauté entretient avec le monde polymorphe et dangereux des esprits. Ils se livrent alors à des actes de vengeance, soit pour leur propre compte, soit sollicités par des tiers. Après qu’ils aient annoncé urbi et orbi la mort prochaine d’un individu, il arrive qu’elle ait lieu. Cette forme de pression mentale est traditionnellement qualifiée d’assassinat et comme telle, stigmatisée et réprouvée au sein de la communauté.


Ces trois exemples, différents de nature et très schématiquement exposés, avaient pour but de faire toucher du doigt qu’on ne saurait confondre consensus social et traumatisme infligé à une partie du corps social, non plus qu’on ne saurait confondre norme et délit, encore moins coutume et dévoiement de la coutume.


Il fut donc préconisé de s’atteler sans tarder au recueil des coutumes, et ce, pour deux raisons complémentaires : d’abord, l’existence des coutumiers permettrait d’alléger un peu cette angoisse qui pèse sur une jeunesse qu’on dit déboussolée et qui ne demande bien souvent que d’avoir, de nouveau, quelques repères. Ensuite, ils pourraient avec profit être consultés par les gens qui, dans notre société, ont à distinguer, de par leur fonctions, ce qui est licite de ce qui ne l’est pas dans les sociétés traditionnelles. Le monde de la justice, mais aussi les professions sociales ou médicales, et tout récemment la mission pour la création du Grand Parc Naturel du Sud Guyanais, sont de ceux-là.


On aurait tort de voir dans cette entreprise de consignation des coutumes un combat d’arrière garde, une restitution politiquement correcte, ou encore un de ces actes de charité dont l’Occident a le secret. Il s’agirait plutôt d’une mise à plat, d’une mise en regard de ce qui se fait ici, de ce qui ne se fait pas là.


Il fut bien entendu qu’il ne serait pas seulement question de consigner les coutumes, par exemple en matière de droit social ou de droit de la personne, mais aussi de recueillir les droits coutumiers sur la notion de territoire et la gestion des ressources sauvages. Il s’agit là désormais d’un véritable préalable à toute politique de l’environnement dans les zones habitées par les populations traditionnelles.


En conclusion, et pour répondre à la demande très clairement exprimée par les représentants des communautés amérindiennes et noires marrons de Guyane, il fut admis le principe de la création d’un groupe de travail, volontairement restreint, comportant un juriste, un ethnologue, un représentant des associations indigènes, un représentant des chefferies coutumières. Son but serait dans un premier temps de réfléchir à la manière de conduire le recueil des coutumiers, dans un second temps de choisir les premières communautés cibles, enfin de lancer l’opération proprement dite, avec une équipe redéfinie en fonction de chacun des besoins exprimés, par exemple en y adjoignant un linguiste.

François Grenand,
CNRS - ORSTOM, ethnologue
et chercheur senior APFT

REFERENCES

1993. J.P. Martres & J. Larrieu (éds.), "Coutumes et droit en Guyane", coll. Caraïbe-Amérique Latine, Economica, Paris.
1993. collectif, Familles en Guyane, Éditions Caraïbéennes, Paris.
1997. anonyme,Guide de l’accès au Droit et à la Justice

 



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