Forêts tropicales et populations forestières : quelques repères


de Claudine Friedberg

L'intérêt nouveau porté aux forêts tropicales conduit à s'interroger sur la réalité de l'exploitation dont elles sont l'objet et à redécouvrir les populations qui les habitent. Au moment où les programmes de recherche les concernant se multiplient, il est utile de se donner une vue d'ensemble de ce que l'on sait de l'impact des hommes sur ces forêts et tout particulièrement des rapports que les populations forestières entretiennent avec elles. Quelques publications récentes offrent l'opportunité de dresser cet état des connaissances et des questions sur le sujet.

Pour des raisons diverses, plus ou moins désintéressées et justifiées scientifiquement (allant des craintes de changement climatique, de bouleversements écologiques à celles de voir disparaître des sources de revenus), les forêts tropicales sont devenues l'objet de l'attention du monde entier et pas seulement des pays qui en possèdent. Sous la pression des médias, les analyses et rapports se multiplient tandis que les chercheurs qui n'ont pas attendu que le sujet devienne à la mode poursuivent leurs travaux. Natures, Sciences, Sociétés s'est déjà fait l'écho de différents aspects de ces derniers (1) .

Nous allons tenter ici de rendre compte de différents courants de recherches à partir de quatre publications qui nous semblent particulièrement importantes ou caractéristiques :

- un document intitulé Situation des populations indigènes des forêts denses et humides rédigé par des anthropologues à la demande de la Commission Européenne (2);
- l'ouvrage d'un historien, Les forêts en Asie du Sud Est, recul et exploitation, le cas de l'lndonésie (3);
- une étude interdisciplinaire Représentations et gestion paysannes des agroforêts en périphérie du Parc National Kerinci Seblat à Sumatra, Indonésie publiée par l'Unesco dans le cadre du groupe de travail, Peoples and Plants (4);
- une importante publication du pro-gramme MAB de l'Unesco Tropical Forests People and Food. Biocultural Interactions and Applications to Development (5) à laquelle ont contribué des chercheurs appartenant à de nombreuses disciplines.

"Résumé : Forêts tropicales et populations forestières : quelques repères".

En présentant quatre ouvrages, notre objectif est d'examiner la fiabilité des données sur l'exploitation des forêts tropicales, et l'étendue de nos connaissances sur les populations qui les habitent et l'impact de leurs pratiques.

Chaque ouvrage traite de facon plus ou moins détaillée et sur des thèmes différents, de régions choisies dans l'ensemble des zones tropicales. Les auteurs font, tour à tour, appel dans leur exposé à plusieurs disciplines: écologie, botanique, anthropologie sociale et biologique, physiologie, géographie, histoire.

Sont abordés plusieurs aspects de la gestion des forêts tropicales et de leurs ressources animales et végétales. De nombreux exemples de la diversité et de la richesse de ces ressources ainsi que des pratiques destinées à assurer leur renouvellement nous sont fournis.En outre, l'important ouvrage publié par l'UNESCO débat de l'interprétation en terme de stratégie adaptive, de l'usage qui est fait de ces ressources.

Un bilan général est-il possible ?

Dans la première publication, une première partie de 70 pages intitulée "Synthèse des interactions entre l'homme et la forêt tropicale" (6) constitue une bonne introduction aux différents aspects du thème proposé par la Commission européenne. La deuxième partie est consacrée à des études régionales. À la demande de la Commission, elle ne concerne pas toutes les forêts denses et humides et ne porte que sur l'Amérique : amazonienne (7) , l'Asie insulaire (8) et l'Afrique équatoriale (9) .

L'introduction débute par une phrase qui donne immédiatement le ton de ce travail "il n'y a pas de forêts vierges"; ainsi est dénoncé le leurre entretenu par les voyageurs occidentaux face à des espaces habités et sillonnés depuis des millénaires par des populations dont la plupart pratiquent l'agriculture. Après s'être posé la question de savoir ce que l'on entend par "populations indigènes" et s'être interrogé sur les habitants qui vivent actuellement dans les zones forestières, les auteurs expliquent le point de vue adopté dans ce rapport: celui d'une approche écologique et économique de la relation à l'écosystème forestier. Ils vont donc s'intéresser aux différentes formes d'utilisation du milieu forestier par les populations locales en fonction de leurs pratiques techniques et de leur degré d'insertion dans l'économie monétaire et commerciale, les groupes autonomes, économiquement isolés, étant maintenant très rares. Cependant, ils annoncent qu'ils rendront compte "prioritairement des groupes vivant selon une économie de subsistance, faiblement ou pas du tout monétarisés... ayant mis au point des techniques permettant le maintien du couvert boisé".

Pour ce travail, les auteurs ont utilisé la documentation disponible, malheureusement très fragmentaire, en la complétant par la consultation de spécialistes. En outre, leurs analyses critiques sont nourries de leurs propres expériences de terrain.

Le rapport commence par traiter de la chasse, de la cueillette et de la pêche, en précisant qu'il n'existe plus de populations qui vivent uniquement de ces activités: même si ce sont les seules qu'elles pratiquent, elles entretiennnent des relations d'échange avec des agriculteurs voisins. Mais inversement il n'y a pas de populations agricoles forestiércs qui n'équilibrent leur alimentation par des produits sauvages très variés.

Ils abordent ensuite les pratiques agricoles, c'est à-dire essentiellement la culture sur brûlis ou essartage qui implique un abandon de la parcelle dans un système qui prévoit ou non de revenir au même endroit après un temps plus ou moins long. Les auteurs distinguent la friche qui suppose un abandon total et donc le déplacement de l'habitat~ de la jachère qui implique une rotation à l'intérieur d'un même territoire. C'est effectivement de cette façon qu'est employé le plus souvent le terme jachère, mais il n'aurait pas été inutile de signaler qu'il s'agit là d'un glissement de sens qui n'est pas accepté par tous. En effet comme l'a expliqué depuis longtemps F. Sigaut, ce terme désignait traditionnellement en français un champ que l'on préparait par une série de labours, à partir du printemps, en vue des semis d'automne" (10).

Cependant l'important ici est la façon dont les auteurs expliquent qu'il ne faut pas confondre un défrichement par le feu destiné à une occupation permanente du sol, faisant donc disparaître définitivement la forêt, et l'agriculture sur brûlis qui au contraire ne peut se perpétuer que grâce à la régénération du couvert arboré. Ce n'est que lorsqu'il y a pression de population ou rétrécissement du territoire, que le cycle de rotation devient trop court pour que la forêt puisse se reconstituer. Les abattis ne sont d'ailleurs pas toujours suivis d'un brûlis, en particulier dans les régions très humides. En outre les populations pratiquant l'agriculture sur brûlis mélangent sur leurs parcelles de nombreuses plantes différentes, associant annuelles et pérennes, ces dernières pouvant être des arbres préservés lors de l'abattis ou semés ou transplantés, préparant ainsi la reconstitution du couvert arboré avec des espèces utiles à l'homme.

D'une façon générale on peut dire que cette première partie, si elle peut apparaître banale aux chercheurs spécialistes des régions tropicales, constitue cependant un excellent vade mecum pour les experts et decideurs internationaux en signalant les préjugés et les pièges à éviter. Elle dresse la liste des risques que font courir aux écosystèmes forestiers et aux populations qui y vivent, les efforts des Etats-Nations pour développer leurs ressources et caractérise l'effet de chaque type d'action: exploitation forestière pour le bois mais aussi pour des produits non ligneux, exploitation minière, barrages hydroélectriques, agriculture intensive et cultures de rentes, élevage extensif; à cela il faut ajouter la c olonisation par des populations allogènes dont les pratiues détruisent les possibilités de renouvellement des ressources du milieu.

Curieusement, puisqu'il s'agit d'un rapport établi par des anthropologues, c'est à propos des caractéristiques sociales des populations forestières indigènes que le texte apparaît le plus décevant.

Il est vrai que dans ce domaine il est difficile de s'en tenir à des généralités. Mais il aurait cependant été utile, comme pour les pratiques d'exploitation, d'annoncer toute la gamme des possibles dans la façon d'exercer les droits de propriété et d'accès aux ressources considérées comme appartenant à tous. Expliquer comment, dans ce domaine, le contrôle peut être effectué à différents niveaux d'organisation (société dans sa totalité, lignage, groupe cognatique, famille étendue, nucléaire,...), comment les règles d'usage et de propriété sont justifiées non seulement par référence à la généalogie comme le disent les auteurs, mais aussi en tenant compte des alliances matrimoniales ou politiques et d'une façon générale par une histoire et par des mythes d'origine. Il faut que dans chaque cas les gestionnaires sachent comment sont prises les décisions, qui est chargé de faire respecter les règles coutumières, ce dernier n'étant pas forcément le "chef" au sens où on l'entend en Occident.

Parler - comme le font les auteurs d'un « système social égalitaire fondé sur la parenté » n'a pas grand sens en anthropologie; en outre cela semble impliquer qu'il n'existe pas et n'a jamais existé de sociétés forestières stratifiées, ce qui est contredit par l'exemple fourni plus loin pour Bornéo et démenti par ce que nous savons des sociétés installées sur les rives des fleuves amazoniens avant l'arrivée des Européens.

À propos des règles d'accès aux ressources, il est également dommage que nous ne trouvions aucune allusion aux nombreuses recherches effectuées sur la notion de bien commun et de bien public dans la ges tion des ressources renouvelables (11). Ces recherches qui au départ ont surtout intéressé les gestionnaires des pêchees, se sont en effet très vite étendues à d'autres ressources conçues dans notre imaginaire comme inépuisables: celles des forêts tropicales.

Le questionnaire d'enquête fourni en annexe reflète ce manque de précision dans la manière de s'interroger sur l'articulation entre le socioculturel et la façon dont chaque société conçoit et établit ses relations avec les êtres vivants, animaux et végétaux, peuplant son environnement. Il est rare en effet que ce que nous interprétons comme une gestion permettant aux ressources de se renouveler soit conçu en ces termes dans le cadre des sociétés non-modernes. Il s'agit généralement d'un souci de se conformer par ses pratiques techniques et rituelles à ce que l'on considère comme le bon fonctionnement de la société dans ses relations à l'ensemble de l'Univers.

Les auteurs évoquent à juste titre les dangers de déstabilisation des sociétés locales que font courir les programmes de développement. Il faudrait aussi souligner les ravages de certaines missions d'évangélisation et plus particulièrement certaines églises protestantes, généralement nord-américaines, très puissantes financièrement et d'autant plus agressives dans leur entreprise explicite de destruction des cultures locales (12).

Des études régionales de valeur inégale

On nous a averti dans l'introduction de la difficulté à rassembler des informations sur des populations souvent isolées, rétives aux recensements et sur lesquelles les États-Nations ne sont pas tou jours enclins à donner des renseignements fiables. De ce fait, les textes consacrés à telle ou telle région sont d'une valeur très inégale. Certaines informations, puisées dans des ouvrages déjà anciens, font douter de leur pertinence sur la situation actuelle, ce sur quoi les auteurs nous mettent en garde dans l'introduction. Dans certains cas, il s'agit d'une synthèse, dans d'autres, d'une simple compilation.

Quoiqu'il en soit, cette réunion de données concernant l'ensemble des zones forestières de la planète ne manque pas d'intérêt en raison de leur juxtaposition même. Mais on aurait aimé pouvoir mieux apprécier la réalité des situations, en particulier sur les dispositions légales concernant les forêts et les populations qui y vivent, d'autant plus que l'on nous signale souvent que les textes, dont il est fait état dans le rapport, ne sont pas respectés.

D'une façon générale, I'accent est surtout mis sur la consommation alimentaire. En outre les données fournies sont difficilement comparables d'une population à une autre, car elles ne portent pas sur les mêmes faits: souvent, seule la liste des espèces consommées est fournie, parfois les teneurs en calories et protéines sont précisées, parfois le pourcentage d'espèces sauvages concernées, pour d'autres c'est le nombre d'espèces animales et végétales consommées. Dans certains cas, le nombre d'hectares disponibles par habitant est donné, dans d'autres la surface utilisée, parfois encore le temps consacré à chaque activité de subsistance. Sans doute s'agit il là encore d'une insuffisance des données disponibles.

Si les chiffres sur les densités de population ne sont sans doute pas toujours très fiables, par contre, en dépit de l'imperfection des relevés existants, la comparaison d'un continent à l'autre, entre le nombre d'habitants, permet de se faire une idée approximative des populations forestières concernées.

Voici quelques uns de ces chiffres parmi les plus éloquents: 145 359 amérindiens en Amazonie brésilienne, 80 000 en Amazonie colombienne; aux Philippines 79 000 chasseurs cueilleurs pour 14 ethnies et 1 490 724 essarteurs pour 38 ethnies; à Sumatra en Indonésie 46 100 chasseurs-cueilleurs pour 7 ethnies, 2 225 000 essarteurs pour 5 ethnies; au Cameroun la popu lation forestière s'élève à 1 424 000 et à 22 127000 au Zalre.

C'est à dire que ce sont les populations les moins nombreuses, celles de l'Amazonie, qui font le plus parler d'elles. On peut se demander pour quelles raisons ? D'abord le nombre d' ethnies y est considérable, 182, certaines réduites à quelques dizaines de personnes; mais le tableau comparé de la population entre les années soixante dix et quatre vingt dix montre que de nombreuses ethnies sont en progression démographique et, comme le remarquent les auteurs, ce sont celles là qui ont les revendications politiques et identitaires les plus fortes. Ensuite on peut supposer que la prise de conscience de l'Occident vis à vis des cultures amérindiennes est d'autant plus grande que sa responsabilité dans leur disparition est plus flagrante: le peu d'habitants de l'Amazonie est un témoignage encore présent de la catastrophe démographique que fut le premier contact entre l'Ancien et le Nouveau Monde. En outre les populations amérindiennes se sentent d'autant plus solidaires dans leur lutte que celle ci est relayée par les médias et entretenue par les chercheurs nord-américains qui espèrent ainsi apaiser leur mauvaise conscience vis à vis du sort réservéaux amérindiens dans leur propre pays.

On doit souligner l'effort qui a été fait tout au long du rapport dans la présentation des données avec de nombreux tableaux, des encadrés, des cartes et sur tout une importante bibliographie qui doit permettre au lecteur de compléter les informations.

Il est regrettable cependant qu'aucun tableau d'ensemble n'ait été donné pour l'lndonésie, deuxième pays au monde pour la surface forestière, les auteurs ayant décidé de traiter de Bornéo et de la Nouvelle Guinée en tant qu'entités géographiques. D'une façon générale, les informations sur l'lndonésie sont incomplètes et ne tiennent pas compte de toutes les données disponibles (13).

Remarquons que des faits évoqués à propos d'une région sont valables pour d'autres et auraient pu être traités de façon plus approfondie dans les généralités. Ainsi, à propos des Philippines, on nous parle de l'inadéquation du droit romain avec les lois coutumières, mais c'est partout, y compris en France, que l'on s'est efforcé depuis des sièclcs, de réduire les différentes formes d'accès à une "même chose" à la stricte définition de la propriété dans le droit romain, ce dernier ayant l'avantage de la simplification pour les administrations. Ce phénomène participe de la primauté accordée à l'individu sur la collectivité, dans le processus général de passage à la modernité; entre le droit des individus et le droit des Etats Nations, celui des sociétés, en tant que totalités ancrées dans un terroir particulier, a tendance à disparaître.

Peut-être aurait il fallu également insister davantage sur la généralisation de l'effort des administrations pour sédentariser des populations dont l'habitat n'est pas fixe ou pour regrouper, en particulier sur le bord des voies de communication, celles qui sont trop dispersées, de façon à pouvoir mieux les surveiller. Ce processus a commencé dès les débuts de la colonisation européenne (c'est, par exemple, au Pérou l'origine des communautés andines avec la formation des reducciones dans les premiers temps de la conquête espagnole, mais ce phénomène a débordé sur les populations forestières) et il s'est poursuivi une fois que les pays colonisés ont acquis leur indépendance. Le dernier avatar de ce phénomène a eu pour cause la lutte contre les guérillas communistes réfugiées dans les zones forestières; elles sont signalées ici pour la Malaisie et les Philippines. On aurait pu aussi évoquer pour l'lndonésie les difficultés que le gouvernement a eues pour imposer sa souveraineté dans certaines régions après le départ des Hollandais, ce qui a également entraîné une période très troublée pour les populations forestières qui ont été ensuite contraintes de se rapprocher des centres administratifs. Ce fut par exemple le cas à Ceram après l'épisode de la République des Moluques du Sud.

Le rapport évoque et critique à juste titre certaines politiques gouvernementales vis-à vis des forêts et des populations qui les habitent. Une allusion directe est faite au cas du Président Marcos dont la famille possédait une compagnie de pâte à papier, Cellophil, qui détruisit, en violation des règlements protégeant les têtes de riviére, les forêts de pins sur les bassins versants occupés par les Tinggian au Nord-Ouest de Luzon. Remarquons qu'il existe bien d'autres exemples où des phénomènes de corruption touchant des dirigeants et leur entourage ou les différents niveaux de la hiérarchie administrative jouent un rôle important dans la destruction des forêts.

Parmi les points importants soulignés par les auteurs, il y a la nécessité pour les populations forestières d'avoir à leur disposition un territoire assez vaste pour pratiquer l'agriculture sur brûlis, mais aussi la chasse et la cueillette. À plusieurs reprises , le rapport signale le fait qu'une population a un habitat double ou multiple, en fonction des saisons et de ses activités, alternant entre la culture et/ou la collecte et la chasse d'espèces se trouvant en différentes parties de la forêt.

À ce propos, on peut s'étonner de ne trouver que des réflexions très vagues sur les relations entre les pratiques des populations forestières et l'évolution de la biodiversité: entretien, augmentation ou diminution selon les cas ou changement de nature de cette biodiversité. En particulier l'appréciation de l'état de dégradation (très, moyennement, peu et non dégradé) de la forêt dans les territoires des différentes populations amazoniennes paraît bien vague, malgré le soin pris par les auteurs de distinguer six types de milieu.

On peut surtout regretter que pour un travail confié à des anthropologues, I'aspect culturel des rapports à la forêt soit souvent présenté de façon très simpliste en se contentant de nous parler d'"animisme" et de croyance dans les "esprits de la forêt".

L'importance des relations avec les différents types d'êtres qui vivent dans la forêt est trop rarement évoquée.

Certes, le type d'exercice commandé par la Commission européenne contenait en lui même ses limites. Il n'en demeure pas moins que, même si on peut regretter que certains aspects des rapports que les sociétés qui les habitent entretiennent avec les forêts aient été négligés par les auteurs, le document qu'ils nous fournissent permet de dresser un utile tableau d'ensemble de nos connaissances.

Esperons que ce rapport aura su convaincre les commanditaires des lacunes de nos données sur les populations vivant dans les forêts tropicales humides, de l'immensité de la tâche à accomplir et de la nécessité de poursuivre les recherches.

Une approche régionale : un exemple de crtitique, des sources et des chiffres

En ce qui concerne la gestion des forêts sur le plan économique, le deuxième ouvrage dont je rendrai compte ici, Les Forêts en Asie du Sud Est. Revul et exploi tation, le cas de l'lndonésie, répond en partie aux interrogations suscitées par le rapport précédent.

Il s'agit là du travail d'un géographe qui laisse une large place à l'histoire et qui, à l'opposé du rapport précédent, nous présente une vision diachronique de l'évolution des surfaces boisées depuis l'époque coloniale et une analyse critique des chiffres fournis par les organismes internationaux. Bien que centré sur l'lndonésie, cet ouvrage traite dans sa première partie de l'enjeu que représente, à l'échelle planétaire, les forêts d'Asie du Sud-Est sur le plan commercial et dans la prise de conscience de l'intérêt écologique des zones boisées. Il souligne cependant que les différents aspects de l'importance des forêts sur ce dernier point ne sont pas l'objet de la même attention de la part de l'opinion publique. Si la métaphore des forêts "poumons verts" de la planète est depuis long temps dans tous les esprits, par contre leur rôle dans les mécanismes climatiques, la circulation de l'eau et la lutte contre l'érosion a été moins pris en compte; quant à celui qu'elles jouent dans le maintien de la biodiversité, ce n'est que très récemment qu'il a été mis en avant.

L'analyse des statistiques qu'on y trouve est un préalable indispensable pour juger des politiques forestières. Par exemple dit l'auteur, quand on compare les trois grands types de forêts, tempérées, boréales et tropicales, les conclusions diffèrent selon que l 'on parle en terme d 'hectares, de biomasse ou de production nette de bois exploitable. L'ouvrage montre également la relativité de la dépendance des pays du Nord par rapport à ceux du Sud: les exportations de bois scié des pays tropicaux ne représentent que 2,4 % du total de la production mondiale des pays du Nord, seul le contreplaqué a gagné une place significative puisque les exportations du monde tropical atteignent 34 % de cette production.

Pour ce qui est des forêts tropicales , F. Durand reproche aux évaluations des organismes internationaux de mélanger tous les types de forêts, sempervirentes et décidues (14) et de ne pas prendre en compte les diversités régionales. Ainsi les espèces commercialisables se comptent par centaines en Asie du Sud-Est et seulement par dizaines en Afrique et en Amérique tropicales , c equiexplique le coût élevé de l'exploitation forestière dans ces pays où il faut se frayer un passage pour atteindre chacun des individus recherchés, éparpillés dans la forêt.

L' auteur prend plus particulièremen t pour cible la façon dont la FAO établit ses catégories en considérant comme "forêt" toute végétation naturelle qui couvre plus de 10 % du sol avec des arbres de plus de 5 mètres et/ou des bambous. Il accuse également cet organisme de masquer la responsabilité de l'exploitation forestière dans la destruction des forêts en désignant a priori l'agriculture sur brûlis comme principale cause de leur recul. Pire, il déclare que cet organisme diffuse sciemment des informations erronées par souci diplomatique envers les pays qui commanditent les études. Il montre ainsi comment la confusion est entretenue entre l'action de l'agriculture traditionnelle qui permettait à la forêt de se reconstituer lorsque les paysans disposaient de territoires suffisamment vastes, et le défrichage pionnier de populations migrantes, destiné à l'installation de cultures permanentes.

L'intérêt de l'aspect historique de cet ouvrage est de remonter à l'époque coloniale pour tenter d'évaluer les taux de déforestation. F. Durand rappelle utilement le rôle que l'exploitation des forêts a pu jouer dans les rivalités entre puissances coloniales, en particulier pour les forêts de teck, bois pri mordial pour la construction navale. Partout ces puissances vont s'approprier les forêts en les étatisant sans prendre en compte les droits, le plus souvent collectifs, des populations locales.

Face à la disparition rapide de leurs ressources forestières, Anglais et Hollandais font appel à des forestiers pour gérer leur patrimoine forestier colonial. Ceci va aboutir à la mise en place de plantations de teck en Birmanie où, en adaptant les méthodes des populations Karen, est mis au point le fameux système taongya, de complantation agroforestière, employé à grande échelle à partir de 1968 puis transféré à Java sous le nom de tumpangsari. En Cochinchine, ce n'est qu'à la fin du xxe siècle que l'on voit affecter pour la premicrc fois un forestier professionnel mais, 50 ans après, les services forestiers étaient accusés d'être plus préoccupés de percevoir des droits que de gérer et planter. Les politiques forestières des différents pays coloniaux en Asie du Sud Est sont ainsi successivement examinées, en particulier celles des États Unis aux Philippines. Pour ces derniers, les forêts de ce pays apparaissent très vite comme un potentiel immense qui va leur permettre de faire face à la pénurie de bois que les forestiers craignaient en cette fin du xxe siècle en raison de la déforestation en Amérique du Nord et en Europe. Dès 1904, plus de 1 000 concessions sont accordées et la production du pays atteint 409 millions de m3, sans parler de la politique d'extension des surfaces cultivées qui contribue à la déforestation.

F. Durand souligne combien la non prise en compte de la destruction des forêts à l'époque coloniale peut fausser notre appréciation de leur revul actuel. Le taux de déforestation annuel dépend de la date de la première évaluation. Or, le degré de dégradation au milieu du xxe siècle, c'est-à-dire à la fin de l'époque coloniale, est plus grave que ce qui est généralement reconnu. ll faut également prendre en compte les coupes rases effectuées par les Japonais durant la seconde guerre mondiale. Tout au long de son ouvrage, F. Durand montre à quelles aberrations et à quelles manipulations peuvent conduire les critères utilisés et comment ils peuvent expliquer la valse des chiffres avancés. Par exemple: "les forêts exploitées ne sont jamais déclarées comme telles alors qu'elles sont parfois trop dégradées pour pouvoir régénérer"... "A l'inverse, une forêt dense soumisc à une culture itinérante ne sera plus comptabilisée même si elle s'est régénérée après une longue jachère"

À propos des moyens modernes d'évaluation, F. Durand parle d'intoxication technologique: les mesures faites grâce à la télédétection ne sont pas toujours fiables parce qu'il ne s'agit pas de photos mais de l'interprétation d'images généralement peu nombreuses en raison de la couverture nuageuse. Parmi les exemples fournis qui laissent perplexe, citons le cas du Cambodge. Les évaluations coloniales donnaient pour la couverture forestière par rapport à la superficie totale du pays 22 % en 1930 et 45 % en 1939; en 1970, Legris et Blasco l'évaluent à 64 %, la FAO en 1980 à 71 % et le PNUD à 40 % en 1991. Pour ce qui est de l'lndonésie, pays auquel est consacrée la majeure partie de l'ouvrage, en 1978 les estimations varient entre 80 à 100 millions d'hectares de forêt; quant à la déforestation elle est évaluée entre 550 000 et 1 500 000 hectares par an !

Le problème que soulève F. Durand sur les possibilités de vérification des chiffres fournis par les organismes est capital, mais son ouvrage aurait gagné à être rédigé de façon plus concise et rigoureuse de manière à éviter les nombreuses répétitions dont il est encombré. On peut regretter son organisation souvent confuse qui amène l'auteur à revenir à plusieurs reprises dans les mêmes termes sur les mêmes documents. On aurait aussi aimé être averti de l'hétérogénéité des sources utilisées; en particulier, pour ce qui est de la situation indonésienne. En effet on ne peut traiter de la même façon les documents officiels et les sources journalistiques qui sont evidemment les seules a faire état de destructions dues aux concessions forestières accordées à des personnalités politiques en place ou proches du gouvernement.

Quoiqu'il en soit F. Durand, documents à l'appui, expose en détail les différents aspects de l'évolution de la gestion hollandaise puis indonésienne de la couverture forestière de l'Archipel qui, dans les années soixante, était la deuxième du monde par son importance et qui colntiendrait un quart des genres botaniques de la planète. Signalons à ce propos que les informations sur le plan botanique sont entachées d'un certain nombre d'erreurs (15);.

L'impact de la politique de transmigration destinée à déplacer des paysans des régions surpeuplées de Java en leur attribuant des terres, généralement couvertes de forêts, dans les îles extérieures est examiné, ainsi que les différents aspects des politiques de reboisement mettant en jeu des millions de dollars. Reboisements destinés à reconstituer la couverture arborée de zones dégradées, mais qui aboutissent aussi à accélérer la destruction des forêts quand, plutôt que de replanter là où la forêt a été détruite, les compagnies forestières préfèrent effectuer de nouvelles coupes à blanc dans la forêt primaire pour replanter des espèces à croissance rapide.

Notons cependant la façon un peu légère dont F. Durand traite des pratiques agroforestières en Indonésie en les circonscrivant à quelques sites à Sumatra et à Java. Ajoutons à ce propos que son ouvrage manque curieusement de références aux travaux des écologues et des ethnologues qui auraient pu utilement nous éclairer sur la situation actuelle.

Une étude de cas exemplaire : l'analyse interdisciplinaire d'une réalité locale

Si l'ouvrage de F. Durand vient utilement compléter et redresser, en particulier en ce qui concerne l'lndonésie, ce que dit le rapport de la Communauté Européenne publié un an auparavant, signalons un petit opuscule publié en octobre 1994 par l'Unesco dans la collection des "Documents de travail" du groupe Peoples and Plants (16) qui nous montre enfin une population à l'oeuvre dans un système agroforestier. Magnifiquement présenté et illustré de photos et de dessins au trait, cet ouvrage de 46 pages que l'on doit à Yildiz Aumeeruddy est intitulé Représentations et gestion paysannes des agroforêts en périphérie du Parc National Kerinci Seblat à Sumatra, Indonésie.

Cet ouvrage est la synthèse des résultats d'une recherche effectuée dans le cadre d'une équipe pluridisciplinaire (17), dont l'objectif était de voir dans quelle mesure le développement d'agroforêts dans la péri phérie du Parc National Kerinci Seblat pourrait limiter les empiétements dont il souffre de la part des populations locales. Ce Parc est constitué par une forêt primaire mise en défens dès 1929 par les Hollandais; il s'etend sur une chaîne de montagne qui culmine à 3 805 mètres à l'ouest de Sumatra.

Pour sa part, Y. Aumeeruddy s'est vu confier une recherche de type interdisciplinaire puisqu'il s'agissait d'examiner comment les pratiques et les représentations des paysans vivant à la périphérie du parc influent sur la dynamique de la végétation. Elle en a tiré une thèse qui n'est pas encore publiée, mais la synthèse présentée ici donne une excellente idée de ce que fut son travail de terrain. Elle constitue un exposé exemplaire, à valeur méthodologique, sur la manière de procéder pour saisir dans son intimité, la façon dont s'articulent contexte socio-culturel, pratiques des acteurs et caractéristiques écologiques. D'une part, l'auteur fournit au lecteur des données sur l'organisation et la structure de la végétation au travers de schémas; les uns montrent en coupe la façon dont les terres des villages sont occupées sur des dénivelés de plusieurs centaines de mètres, (également illustrée par des photos); les autres sont des profils et des projections au sol révélant l'architecture des arbres dans des jardins abandonnés en phase de régénération , dans des vergers et dans des agroforêts à canneliers; chaque arbre est numéroté et une liste placée en regard indique son nom vernaculaire et son identité botanique. En outre deux annexes donnent, l'une la liste des plantes forestières utiles classées par usages et l'autre la liste des plantes des agroforêts.

D'autre part, le point de vue des acteurs sur la forêt nous est recon stitué à travers leur système de classification des plantes, leur organisation de l'espace et la façon dont ils conçoivent, a travers leur mythe d'origine, les liens existant entre leurs ancêtres et la forêt; celle-ci couvre les pentes où se trouvent les sources alimentant leurs rizières en eau.

Considérant que les systèmes agroforestiers doivent être étudiés de façon globale à l'intérieur du système agraire et du sys tème de production, Y. Aumeeruddy explique comment la réponse des paysans à la première mise en défens en 1929 fut le marquage du territoire par la plantation massive de canneliers. Elle décrit ensuite l'évolution de l'imbrication entre la gestion privée et la gestion collective des terres et des res sources commercialisables ou non et son impact sur les pratiques agroforestières et la composition floristique des agroforêts. Elle évoque la souplesse de gestion de ces dernières qui permet de favoriser telle ou telle espèce en fonction des besoins, mais signale aussi la menace qui pèse sur certaines espèces qui jadis plantées pour leurs fruits sont maintenant coupées pour fournir le bois que l'on n'a plus le droit de chercher en forêt.

Ce petit livre se termine sur un certain nombre de recommandations aux organismes responsables de Parcs Naturels et sur la façon dont on pourrait definir et gerer des zones tampons.

Une approche thématique : la forêt nourricière

Nous en arrivons maintenant au dernier ouvrage dont je veux rendre compte ici: Tropical Forests People and Food. Biocultural Interactions and Applications to Development.

Cet ouvrage fera date non seulement pour les données nouvelles qu'il fournit, mais surtout en raison de la démarche interdisciplinaire qu'il propose et de la volonté des éditeurs d'envisager, en utilisant à la fois les sciences biologiques et les sciences de l'homme, la façon dont les hommes subviennent à leur besoins alimentaires dans les forêts tropicales.

Ce volumineux ouvrage de 852 pages rassemble les communications à un symposium (voir Natures, Sciences, Sociétés, (1),1) (18). Cependant l'ensemble des textes a fait l'objet d'un important travail de présentation et d'homogénéisation de la part des éditeurs. Ainsi chacune des sections qui correspond aux différents thèmes proposés aux contributeurs commence par un texte confié à des spécialistes qui fait le point des connaissances et des interrogations sur le sujet traité.

Une première section constitue une introduction générale, écrite par les éditeurs, sur la manière dont a été construit l'ouvrage et sur ses objectifs qui sont à la fois de briser les frontières entre les disciplines et de parvenir à effectuer une synthèse entre des données issues de domaines différents. Le but n'est pas seulement de faire avancer nos connaissances mais aussi de fournir des éléments de réflexion aux responsables du développement. En effet l'ouvrage a l'ambition de déboucher sur les questions que pose l'avenir des forêts tropicales et de s'inscrire dans la perspective d'un développement durable et de la sauvegarde de la biodiversité. Viennent ensuite six autres sections numérotées de 2 à 7:

- Evolution et histoire des forêts tropicales en relation avec la nourriture disponible;
- Production alimentaire et valeur nutritive des espèces sauvages ou semidomestiquées;
- Aspects adaptatifs de la consommation alimentaire et de la dépense énergétique;
- Stratégies alimentaires en relation avec les variations environnementales;
- Facteurs culturels dans les choix alimentaires;
- Alimentation et avenir des forêts tropicales: alternatives de gestion.

Il n'est pas question de parler ici des 74 chapitres qui constituent cet ouvrage, ni même de citer tous les auteurs. Pas question non plus de signaler toutes les espèces animales et végétales dont l'usage est abordé, I'index qui clôt l'ouvrage y pourvoit. Je me contenterai d'evoquer les aspects qui me paraissent les plus importants et les plus novateurs dans les thèmes abordés.

Précisons auparavant que toutes les parties du monde sont inégalement représentées et que les contributions sur l'Amérique et l'Afrique sont plus nombreuses que celles sur l'Asie et l'Océanie.

Une tentative de remise en cause de la notion de stratégie adaptative

Même si les éditeurs insistent sur le fait que les "stratégies alimentaires" ne peuvent être comprises que si elles sont envisagées dans le cadre du contexte socio-culturel, ce voeu n'a pas toujours été écouté d'égale façon par tous les contributeurs. Certes, les phénomènes interprétés comme une adaptation aux conditions écologiques le sont avec nuances, les formulations ont été modifiées et apparaissent moins naïves, mais on parle toujours d'optimisation des stratégies et le débat des années soixante-dix entre les " matérialistes" et les "culturalistes" n'apparaît pas ici vraiment "complètement dépassé" comme le voudraient I. de Garine, S. Hugh Jones et A. Prinz, auteurs de l'introduction à la section 6. Des contraintes exté rieures, celles de la saisonnalité conservent notamment une certaine importance dans plusieurs chapitres. De plus, en accord avec le thème de l'ouvrage, les contraintes "intérieures" correspondant aux besoins biologiques du corps humain, sont très souvent invoquées.

Par ailleurs l'Amazonie continue à être considérée par les chercheurs nordaméricains comme le lieu ideal pour tester les hypothèses sur les facteurs limitants dans les régimes alimentaires, que ce soit les protéines ou les hydrates de carbone (L.E. Sponsel et P.C. Loya). Mais les contributeurs se bornent à interpréter ce qu'ils considèrent comme des réponses adaptatives en terme d'évolution des stratégies de subsistance et se gardent bien d'envisager que cette notion d'adaptation puisse avoir une influence directe sur le plan socio-culturel comme on a pu le faire dans le passé.

Notons aussi l'effort qui est fait pour étendre le nombre de variables sur les quelles portent les discussions pour ce qui concerne les espèces animales et végétales consommées et les facteurs écologiques en jeu. En effet, il est maintenant admis que ces derniers varient considérablement à l'intérieur même des basses terres couvertes de forêts tropicales humides. Ainsi on ne se contente plus comme dans les années soixante-dix de l'opposition entre les populations riveraines et celles des interfluves. Selon le type de terrains traversés, on différencie les zones où les rivières ont des eaux claires et blanches de celles où les rivières ont des eaux noires. Dans ces dernières la productivité du milieu étant plus faible que dans les premières, les poissons y sont moins abondants.

Les ressources de la pêche ne sont plus systématiquement opposées à celles de la chasse et on aborde les modalités de leur complémentarité. Par exemple, S. Beckerman met en rapport la productivité en poids de produits récoltés et les heures passées à traquer le gibier ou à pêcher. Les Indiens ne chasseraient que lorsque cette activité se révélerait plus profitable que la pêche et au contraire passeraient plus de temps à la pêche quand celle ci deviendrait plus productive. D'autres corrélations sont recherchées, en particulier entre l'augmentation des produits de la chasse et de la pêche et celle de la quantité de travail agricole fourni. Mais l'installation sédentaire prolongée au bord d'une rivière très poissonneuse finirait par épuiser le gibier alentour.

Cependant la lecture du chapitre écrit par P. Grenand conduit à émettre quelques doutes sur tous ces calculs en termes de productivite et de coût en heures de travail (qui d'ailleurs ne tiennent compte que des activités masculines), mais dans lesquels les facteurs culturels sont absents. En effet P. Grenand montre que chez les Wayapi de Guyane les pratiques d'optimisation, fondées sur la connaissance du milieu et le comportement des animaux recherchés, ne concernent que 62 % du poids de ce qui est chassé ou pêché; pour 13 %, il s'agit d'une "semi-optimisation" et pour 25 %, principalement constitués par les pécaris, les prises sont fondées sur la chance, que l'on aide par des pratiques magico-religieuses et sur l'habilité et la persévérance des chasseurs. Or, c'est précisément pour cette chasse que ces derniers se passionnent et qu'ils passent le plus de temps, souvent aidés par le reste de la famille et même l'ensemble du village pour repérer les traces.

S. Beckerman s'interroge aussi sur la façon dont certaines populations amazoniennes sont passées du manioc indigène qui exige des hommes 1 à 4 heures de travail par jour, à la banane plantain introduite d'Asie qui n'exige que de 20 minutes à une heure, mais pour des rendements plus faibles et qui donc nécessite des surfaces cultivées plus importantes. Ainsi ce serait la disponibilité en terres cultivées bien arrosées et bien drainées qui inciterait à adopter la banane plantain et plus spécialement dans les lieux où on cultivait du manioc doux. Ici aussi on peut avoir quelques doutes sur cette façon d'expliquer des stratégies de subsistance sans tenir compte des aspects socio-culturels dans le cadre du fonctionnement global des sociétés concernées. En particulier, on aurait aimé que l'auteur ne tienne pas uniquement compte du travail masculin, mais aussi des tâches accomplies par les femmes, aussi bien dans les jardins que dans la préparation que nécessitent les variétés amères de manioc.

De la section 4, dans laquelle les chercheurs s'efforcent d'analyser les effets de l'alimentation sur certains aspects du métabolisme humain, je retiendrai la prudence du chapitre introductif intitulé « Aspects adaptatifs de la consommation alimentaire et de la depense énergétique » (P. Pasquet, A. Froment et R. Ohtsuka). ll met en doute les recommandations émises par une succession de comités d'experts pour les apports énergétiques et proteiniques nécessaires à l'homme alors que leurs chiffres ne tiennent pas compte de la plasticité phénotypique. Les auteurs évoquent également quelques réponses adaptatives comme les altérations du métabolisme basal ou les ajustements inconscients des postures. Moins prudente, une contribution sur l'influence de la saisonnalité sur la fécondité propose des comparaisons de la production ovarienne et de la fréquence coïtale dans des populations dont le mode de vie est totalement différent.

Il me paraît également important de signaler les chapitres qui devraient, si cela est encore nécessaire, détruire l'image idyllique que certains se font de toutes les sociétés traditionnelles: quelques exemples nous sont donnés ici de répartition de nourriture très inéquitable entre les hommes et les femmes ou entre les adultes et les enfants, au détriment des seconds dans les deux cas. Le mécanisme de la mise en place culturelle de cette inéquité nous est fourni plus loin à propos des Jola de Casamance (O. Linares).

Restant dans l'interprétation des processus adaptatifs, deux chapitres traitent plus spécifiquement de phénomènes de coévolution. Le premier, écrit par C.M. Hladik, a pour objet la coévolution depuis le Tertiaire entre les arbres à fruits des forêts tropicales et les primates. En choisissant parmi ces fruits les plus sucrés ces derniers participent à la dispersion de leurs graines et exercent de cette façon une pression de sélection. Le mécanisme de sélection a été si puissant qu'il a entraîné l'apparition de substances mimétiques des sucres (des édulcorants de nature protéique). C.M. Hladik en arrive ainsi à expliquer les différences de coévolution des primates et des plantes entre l'Ancien et le Nouveau monde et, sur une échelle des temps beaucoup plus courte, les différences de perception gustative des populations forestières et non forestières. Dans le second, M. R. Dove s ' interroge sur les possibilités de coévolution entre nature et culture dans le cas d'un groupe de "Dayak", les Kantu', dans l'ouest de Kalimantan. ll met en évidence les rapports entre les cycles de fructification des Dipterocarpacées dominantes dans les forêts qu'ils occupent, les migrations de sangliers barbus (Sus barbatus) et les pratiques agricoles. En effet ces sangliers sont attirés par les arbres dont les fruits sont abondants. Or, la fructification des Dipterocarpacées est favorisée par des périodes de sécheresse qui n'ont pas lieu en même temps à travers tout Bornéo; ceci suscite le déplacement des sangliers et corrélativement celui des chasseurs. Mais ces périodes de sécheresse facilitent la préparation, par brûlis, des champs qui, à leur tour seront plus productifs et contribueront ainsi au renouvellement de la population de sangliers en leur fournissant une nourriture abondante. Fort modestement, Dove ne propose pas de conclusion théorique mais suggère d'étudier de façon plus approfondie, s'il en est encore temps, étant donné les changements de mode de vie et la dégradation des forêts de Bornéo, les relations coévolutives entre les arbres à gros fruits comme le durian, l'organisation de la production agricole et les théories indigènes sur la place de l'homme dans l'Univers. Sur ce dernier point il est vrai que Dove n'en dit pas assez sur la façon dont les Kantu' se sentent comme des porcs et donc vulnérables quand ils vont en forêts, "comme les porcs", chercher les fruits comestibles.

Le cas du manioc amer comme exemple d'analyse critique de la notion de stratégie adaptative

Dans le débat général sur les strategies adaptatives, c'est un des aspects impor tants de cc livre de nous fournir à travers plusieurs articles concernant aussi bien l'Afrique que l'Amérique, un questionnement novateur sur le problème controversé de savoir pourquoi autant de populations cultivent du manioc amer, c'est à dire contenant des produits cyanogènes, exigeant une longue préparation, alors qu'il existe du manioc doux qui peut se consommer directement. En effet ce dernier ne constitue la nourriture de base que dans quelques populations situées sur le rebord de l'Amazonie et plus particulièrement dans sa partie occidentale.

Or les observations des chercheurs sur le terrain apparaissent très contradictoires. Par exemple, alors que l'on supposait que le manioc amer constituait une bonne protection contre les prédateurs, certains informateurs disent qu'il n'en serait rien. Ainsi les jardins de manioc amer attireraient autant le gibier que ceux de manioc doux et seraient aussi profitables pour ce que l'on appelle "la chasse au jardin" (le garden hunting), pratique bien connuc dans toute l'Amérique tropicale. Pour ce qui est de la productivité réputée supérieure pour le manioc amer, là aussi le doute persiste. Ce qui est certain c'est qu'il se conserve plus longtemps en terre, constituant ainsi une réserve sur pied et peut, en outre, supporter des terres plus pauvres que le manioc doux.

On ne sait pas la date approximative de la domestication du manioc, Manihot esculenta, et, en l'absence d'ancêtres sauvages connus, si la plante d'origine était toxique ou pas. Les variations de toxicité entre les variétés de Manihot esculenta étant plus importantes que celles qui existent entre les 98 espèces sauvages du Genre Manihot, les spécialistes concluent que la forme originelle possédait des potentialités génétiques intermédiaires. lls supposent en outre que même si actuellement les populations amérindiennes reproduisent le manioc à partir de boutures, la reproduction sexuée et donc des possibilités d'hybridation avec les espèces sauvages a pu intervenir au cours du processus de domestication. Ce dernier est très difficile à reconstituer étant donné que le contexte écologique s'est complètement transformé.

Des indices tendraient pourtant à montrer que les processus de détoxification auraient été inventés avant que les variétés les plus amères soient sélectionnées. En fait ces processus sont destinés à extraire l'amidon tout autant qu'à éliminer les éléments toxiques. Il semblerait d'ailleurs que la consommation de poisson permettrait de supporter des petites doses de ces derniers.

Malgré l'absence de preuves, l'hypothèse la plus plausible est que les techniques complexes de préparation du manioc et de sa transformation en farine permettant des utilisations culinaires variées, se sont développées dans les sociétés stratifiées et importantes démographiquement qui vivaient, avant l'arrivée des Européens, sur les plaines alluviales au bord de certaines rivières amazoniennes. La préparation d'une farine que l'on peut conserver permet de s'alimenter pendant que les jardins sont inondés et, en outre, de nourrir de nombreux invités lors de réunions cérémonielles. C'est ce que C. et S. Hugh Jones ont pu observer auprès de populations Tukano qui possèdent deux types de préparation de la farine permettant l'une une conservation à court terme et l'autre à long terme, pouvant dépasser une année. Chez ces populations, la couleur blanche de l'amidon joue un rôle central dans les représentations symboliques.

Il est certain qu'actuellement l'usage du manioc amer correspond à unattachement aux qualités organoleptiques des préparations culinaires qu'il permet et qui paradoxalement apparaissent comme sucrées du fait de la libération de sucres au cours du processus de détoxification (L. Dufour).

En Afrique le manioc amer, introduit vers 1600, a pris sur le plan alimentaire et culturel, la place occupée auparavant par

les ignames (F.L.C. Jackson). Il y aurait donc environ vingt générations que le manioc cst consommé en Afrique centrale et occidentale et quinze environ en Afrique orientale. Les techniques de détoxification amérindiennes n'ayant pas suivi le manioc en Afrique, il a fallu les réinventer et il semble que certaines populations africaines ont été soumises à des ingestions plus ou moins importantes d'éléments toxiques sur une durce assez longue pour entraîner des effets sur le métabolisme; ces derniers ont pu avoir indirectement des effets sur la fréquence de certains gènes et permis une résistance au jalviparum, vecteur de la malaria.

Une constatation à souligner : la richesse et la diversité des ressources alimentaires sauvages et domestiques de la forêt tropicale

D'une façon générale l'ouvrage comporte de nombreux chapitres dont l'objectif principal est de montrer la richesse des ressources alimentaires de la forêt tropicalc humide que d'aucuns disaient tout juste bonnes pour les singes.

Parmi ces articles, signalons plus particulièrement ceux qui traitent des ignames et des palmiers. En effet plusieurs espèces cultivées ou sauvages du genre Dioscorea ont eu une grande importance dans l'alimentation des populations des forêts tropicales, principalement en Afrique, en Asie du Sud et du Sud-Est et en Océanie, avant que les tubercules américains ne viennent les supplanter. Par contre, dans toutes le s zones forestières tropicales du globe , les palmiers continuent à jouer le rôle d'aliment de base pour un certain nombre de populations: palmier à huile et à vin en Afrique, palmiers exploités pour leurs fruits en Amazonie, pour l'amidon de leur tronc, le sagou, en Asie du Sud Est et Océanie.

Comme le font remarquer les auteurs (A. Hladik, E.G. Leigh Jr. et F. Bourlière) de l'introduction à la section 3, la valeur nutritionnelle et la productivité des espèces sauvages sont mal connues et l 'objet de controverses. En outre le fait que les ressources alimentaires sont accessibles et disponibles, n'est pas suffisant, encore faut il prendre en compte les facteurs culturels: les préférences, dégoûts et tabous. La relativité de la notion de faim est bien connue. ll s'agit le plus souvent de l'absence de nourriture de base, mais est-ce toujours le cas ? Est ce que parfois l'aliment le plus valorisé ne serait pas celui que l'on a le plus de mal à obtenir ? Les différents exemples fournis par l'ouvrage (en particulier le parallèle entre faim de viande et faim sexuelle che les femmes Pygmées) démontrent, de façon indirecte, qu'il est impossible de répondre à ces questions dans l'absolu, mais que chaque fois il faut les traiter dans le cadre du fonctionnement global de la société concernée. En effet, il ne s'agit pas là de réactions que l'on peut qualifier de psychologiques, mais de comportements liés à la façon dont chaque société construit les rapports entre les hommes et, à l'intérieur de ceux-ci, les rap ports aux éléments de l'Univers.

Un des aspects importants de cet ouvrage cst qu'il nous fournit à travers plusieurs contributions, dispersées dans les différentes sections, une vision nouvelle des relations entre chasse-cueillette et agriculture.

Un premier chapitre (R. Cooke et D. Piperno) traite de l'origine de l'agriculture en Amérique en nous expliquant combien le processus est difficile à saisir étant donné le peu de traces archéologiques (situation générale dans toutes les régions tropicales humides) et la difficulté à reconstituer la situation climatique et donc écologique depuis le dernier épisode glaciaire. On ne sait à peu près rien de ce qui s'est passé entre 10000 B.P. (19) et l'apparition brutale de villages agricoles, entre 5000 et 2000 B.P. selon les régions. En dehors du maïs qui apparaît dès 7000 B.P., dans les forêts anthropiquement modifiées de basse et moyenne altitude en Amérique centrale et du sud, pour lequel on a des preuves de dispersion à partir de son centre d'origine au Mexique, on ne sait pas, parmi les autres plantes cultivées que les Européens ont trouvé dans les forets tropicales humides, quelles sont celles qui en sont vraiment originaires. On ne sait toujours rien de certain sur l'epoque et le lieu de domestication du manioc et de la patate douce. On ne peut mcme pas affirmer que la culture dc tubercules a precedé partout celle de plantes à graines puisque sur le Caqueta et en Colombie, le mais a éte cultivé avant le manioc On a des preuves de l'existence de e la culture sur brûlis entre 9000 et 7000 B.P. pour le Nord-Ouest de la Colombie Pour de nombreuses régions, ces preuves sont présentes bien avant l'apparition de la poterie.

Les auteurs distinguent les pratiques agricoles (cultivation) qui concerne les activites humaines, de la domestication (domestication) qui désigne la réponse, sur le plan génétique, des plantes et des animaux concernés

Or pour de nombreuses plantes dont l'utilisation est signalée tout au long de cet ouvrage, en particulier dans la section 3, comme les ignames ou les palmiers, il s'agit souvent de plantes semi-domestiquées qui peuvent être occasionnellement l'objet de semis, de transplantation et de soins, mais dont il est difficile d'apprécier le degré de modification sur le plan génétique. ll faut se faire à l'idée qu'il n'y a pas de stricte dichotomie entre ce qui est sauvage et ce qui est domestiqué, ni entre les économies fondées sur la chasse, la pêche et la cueillette et celles qui sont fondées sur l'agriculture.

Ainsi, certaines pratiques sont à la limite de ce que l'on conçoit être de l'agriculture, comme l'exploitation des plantes pérennes restées sur un champ abandonné en phase de régenération et qui peuvent comprendre des arbres qui ont été conservés lors de l'essartage. De mêmc, des arbres, objets de pratiques agroforestières, ne sont pas forcément domestiqués. En outre, existaient dans certaines sociétés amérindiennes comme les Kayapo (D. A. Posey), des pratiques liées à l'état permanent de guerre, comme l'entretien de jardins cachés utilisés épisodiquement au cours des raids ou lorsque l'on devait se dissimuler de l'ennemi. Posey signale aussi qu'il y avait au milieu de la savane des îlots forestiers entretenus et enrichis par les Kayapo et constituant une importante concentration de biodiversité Pour les Yanomami, J Lizot, décrit comment l'utilisation des jardins alternait avec des campagnes de cueillette de fruits sauvages

A propos du passage à l'agriculture en Afrique, J L Guillaumet s'interroge sur le fait que les forêts de ce continent ont donné moins de plantes alimentaires que celles du Nouveau Monde : cette différence est elle dut à une plus grande richesse floristique de ces dernié;res ou la réponse se trouve t-elle dans l'histoire des sociétés humaines ? Signalons à ce sujet l'article de S. Bahuchet qui se fonde sur des données linguistiques et paléobotaniques Analysant le vocabulairc commun (lié aux savoirs concernant l'écosystème forestier) à plusieurs groupes de Pygmées qui sont maintenant apparentés à des groupes linguistiques dif férents, il démontre qu'il y avait au départ trois types de populations différents qui habitaient des forêts relictuelles durant la dernière glaciation.

Les aspects les plus actuels de l'exploitation des ressources alimentaires forestières et de la façon dont elles ' insère dans l'économie de marché sont présents dans cet ouvrage Ainsi certains chapitres traitent de la vente des produits de la chasse sur les marchés urbains africains; d'autres du débat sur l'extractivisme au Brésil ou de la réponse que peuxent constituer les pratiques agroforestières au danger de raréfaction des espèces utiles. Enfin est également abordée la façon dont les sociétés locales sont dépossédées de leur accès à la forêt et de leurs savoirs la concernant et comment cette déresponsabilisation peut entraîner des excès dans l'exploitation des ressources.

Mais jevoudrais surtout signaler I'introduction de la dernière section (R.A.A. Oldeman, C.R. Clement et D.M Kahala) qui aborde plus que les autres ces problèmes d'actualité et qui le fait de façon utilement provocante en replaçant le problème de l'avenir des forêts tropicales dans une perspective historique. Elle nous rappelle qu'en Europe, il a fallu un siècle pour renverser le couralit de déforestation qui s'était engagé et qu( des crises agricoles liées à l'homo généisation des cultures continuent de se succéder L'intérêt que les gouvernements manifestent maintenant pour sauver la forêt tropicale n'a pas pour objectif la sauvegarde des cultures traditionnelles, mais bien celui des ressources à exploiter. Il ne faut donc pas s'étonner qu'il soit difficile de convaincre les technocrates qui ont pris les choses en main de la validité des pratiques alternatives empruntées aux populations locales.

Conclusion : un domaine de recherche dynamique

Au cours des trente dernières années, nos connaissances sur les interactions entre les sociétés humaines et milieux forestiers tropicaux se sont considérablement développées et ceci en grande partie grâce à une acceptation pragmatique de l'interdisciplinarité. Les écologues ont admis qu'il n'y avait plus de forêts vierges et qu'il était impossible d'établir des conclusions à partir de leurs relevés sans tenir compte de l'action de l'homme, même si celle-ci n'est pas apparente. De leur côté les anthropologues ont également compris que l'écologie ne devait pas uniquement leur servir de modèle dans le cadre de raisonnements de type analogique qui ne prennent en compte que certains éléments de l'écosystème dans une perspective de déterminisme naturel et de stratégie adaptative. Il s'agit bien de mettre en évidence l'ensemble des relations entre les activités d'une société et l'ensemble de l'agro sylvo écosystème qui assure sa subsistance

Peut-être était il nécessaire de s'exercer d'abord sur des systèmes que l'on sup posait simples pour faciliter des raisonne ments fondés sur des relations directes de cause à effet. Puis, petit a petit, chacun a été obligé d'affronter la complexité à la fois au niveau des variables locales et à celui de l'insertion dans le système global aussi bien sur les plans écologique qu'économique.

Il a fallu mettre ses données en perspectivc à la fois dans l'espace et le temps. Ceci a permis de relativiser les résultats obtenus, mais aussi de repérer des récurrences, en un mot de construire quelques repères. Cependant, il n'est pas possible d'établir des lois générales, il nous faut admettre que les analyses sont à refaire pour chaque situation particulière. Nous devons nous habituer à affronter la complexité et à vivre dans l'incertitude.

Les chiffres fournis par les experts doivent être constamment remis en cause et l'on doit chercher les intérêts qui se dissimulent derrière les discours, qu'ils soient optimistes ou pessimistes, sur l'avenir de la forêt. La façon dont chaque société construit ses relations à son environnement n'a jamais pris en compte la "nature" en tant que telle, ce qui n'a d'ailleurs aucun sens dans les sociétés non-modernes dans lesquelles les rapports au monde sont inscrits à l'intérieur des rapports sociaux. Mais ceci est aussi vrai chez nous où comme on le rappelle opportunément dans le dernier ouvrage, les discours sur les craintes qui pèsent sur l'ave nir de la forêt tropicale n'ont été entendus que lorsque les intérêts économiques ont été menacés. Pourtant chacun ressent de façon plus ou moins confuse que ce ne sont pas seulement nos ressources matérielles qui sont en jeu: il s'agit d'un certain type de rapport au vivant, c'est-à-dire à nous mêmes. On ne peut pas prétendre que les sociétés traditionnelles aient jamais agi de façon consciente et intentionnelle pour préserver leur environnement. Elles agissaient de façon à assurer leur continuité. C'est en raison de la distance que notre culture a construite avec la nature que nous sommes dans l'obligation d'inventer de nouveaux rapports aux autres êtres vivants de façon à assurer la continuité d'une certaine conception de l'humanité.


ABSTRACT : Tropical forest and forest dwellers: some reference points

In presenting four works, our aim is to reexamine the usefulness of our data on tropical forest exploitation, and to measure how much we know about the people who live there, and the impact of their practices.

Each work deals, in more or less detail, and along different themes, with areas chosen from all tropical zones. The authors make use, one after the other, of several disciplines: ecology, botany, social and biological anthropology, physiology, geography, history. Several aspects of tropical forest management and animal and vegetal resources are tackled. Many aspects of the diversity and richness of these resources as well as replacement practices are exemplified.
Moreover, this important UNESCO publication discusses, in terms of adaptive strategy, the use that is made of those resources.

NATURES - SCIENCES - SOCIÉTÉS, 1996, 4 (2)

NOTES

Claudine Friedberg est Professeur au Museum d’ Histoire naturelle, 57, rue Cuvier 75931 Paris Cedex 05 ; Directeur de l'URA 882 du CNRS.

1) C Aubertin, Les ”réserves extractivistes”: un nouveau modèle pour I'Amazonie?,1995, 3 (2); G. Michon, H. de Foresta, P. Levang, Stratégies agroforestières paysannes et développement durable: les agroforêts à damar de Sumatra, 1995, 3 (3); H. Puig, Recherche agroforestière: quelques exemples pris dans les tropiques humides, 1994, 2 (2); compte rendu d'article: Itza Maya Tropical agro-forestry de S. Atran, 1995, 3 (1).

2) Situation des populations indigènes des forets denses et humides, 1994, Serge Bahuchet coordinateur, Commission européenne, document, Office des publications officielles des Communautés européennes, Luxembourg, 511 pages dont un Atlas de 23 cartes. C'est le resultat d'un contrat de la Direction générale Xl de la Commission européenne dont a été chargé un groupe d'anthropologues de l'Université libre de Bruxelles (Centre d'Anthropologie culturelle) et du CNRS francais (Laboratoire des Langues et Civilisations à tradition orale). Le rapport a été rédigé sous la direction de S. Bahuchet et P. de Maret. Il était destiné 1) à proposer des recommandations simples au sujet des populations indigènes des forêts tropicales, 2) a établir un répertoire sur les ethnies, les atteintes et les menaces dont leurs milieux sont l'objet.

3) Fréderic Durand, Les Forêts en Asie du Sud Est. Recul et exploitation, le cas de I'lndonésie, Paris, L'Harmattan, 1994, 411 pages.

4) Yildiz Aumeeruddy, Représentations et gestion paysannes des agroforês en periphérie du Parc National Kerinci Seblat a Sumatra, Indonésie, Paris, Unesco, 1994, 46 p. (coll. Documents de travail: Peoples and Plants).

5) C.M. Hladik, A. Hladik, O.F. Linares, H. Pagezy, A. Semple et M. Hadley ed., Tropical Forest People and Food. Biocultural Interactions and Applications to Development Paris, UNESCO et The Parthenon Publishing Group, Man and the Biosphere Series 1994, no13

6) Texte rédigé par S. Bahuchet et P. Grenand avec la collaboration de F. Aubaile-Sallenave, F. Grenand, Daou V. Joiris et P. de Maret.

7) Texte rédigé par P. et F. Grenand.

8) Texte rédigé par F. Aubaile-Sallenave et S. Bahuchet.

9) Texte rédigé par D.V. Joiris et S Bahuchet.

10) C'est-à-dire, qu'apres la moisson, le champ restait en chaume jusqu'au printemps suivant (c'est ce qu'on appelait la vaine-pâture) et n'était reensemencé que plus d'un an après la moisson précédente. (Sigaut, F., 1972, Les conditions d'apparition de la charrue. Contribution à l'étude des techniques de travail du sol dans les anciens systèmes de culture, J Agric. Trop Bot. Appl., XIX, 1011, 442-478; Sigaut, F., 1975, L'agriculture et le feu. Rôle et place du feu dans les techniques de préparation du champ de I'ancienne agriculture européenne, Paris, La Haye, EHESS et Mouton & Co, 320 p. Cahiers des Etudes Rurales 1).

11) Voir par exemple, I'article de A. Sandberg, Ressources naturelles et droits de propriété dans le Grand Nord norvégien: éléments pour une analyse comparative et le commentaire de Denis Bailly qui l'accompagne, Natures, Sciences, Sociétés, 1994, 2 (4), 323-333.

12) Il est d'ailleurs singulier que les auteurs aient dû, faute de mieux, se référer à plusieurs reprises et plus particulièrement aux p. 213, 250 et 251 concernant les populations des Philippines, à la liste d'ethnies et aux chiffres fournis par l'ouvrage de B.F. Grimes, Ethnologue, languages of the world, 1992,12e édition, SIL, Dallas, 938 p. 11 est bon de préciser que le SIL (Summer Institute of linguistics), est une entreprise évangéliste basée aux États-Unis qui a envoyé dans toutes les régions forestières tropicales des linguistes chargés d'étudier les langues locales en vue de traduire la bible et préparer ainsi l'évangélisation des populations.

13) Je me sens d'autant plus justifiée d'en faire la remarque que l'on pourrait croire, d'après la liste fournie, que j'ai fait partie des personnes consultées, ce qui n'a pas été le cas.

14) Les forêts sempervirentes sont les forêts naturelles des tropiques humides toujours verdoyantes parce que le renouvellement des feuilles se fait de façn continue. Les forêts décidues ou semi-décidues apparaissent là où existe une saison sèche marquée durant laquelle tout ou partie des arbres perdent leurs feuilles. Des espèces décidues peuvent apparaitre également dans les stades de dégradation des forêts sempervirentes.

15) Il est en outre assez cocasse que la paternité de l'immense entreprise que constitue la Flora Malésiana soit attribuée à Mme van Steenis-Kruseman (qui certes publia un volume important sur les contributeurs à la connaissance de cette Flore) et non à son mari, le Dr. C.G.G.J. van Steenis, dont l'œuvre n'est d'ailleurs jamais citée directement.

16) Cette publication est egalement disponible en langue anglaise.

17) À la demande du département de conservation du ministère des Forêts indonesien et du WWF Indonésie.

18) Pour la version française qui sera bientôt publiée grâce à un financement du ministère de la Coopération, le long délai depuis le colloque UNESCO de 1991 a été mis à profit pour aboutir à un ouvrage plus etoffé, notamment par des contributions concernant l'Afrique francophone. Cet ouvrage ré-actualisé comprendra de nombreuses illustrations, par exemple les etonnants dessins de Francis Hallé sur les phytopratiques, presentés lors du colloque mais qui n'avaient pas encore été publiés.

19) B.P. est l'abréviation de l'expression before present utilisée pour les datations effectuées au C14 avant que l'on ait procédé au "calibrage" en fonction des variations du rayonnement cosmique au cours de l'Histoire.