Comment notre alimentation influence-t-elle l'augmentation de la taille entre les générations ?

Par Martine Vercauteren
et Yvan Lepage.
Laboratoire d'Anthropologie.
Faculté des Sciences.




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L'étude des facteurs de croissance des individus revêt une importance particulière, tant pour le praticien désireux de s'enquérir de l'état de santé d'un enfant que pour le chercheur souhaitant disposer d'un indice global de santé d'une population. Une telle étude se doit de prendre en compte non seulement les facteurs héréditaires mais également l'influence de l'environnement. C'est à ce dernier aspect que nous allons nous intéresser ici, en particulier à l'influence (qualitative et quantitative) de l'énergie que nous ingérons au cours de nos repas.

Depuis plus d'un siècle, on a constaté que tant les adultes que les enfants se montraient sensiblement plus grands à chaque génération, et cela dans la plupart des pays industrialisés (Europe occidentale, Etat-Unis, Japon,...). Par rapport aux sujets d'il y a 100-120 ans, les différences varient entre 5 et 15 cm, voire davantage dans certaines tranches d'âge (comme l'adolescence). Si l'on considère les adultes belges sur une période globale de 100 ans, on estime l'accroissement moyen à 1cm/décennie.

Dans ce processus, appelé évolution séculaire positive, on distingue deux composantes : l'augmentation réelle de la taille adulte et l'accélération du rythme de croissance. Cette accélération explique que les différentes étapes qui jalonnent le développement sont de plus en plus précoces. En effet, l'âge de la puberté a baissé de 2 à 3 ans : aujourd'hui, les filles ont leurs premières menstruations en moyenne à 13 ans, alors que cet événement se produisait entre 15 et 16 ans au 19ème siècle. Aussi, la taille adulte est atteinte bien plus tôt de nos jours (19-20 ans chez les garçons) qu'au 19ème siècle où la croissance n'était pas encore totalement terminée à l'âge de 25 ans.

Parallèlement à la stature, on observe, à chaque âge, une augmentation de poids.

Il est bien démontré que le développement physique est très sensible aux facteurs socio-économiques et que l'évolution séculaire positive de la taille et de la puberté est associée à de meilleures conditions de vie, en particulier de l'hygiène, des soins médicaux et de l'alimentation

La part des ressources des ménages belges consacrée à l'alimentation à domicile a diminué, passant de plus de 30% en moyenne en 1961 à environ 20% à la fin des années 80. Ce fait traduit une amélioration générale des conditions de vie de notre population au cours de cette deuxième partie du 20ème siècle.

En outre, la majorité des pays industrialisés a modifié ses habitudes alimentaires et, même si ces changements sont loin d'être uniformes, on peut cependant noter quelques similitudes. On relève notamment une augmentation de la ration calorique globale, une diminution de la fraction calorique de source glucidique au profit de celle provenant de sucres raffinés, un accroissement de la consommation de lipides (plus particulièrement de lipides d'origine animale) et, enfin, une nette élévation de la quantité annuelle de protéines ingérées.

Globalement, on peut dire que la prise énergétique des Belges a augmenté de façon sensible depuis la période 1955-59 (voir figure ci-contre) : les chiffres révèlent une hausse de près de 15% en moyenne par habitant et par jour, et ce essentiellement par le biais des produits d'origine animale. En effet, si les protides d'origine animale représentaient en 1955-59 environ la moitié de l'apport protéique total, en 1980-84, ils en couvrent près des deux tiers (une proportion qui reste stable d'après les derniers chiffres disponibles). Durant la même période, dans notre pays, la consommation en lipides a considérablement augmenté puisqu'on enregistre une hausse de 37%.


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Le graphique ci contre ("rose alimentaire") résume les transformations du régime alimentaire en Belgique au cours de la seconde moitié du 20ème siècle.

Il est bien difficile d'établir un lien réel entre les modifications de la nutrition et l'évolution séculaire. Si chacun s'accorde à reconnaître l'impact d'une meilleure nourriture sur le développement physique des jeunes, notamment dans la première partie du 20ème siècle (disparition des famines et apport journalier suffisant), le rôle important qu'on lui accorde encore aujourd'hui dans le processus d'évolution séculaire relève plus d'hypothèses que de preuves directes d'une association entre l'alimentation et la croissance.

Un recensement des études (peu fréquentes) consacrées à la relation entre la croissance des individus et leur alimentation dans les sociétés industrielles amène à suggérer que c'est surtout la qualité de la diète qui influence la croissance. Par exemple, les progrès réalisés dans la conservation des aliments permettent une qualité nutritive homogène durant toute l'année. Si l'on connaissait dans le passé d'importantes fluctuations saisonnières de croissance, elles ne sont actuellement pratiquement plus visibles, grâce à la constance dans l'apport vitaminique.

Plus précisément, mise à part une amélioration du niveau général de l'alimentation, peut-on supposer l'implication de certains aliments, de façon plus spécifique ?

Plusieurs nutriments sont invoqués pour tenter d'expliquer l'évolution séculaire des dimensions corporelles. Par exemple, les minéraux tels que le calcium et le phosphore jouent un rôle essentiel dans les processus de croissance : une carence en calcium limite la croissance osseuse, et donc l'élongation des os. Dès lors, la consommation accrue de produits laitiers ne peut que limiter ce risque et agir de façon positive sur la croissance. On a suggéré également une relation directe entre l'augmentation de la consommation de sucre et l'évolution séculaire de la stature. Les sucres raffinés fourniraient une énergie plus rapidement disponible pour la synthèse des protéines et la croissance. Enfin, la question des protéines est abordée maintes fois dans la littérature. On observe, en effet, un changement considérable dans les habitudes alimentaires puisqu'en 30 ans la consommation en protéines animales a pratiquement doublé. Une alimentation riche en protéines et en calories stimule, en effet, la croissance d'enfants appartenant à des groupes souffrant de malnutrition chronique, comme le sont certains groupes vivant dans des pays en voie de développement. Il semble cependant que l'on ait sur-évalué l'importance des protéines dans les programmes de suppléments alimentaires et que ce soit surtout l'apport calorique qui détermine une croissance satisfaisante dans la tranche d'âge critique de 1 à 5 ans. De plus, dans les pays industrialisés, l'apport quotidien en protéines semble plus que largement fourni puisqu'on estime que les jeunes Américains, par exemple, consomment en moyenne entre 2 et 4 fois plus de protéines par unité de poids que les taux requis pour une croissance optimale.

N'oublions pas non plus que l'augmentation de la consommation de calories accompagnée d'une réduction des activités physiques peut mener à un déséquilibre de la balance énergétique et faire apparaître non pas des bénéfices en termes de santé mais au contraire des problèmes d'obésité, eux-mêmes associés à un risque accru de morbidité (diabète de type II, hypertension, accident vasculaire cérébral, certains cancers,...). L'augmentation du nombre de personnes obèses constitue d'ailleurs un souci majeur de santé publique dans nos sociétés modernes.

Dans le processus d'évolution séculaire, nous constatons aussi que, dès l'âge de 3-4 ans, l'élévation de stature au cours des décennies est évidente : à 3 ans, les enfants d'aujourd'hui présentent la taille des enfants de 5 ans du 19ème siècle, soit une augmentation staturale d'environ 13 cm ! C'est donc dès après la naissance, pendant les premières années de vie, que le processus d'évolution se manifeste. Si l'on considère plus particulièrement l'alimentation du nourrisson, on peut se demander si, à ce niveau déjà, des modifications alimentaires pourraient être retenues pour tenter d'expliquer cette évolution.

La petite enfance est une période critique et sensible à cause de la grande vitesse de croissance qui s'y produit. C'est d'ailleurs pendant la première année de vie que les besoins journaliers en énergie, exprimés en calories par kilo de poids du sujet, sont les plus élevés. On estime que l'énergie nécessaire à la croissance entre la naissance et le quatrième mois de la vie représente quelque 33% de la consommation énergétique. Ce pourcentage tombe à 7,4% entre 4 et 12 mois et à 1,5% entre 12 et 24 mois. La proportion requise pour la croissance est donc la plus grande après la naissance, elle diminue ensuite rapidement de telle sorte que seul un petit pourcentage de l'énergie consommée chaque jour est nécessaire pour le développement physique proprement dit pendant l'enfance et l'adolescence.

Dans une enquête de 1970 menée aux Etat-Unis, les aliments solides représentaient 31% de l'apport calorique total des nourrissons de 3 mois, 38% chez ceux de 6 mois, 58% chez ceux de 9 mois et 64% chez ceux d'un an (voir référence * ). Or, il était tout à fait inhabituel d'en donner aux enfants de moins de 1 an durant le 19ème siècle, et même dans la première partie du 20ème siècle. Comme tout pays industrialisé, la Belgique a montré le même comportement dans ce domaine. Nos enquêtes menées dans certaines provinces du pays montrent une introduction de plus en plus précoce d'aliments solides. En effet, à Bruxelles notamment, on observe que l'âge moyen auquel le nourrisson reçoit des aliments solides comme base alimentaire journalière (âge du sevrage) a baissé de 1 mois au cours des 10 dernières années. Même s'il est difficile de pouvoir incriminer tel ou tel type de nutriment, nous pensons que l'introduction d'aliments variés, autres que le lait, dans le menu quotidien des nourrissons, et ceci de plus en plus tôt, pourrait jouer un rôle dans l'accélération du développement des jeunes enfants.

Références :

Taille et poids des nouveau-nés et jeunes enfants en Belgique : Evolution séculaire et Alimentation.
M. Vercauteren, 1991.
Bulletins et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 3 : 225-240.


Fats, sugar, animal proteins: a new way of life.
C. Susanne & Y. Lepage, 1990.
Journal of Human Ecology, 1: 49-61.


*
What are infants fed in the United States ?
S.J. Fomon, 1975.
Paediatrics, 56: 350-354.