Interactions spatiales et auto-organisation
des végétations semi-arides
Nicolas BARBIER
Les recherches récapitulées dans cette thèse de doctorat ont porté sur
les causes de l’organisation spatiale des végétations périodiques. Ces structures
paysagères aux motifs réguliers, tachetés, tigrés ou labyrinthiques, d’échelle
décamétrique à hectométrique, couvrant des étendues considérables sur au moins
trois continents, constituent un cas d’école dans l’étude des processus
endogènes présidant à l’hétérogénéité du couvert végétal. Ces structures
prennent place sur un substrat homogène, mis à part la rétroaction du couvert
lui-même, et sont marquées par des écotones abrupts et la persistance d’une
proportion considérable de sol nu. Plusieurs modèles ont mis en avant
l’existence possible d’un phénomène d’auto-organisation du couvert, qui verrait
une structure d’ensemble émerger des interactions locales entre individus. Ces
modèles se basent sur le jeu simultané de la consommation de la ressource
(compétition) et de l’amélioration de l’un ou l’autre des éléments du bilan de
la même ressource par le couvert (facilitation). La condition à l’existence
d’une structure d’ensemble spatialement périodique et stable réside dans une
différence entre la portée de la compétition (plus grande) et celle de la
facilitation. L’apparition de ces structures est modulée par le taux de
croissance biologique, qui est le reflet des contraintes extérieures telles que
l’aridité, le pâturage ou la coupe de bois. Le modus operandi des interactions spatiales supposées entre individus
reste largement à préciser.
Nos recherches ont été menées au sud-ouest de la République du Niger, à
l’intérieur et dans les environs du parc Régional du W. Trois axes ont été
explorés : (i) Une étude de la dépendance spatiale entre la structure de
la végétation (biovolumes cartographiés) et les paramètres du milieu abiotique
(relief, sol), sur base d’analyses spectrales et cross-spectrales par
transformée de Fourier (1D et 2D). (ii) Une étude diachronique (1956, 1975 et
1996) à large échelle (3000 km²) de l’influence de l’aridité et des pressions
d’origine anthropique sur l’auto-organisation des végétations périodiques,
basée sur la caractérisation de la structure spatiale des paysages sur photos
aériennes via la transformée de Fourier en 2D. (iii) Trois études portant sur
les interactions spatiales entre individus : En premier lieu, via
l’excavation des systèmes racinaires (air pulsé) ; Ensuite, par un suivi
spatio-temporel du bilan hydrique du sol (blocs de gypse) ; Enfin, via le
marquage de la ressource par du deutérium.
Nous avons ainsi pu établir que les végétations périodiques constituent
bien un mode d’auto-organisation pouvant survenir sur substrat homogène et
modulé par les contraintes climatiques et anthropiques. Un ajustement rapide
entre l’organisation des végétations périodiques et le climat a pu être montrée
en zone protégée. La superficie et l’organisation des végétations périodiques y
ont tour à tour progressé et régressé en fonction d’épisodes secs ou humides.
Par contre, en dehors de l’aire protégée, la possibilité d’une restauration du
couvert semble fortement liée au taux d’exploitation des ressources végétales.
Ces résultats ont d’importantes implications quant à la compréhension des
interactions entre climat et écosystèmes et à l’évaluation de leurs capacités
de charge. La caractérisation de la structure spatiale des végétations arides,
notamment par la transformée de Fourier d’images HR, devrait être généralisée
comme outil de monitoring de l’état de ces écosystèmes. Nos études portant sur
les modes d’interactions spatiales ont permis de confirmer l’existence d’une
facilitation à courte portée du couvert végétal sur la ressource. Cependant,
cette facilitation ne semble pas s’exercer sur le terme du bilan hydrique
traditionnellement avancé, à savoir l’infiltration, mais plutôt sur le taux
d’évaporation (deux fois moindre à l’ombre des canopées). Ce mécanisme exclut
l’existence de transferts diffusifs souterrains entre sols nu et fourrés. Des
transferts inverses semblent d’ailleurs montrés par le marquage isotopique.
L’étude du bilan hydrique et la cartographie du micro-relief, ainsi que la
profondeur fortement réduite de la zone d’exploitation racinaire, jettent de
sérieux doutes quant au rôle communément admis des transferts d’eau par
ruissellement/diffusion de surface en tant que processus clé dans la
compétition à distance entre les plantes. L’alternative réside dans l’existence
d’une compétition racinaire de portée supérieure aux canopées. Cette hypothèse
trouve une confirmation tant par les rhizosphères excavées, superficielles et
étendues, que dans le marquage isotopique, montrant des contaminations
d’arbustes situés à plus de 15 m de la zone d’apport. De même, l’étude du bilan
hydrique met en évidence les influences simultanées et contradictoires
(facilitation/compétition) des ligneux sur l’évapotranspiration.
Spatial
interactions and self-organisation
in
semi-arid vegetation
Nicolas BARBIER
This PhD thesis gathers results
of a research dealing with the causes of the spatial organisation of periodic
vegetations. These landscape structures, featuring regular spotted,
labyrinthine or banded patterns of decametric to hectometric scale, and
extending over considerable areas on at least three continents, constitute a
perfect study case to approach endogenous processes leading to vegetation
heterogeneities. These patterns occur over homogeneous substratum, except for
vegetation’s own feedbacks, and are marked by sharp ecotones and the
persistence of a considerable amount of bare soil. A number of models suggested
a possible case of self-organized patterning, in which the general structure
would emerge from local interactions between individuals. Those models rest on
the interplay of competitive and facilitative effects, relating to soil water
consumption and to soil water budget enhancement by vegetation. A general
necessary condition for pattern formation to occur is that negative
interactions (competition) have a larger range than positive interactions
(facilitation). Moreover, all models agree with the idea that patterning occurs
when vegetation growth decreases, for instance as a result of reduced water
availability, domestic grazing or wood cutting, therefore viewing patterns as a
self-organised response to environmental constraints. However the modus operandi of the spatial
interactions between individual plants remains largely to be specified.
We carried out a field
research in South-West
We could establish that
periodic vegetations are indeed the result of a self-organisation process,
occurring in homogeneous substratum conditions and modulated by climate and
human constraints. A rapid adjustment between vegetation patterning and climate
could be observed in protected zones. The area and patterning of the periodic
vegetations successively progressed and regressed, following drier or wetter
climate conditions. On the other hand, outside protected areas, the restoration
ability of vegetation appeared to depend on the degree of vegetation resource
exploitation. These results have important implications regarding the study of
vegetation-climate interactions and the evaluation of ecosystems’ carrying
capacities. Spatial pattern characterisation in arid vegetations using Fourier
transform of HR remote sensing data should be generalised for the monitoring of
those ecosystems. Our studies dealing with spatial interaction mechanisms
confirmed the existence of a short range facilitation of the cover on water
resource. However, this facilitation does not seem to act through the commonly
accepted infiltration component, but rather on the evaporative rate (twice less
within thickets). This mechanism excludes underground diffusive transfers
between bare ground and vegetation. Inverse transfers were even shown by
deuterium labelling. Water budget study and micro-elevation mapping, along with
consistent soil shallowness, together cast serious doubts on the traditional
mechanism of run-off/diffusion of surface water as a key process of the long
range competition between plants. An alternative explanation lies in long range
root competition. This hypothesis find support as well in the excavated root
systems, shallow and wide, as in isotopic labelling, showing contaminations of
shrubs located up to 15 m of the irrigated area. Water budget study also
evidenced simultaneous contradictory effects (facilitation/competition) of
shrubs on evapotranspiration.