Organisation sociale: diversité des systèmes de castes
Bien que tous les termites soient sociaux, on constate de grandes différences dans le niveau de complexité de leur organisation sociale. La reproduction est en principe assurée par une reine et un roi. Selon le système le plus simple, et probablement le plus primitif, la majorité des autres individus sont des immatures très flexibles, qui participent aux tâches sociales tout en conservant la possibilité de se développer plus tard en ailé ou en soldat. Les ailés quittent le nid pour fonder, après avoir formé des couples et s'être séparés de leurs ailes, de nouvelles colonies dont ils deviendront les reproducteurs . Les soldats, définitivement stériles, restent comme défenseurs de leur colonie d'origine. La caste des soldats est présente dans toutes les lignées de termites actuels. Par contre, une caste d'ouvriers permanente n'existe que dans certaines lignées, présumées plus évoluées.
Neotermes papua possède un système de castes très flexible, typique des Kalotermitidae; il n'existe pas de caste ouvrière différenciée: la majorité des individus sont peu spécialisés et participent aux tâches sociales. Au centre, un soldat (tête rouge); à sa gauche, muni de longs bourgeons alaires, un immature (nymphe) sur le point de muer en ailé. Les autres individus sont des immatures polyvalents.
Chez les Termitidae (ici, Microcerotermes strunckii), des individus se différencient dès les premiers stades de leur développement pour former une caste ouvrière permanente. Les ouvriers se distinguent au premier coup d'oeil des nymphes (grands individus blancs), pourvues de bourgeons alaires. Seules ces dernières pourront se développer en ailés qui s'envoleront pour fonder de nouvelles colonies. En bas à gauche, un soldat.
Les termites
pourvus d'ouvriers exploitent une grande variété de sources
de nourriture. De gauche à droite:
1. Stocks
de paille dans un nid de Nasutitermes triodiae en Nouvelle-Guinée
- 2. Ouvriers de Ruptitermes sp. exploitant la litière forestière
à Panama - 3. Soldats (tête jaune) et ouvriers de Coatitermes
clevelandi, nasute humivore d'Amérique centrale - 4. Sous la
garde de quelques soldats (tête en pointe), des ouvriers de Grallatotermes
grallator broutent les algues microscopiques, à découvert
et en plein jour, sur le tronc d'un arbre d'une forêt primaire de
Nouvelle-Guinée
Un autre aspect de nos recherches concerne les transitions comportementales qui accompagnent l'origine de la caste ouvrière. Ici encore, la famille des Rhinotermitidae apparaît comme la plus intéressante. En particulier, le genre Prorhinotermes fait exception à la règle selon laquelle seuls les termites pourvus d'ouvriers s'aventurent dans un comportement d'exploration à l'extérieur de leur nid. Un mémoire de licence a été consacré à l'étude de ce phénomène en 1999, et la question sera approfondie cette année.
Trois soldats de Prorhinotermes inopinatus (orangés) entourent un très jeune immature (larve). Les autres individus blanchâtres sont des immatures actifs, indifférenciés.
Typiquement, une colonie de termites arrivée à maturité libère chaque année un grand nombre d'ailés des deux sexes. Au terme d'un vol nuptial, ces ailés forment des couples, perdent leurs ailes, et fondent de nouvelles colonies dans lesquelles ils assument la reproduction. Ce schéma simple connaît cependant de nombreuses variantes. Par exemple, les colonies de certaines espèces s'étendent et se multiplient volontiers par bourgeonnement: la colonie-mère construit des nids secondaires, initialement reliés au nid principal; plus tard, ces nids secondaires peuvent produire des reproducteurs de remplacement et s'individualiser en colonies-filles. Plusieurs espèces de Nasutitermes procèdent de cette façon. Les résultats d'expériences d'enlèvement du couple royal sont souvent révélatrices de la propension d'une espèce à faire usage de reproducteurs de remplacement en nature.
Un cas particulièrement remarquable est celui du Rhinotermitidae Coptotermes lacteus, que nous étudions en collaboration avec nos collègues australiens du CSIRO, Entomology Division (Dr M. Lenz).
A gauche:
excavation d'un nid de Coptotermes lacteus afin de localiser la
cellule royale pour en retirer les reproducteurs.
A droite,
en haut: couple royal primaire (remarquer le développement de l'abdomen
de la reine). En bas: 2 reines de remplacement entourées d'oeufs
et de jeunes immatures.
Photos
© M. Lenz, CSIRO
Chez cette espèce du sud de l'Australie, la grande majorité des colonies naturelles matures sont pourvues de leur couple royal primaire (fondateur) et produisent des ailés des deux sexes en quantités similaires. En cas d'enlèvement du couple royal, des reproducteurs de remplacement se différencient au départ de nymphes présentes dans la colonie. Ceci n'a rien d'extraordinaire, mais ce qui l'est, c'est qu'à partir de ce moment-là, la colonie ne produit quasiment plus que des ailés mâles.
Ce modèle est particulièrement intéressant pour la compréhension des pressions de la sélection naturelle sur le sex ratio dans les sociétés d'insectes. En effet, s'il est bien établi que les fourmis peuvent allouer leurs ressources de manière préférentielle à l'un ou l'autre sexe en fonction de la structure génétique et de l'organisation de leurs colonies, on ne sait encore rien à ce sujet chez les termites, qui diffèrent des fourmis par plusieurs aspects fondamentaux:
Le sommet de l'évolution sociale, ou eusocialité, est défini par trois critères:
L'apparition de castes stériles a permis aux termites et aux fourmis d'élaborer des sociétés extrêmement complexes et populeuses, qui occupent une place prépondérante dans les écosystèmes tropicaux. A gauche: dans certaines régions du nord de l'Australie, les nids-cathédrales de Nasutitermes triodiae, termite récolteur de graminées, sont un élément remarquable du paysage. A droite: les fourmis du genre Atta récoltent des fragments de feuilles sur lesquels elles cultivent des champignons; ce dôme aplati d'Atta vollenweideri n'est que la partie visible d'un nid aussi profond que large (P.N. Rio Pilcomayo, Argentine).
Le cadre théorique de cette évolution a été construit, notamment par W. D. Hamilton, depuis les années 1960, et est actuellement connu sous les noms de kin selection ou inclusive fitness theory. Cette théorie a largement été bâtie pour les hyménoptères, en raison des implications génétiques de leur mode de détermination du sexe (haplodiploïdie). Actuellement, les hypothèses essentiellement génétiques tiennent cependant une place de plus en plus réduite par rapport aux hypothèses plus écologiques. Dans ce contexte, il est important de prendre en considération tous les groupes d'insectes sociaux, et en particulier les termites.
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