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Mécanismes et valeur adaptative du recrutement alimentaire chez Myrmica sabuleti (Hymenoptera, Formicidae): approches expérimentale et théorique RESUME PLUS DETAILLE
Le premier objectif de ce travail est de mettre en évidence les
mécanismes du recrutement alimentaire de la fourmi Myrmica sabuleti
et de comprendre l'émergence des comportements collectifs observés
expérimentalement. Le second objectif est d'effectuer une première
approche de la valeur adaptative de la stratégie de récolte
collective de cette espèce en termes de compétition interspécifique.
Trois méthodes complémentaires ont été utilisées
pour atteindre ces objectifs : expériences en laboratoire, observations
en milieu naturel et modélisation mathématique. Lorsque les ouvrières de M. sabuleti ont le choix entre deux chemins identiques menant à une solution de saccharose de concentration donnée, le chemin préférentiellement emprunté change au cours du recrutement. A nouveau, ce résultat est très différent de celui obtenu pour Iridomyrmex humilis et Lasius niger dans des conditions expérimentales comparables. Chez ces deux espèces, l'activité principale se concentre rapidement sur un des deux chemins et ce choix reste fixé jusqu'à la fin du recrutement. Chez M. sabuleti, le nombre d'inversions d'activité d'un chemin à l'autre est d'autant plus élevé que la solution de saccharose est peu concentrée. Le modèle mathématique reproduit cette relation si la quantité de phéromone déposée diminue avec la concentration de la solution sucrée. Le modèle montre également que les inversions d'activités seront d'autant plus nombreuses que la durée de vie de la phéromone est faible. Les différents paramètres du recrutement susceptibles de jouer un rôle dans l'émergence des comportements collectifs de M. sabuleti ont été étudiés expérimentalement. 1.
Au cours du recrutement, les pourvoyeuses s'orientent à la fois
grâce à leur mémoire visuelle et aux signaux chimiques
des pistes. Néanmoins, l'orientation visuelle n'est pas requise
lors de la sélection collective des sources de nourriture qui s'effectue
à travers les signaux chimiques. 2.
Seuls 40 à 50% des exploratrices qui découvrent une solution
sucrée recrutent des congénères : elles se déplacent
rapidement dans le nid, bousculent les ouvrières qu'elles rencontrent
et quittent le nid après une minute en moyenne. Au cours de ces
déplacements, une recruteuse provoque la sortie d'une vingtaine
de congénères en moyenne. Les autres exploratrices ne recrutent
pas de congénères : elles se déplacent plus lentement
dans le nid, ne bousculent pas les ouvrières qu'elles rencontrent
et restent plusieurs minutes dans le nid avant de retourner vers la nourriture.
La proportion de recruteuses ne dépend pas de la concentration
de la source sucrée. Les colonies de M. sabuleti sont également capables de réguler leur activité de récolte en fonction du type de nourriture découverte. Cette régulation est obtenue par le comportement des exploratrices qui recherchent la nourriture. Le premier mécanisme de régulation est la fréquence de déclenchement du recrutement, déterminée par la proportion d'exploratrices qui déclenchent individuellement un recrutement, celles-ci étant testées indépendamment. Cette fréquence est le produit de deux paramètres : la proportion d'exploratrices qui rentrent au nid après avoir découvert la nourriture et la proportion d'exploratrices rentrées qui réalisent une invitation. Dans le cas des solutions sucrées, la proportion d'exploratrices qui rentrent au nid diminue en fonction de la quantité de nourriture découverte : elle vaut 100% pour une goutte sucrée de 3 cm de diamètre et 37% pour une microgoutte de 0,25 µl. Par contre, la proportion d'exploratrices qui, une fois dans le nid, invitent leurs congénères à sortir est comparable pour une source sucrée de grande taille (47%) et pour une microgoutte de 0,25 µl (55%). Les résultats sont très différents lorsque les exploratrices découvrent des proies (insectes morts). Dans ce cas, la proportion d'exploratrices qui rentrent au nid est de 100%, qu'elles aient découvert une petite proie transportable individuellement (drosophile) ou une proie de grande taille qu'elles ne peuvent transporter seules (blatte). Par contre, la proportion d'exploratrices qui, une fois dans le nid, réalisent une invitation est nulle si la nourriture découverte est une petite proie isolée et de 70% si la nourriture découverte est une proie de grande taille. Dans le cas où la nourriture offerte est un tas de petites proies agrégées (30 drosophiles), la proportion de retour au nid est également de 100%, une invitation n'est observée qu'exceptionnellement, mais une légère augmentation du taux de sortie des congénères est enregistrée. En milieu naturel, les colonies de M. sabuleti comptent en moyenne 1000 ouvrières et de 1 à 12 reines. Bien qu'habitant dans des biotopes secs et ensoleillés, cette espèce évite de se déplacer au sol pendant les heures chaudes de la journée. Cette période correspond au maximum d'activité de deux espèces sympatriques : Formica fusca et F. cunicularia. Pendant cette période, F. fusca remplace M. sabuleti aux distributeurs de saccharose placés sur le sol. Par contre, M. sabuleti est l'espèce la plus fréquemment observée sur les nectaires extrafloraux de Vicia sativa, même pendant les heures les plus chaudes de la journée. M. sabuleti exploite les sources de nourritures de grande taille nouvellement découvertes grâce à un recrutement alimentaire de type explosif, tandis que F. fusca récolte la nourriture essentiellement de manière individuelle. L'étude de l'interférence entre M. sabuleti et F. fusca a été réalisée avec des solutions de saccharose de grande taille, des proies intransportables par les deux espèces (blattes mortes), des proies transportables par une ouvrière de F. fusca mais pas par une ouvrière de M. sabuleti (asticots de Calliphora ) et des proies transportables par les deux espèces (drosophiles). Grâce à son recrutement explosif, M. sabuleti est capable de chasser F. fusca des solutions sucrées et des grandes proies (blattes). Lorsque des proies moyennes (asticots) sont offertes, l'issue de l'interférence dépend de la vitesse des événements : une pourvoyeuse de F. fusca est capable d'emporter la proie seulement si elle la découvre avant que M. sabuleti n'aie eu le temps de déclencher un recrutement. Les petites proies (drosophiles) ne font jamais l'objet d'une interférence entre les deux espèces : l'ouvrière qui la découvre la transporte jusqu'à son nid. L'efficacité de la récolte de nourriture de M. sabuleti et de F. fusca dépend donc de la taille de la source de nourriture découverte et de la technique de récolte de l'espèce. Plusieurs résultats obtenus dans ce travail montrent que la classification des techniques de recrutement généralement utilisée comporte des imprécisions amenant à de mauvaises interprétations des phénomènes de récolte collective chez les fourmis. En particulier, le recrutement de masse est un terme ambigu dans la littérature et rassemble des espèces dont les comportements collectifs sont très différents. Ce point est discuté et une classification plus précise des techniques de recrutement est proposée au terme de ce travail. |