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Université
Catholique de Louvain
Premier constat : Les élèves, de l'école primaire
jusqu'aux études supérieures, témoignent de nombreuses
lacunes en matière de recherche et de traitement de l'information.
Parfois même, ils sont incapables d'utiliser un
référentiel.
Deuxième constat : les manuels scolaires sont dans la pratique
sous-utilisés, voire inutilisés, comme outils
privilégiés de construction de ces capacités (VAN DER
REST, 1996). Ces deux constats peuvent avoir plusieurs causes qu'il reste
à identifier.
Parmi celles-ci, on peut supposer que les manuels eux-mêmes ont leur part
de responsabilité. Les manuels scolaires offrent-ils aux
élèves les moyens de se former à l'utilisation d'un
référentiel ? Proposent-ils aux enseignants des
démarches pédagogiques susceptibles de répondre à
leurs attentes en matière de recherche et de traitement de
l'information ? Sont-ils à même de répondre aux
exigences découlant de la multiplication des sources de savoir ?
Ne faut-il pas attendre des auteurs de manuels de poursuivre - voire de
dépasser - l'idée proposée dès 1983 par FRYDMAN et
JAMBE d'élaborer des outils didactiques qui permettent une réelle
éducation à l'utilisation d'un
référentiel ?
Un manuel scolaire, quel qu'il soit, peut poursuivre plusieurs fonctions
différentes et complémentaires (GERARD & ROEGIERS, 1993) :
n des fonctions relatives à l'apprentissage
- transmission de connaissances, c'est-à-dire communiquer
à l'apprenant une série d'informations que l'élève
est amené pour l'essentiel à restituer ;
- développement de capacités et de compétences,
afin de faire acquérir des méthodes, des attitudes, voire des
habitudes de travail et de vie ;
- consolidation de l'acquis, par l'intermédiaire d'exercices
;
- évaluation de l'acquis, pour certifier qu'un acquis est
réellement maîtrisé, mais aussi dans une perspective
formative pour diagnostiquer les difficultés rencontrées par
l'élève et proposer des pistes de remédiation ;
n des fonctions d'interface avec la vie quotidienne et professionnelle
- aide à l'intégration des acquis, de telle sorte que
l'apprenant soit capable d'utiliser ses acquis dans des situations
différentes de celles rencontrées durant l'apprentissage ;
- référence, c'est-à-dire constituer pour
l'élève une source d'informations à laquelle
l'élève se réfère ;
- éducation sociale et culturelle, qui concerne tous les acquis
liés au comportement, aux relations avec l'autre, à la vie en
société en général.
Un manuel poursuit de manière plus ou moins prononcée plusieurs
de ces fonctions. Ainsi, un manuel orienté principalement vers la
transmission de connaissances -- ce qui est le cas d'un bon nombre de manuels
actuels -- exercera la plupart du temps une fonction importante de
référence, voire d'éducation sociale et culturelle. S'il
propose également des exercices, la fonction de consolidation de
l'acquis sera présente.
Afin de répondre aux besoins en matière de recherche et de
traitement de l'information, nous pensons que les auteurs de manuels scolaires
devraient avant tout vouloir poursuivre les fonctions de développement
de capacités et de compétences ainsi que d'aide à
l'intégration des acquis, et ceci dès que commence le processus
d'élaboration d'un manuel.
Vouloir développer les capacités et les compétences, ce
n'est pas seulement une question de recherche d'information, d'utilisation de
référentiels, de méthodes de travail, mais c'est aussi
aborder les contenus, les connaissances de manière dynamique. Si dans
l'acquisition de connaissances, l'accent est surtout mis sur l'objet
d'apprentissage, en revanche dans le développement de capacités
on met l'accent sur l'activité, en amenant l'élève
à exercer cette activité sur de nombreux objets
d'apprentissage.
Petit à petit, on développe ainsi une "compétence" que
nous avons définie comme étant un ensemble intégré
de capacités qui permet -- de manière spontanée --
d'appréhender une situation et d'y répondre plus ou moins
pertinemment (GERARD & ROEGIERS, 1993).
Cette définition indique qu'une compétence n'existe qu'en
présence d'une situation déterminée, par
l'intégration de différentes capacités
elles-mêmes constituées par des connaissances et des savoir-faire.
Ces trois éléments sont indispensables pour constituer la
compétence. À la suite de DE KETELE (1996), on peut dès
lors écrire l'égalité suivante pour expliciter les
composantes de la compétence :
Compétence
= {capacités x contenus} x situations |
Pour les auteurs de manuels scolaires, cela implique concrètement de
structurer leur manuel -- dès le début du processus
d'élaboration -- en fonction des compétences qu'ils souhaitent
développer. Un moyen efficace pour ce faire est d'utiliser les tables de
spécification -- telles qu'elles ont été proposées
dès 1971 par BLOOM et ses collaborateurs -- qui permettent de croiser
les capacités et les contenus, et de dégager des
compétences.
À titre d'illustration, nous proposons ci-dessous une telle table de
spécification qui a permis à des auteurs vietnamiens
d'élaborer un manuel d'éveil aux sciences sociales et naturelles
pour la 4e année primaire dans le cadre d'un projet-pilote
financé par l'Union européenne avec l'assistance technique du
BIEF.
L'ensemble des objectifs développés dans le tableau suivant --
qui aident de manière très concrète à structurer le
manuel -- constitue les éléments d'une des 5 compétences
de base poursuivies par le manuel. Celle-ci peut être formulée de
la manière suivante :
À partir d'une situation vécue ou d'un dessin qui met en
évidence différents problèmes liés à la
santé, l'élève devra pouvoir identifier ces
problèmes, proposer des solutions appropriées tant
préventives que curatives, et les mettre en relation avec
l'environnement.
|
|
La lumière, l'eau, l'air, et les substances minérales |
Les végétaux et les animaux |
Le corps humain |
La nature et l'homme vietnamien |
L'histoire du Vietnam |
Être curieux, se poser des questions |
2. Expliquer ce qui se passerait pour l'être humain s'il n'y avait pas de lumière, d'eau, d'air, de substances minérales(sels) |
1. Identifier ce qui fait qu'une plante ou un animal est en bonne santé ou non, ce dont il (elle) a besoin |
3. Expliquer ce qui se passe quand on est malade |
8. Expliquer, à partir d'éléments géographiques et/ou historiques, pourquoi il est important de vivre et de s'organiser en groupes |
|
Chercher l'information |
4. Chercher comment le corps humain peut bénéficier de ces éléments extérieurs (inanimés et vivants) et échanger avec l'environnement |
9. Chercher si les conditions d'hygiène et de santé sont les mêmes partout |
10. Chercher si les conditions d'hygiène et de santé ont toujours été les mêmes | ||
Traiter l'information |
7. Expliquer ce qui est nécessaire pour que l'homme soit en bonne santé, au niveau de ces éléments et du corps humain (absence de pollution, hygiène, alimentation saine...) |
11. Expliquer ce qui se passe à l'intérieur du corps humain, notamment au niveau du système nerveux |
|||
Communiquer l'information |
5.
Réaliser un schéma des échanges entre le corps humain et
l'environnement |
||||
Agir, réaliser des projets |
12.
Réaliser des affiches reprenant les 10 règles
élémentaires d'hygiène |
Ces 5 compétences permettent elles-mêmes de poursuivre un objectif
terminal d'intégration qui reprend en une seule formulation l'ensemble
des capacités qui sont développées au sein du manuel :
Au terme de la 4e année primaire, l'enfant devra
pouvoir
* décrire une situation relative à son environnement local ou
régional ;
* en dégager à l'aide de cartes, de tableaux, de
schémas,
* certaines caractéristiques géographiques (climat, relief,
pollution,...),
* certaines caractéristiques humaines (activités
économiques, organisation sociale, hygiène, biologie humaine,
éléments historiques,...),
* certaines caractéristiques naturelles (végétaux,
animaux, minerais,...) ;
* montrer comment certaines de ces caractéristiques interagissent
entre elles ;
* expliquer certaines de ces caractéristiques à la
lumière des événements du passé en montrant
l'importance qu'ils représentent pour le peuple vietnamien ;
* et montrer par des exemples comment l'homme peut intervenir pour
améliorer la situation.
La logique d'élaboration d'un manuel développant des
capacités et des compétences peut dès lors être
schématisée de la manière suivante :
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Afin d'offrir un outil qui permette de développer de réelles
capacités et compétences, une autre fonction poursuivie par ces
manuels devrait être l'aide à l'intégration des acquis,
afin de rendre progressivement l'élève capable de
réinvestir ses acquis dans des situations complexes.
Pour cela, une première piste pour les auteurs de manuels est de ne pas
se contenter de proposer des apprentissages juxtaposés les uns aux
autres, mais de veiller également à confronter
l'élève à des situations complexes qui mettent en jeu les
apprentissages antérieurs et qui sont composées d'informations
essentielles pour leur résolution, mais aussi d'informations non
pertinentes.
Par exemple, pour mettre en oeuvre la compétence de base
énoncée ci-dessus, le manuel d'éveil aux sciences sociales
et naturelles présente un dessin illustrant une scène de la vie
quotidienne d'un village. Les élèves sont invités à
identifier des éléments qui nuisent à la santé,
à les relier à l'environnement et à proposer des solutions
concrètes.
De telles situations complexes peuvent être proposées après
une série d'apprentissages afin de les intégrer a posteriori,
mais elles peuvent aussi précéder les apprentissages, à
titre de structurant antérieur. Elles peuvent dans ce cas être
résolues en partie et grâce à l'utilisation de
référentiels.
Une deuxième piste est de rendre les manuels le plus ouverts possible,
c'est-à-dire de les concevoir comme un support à compléter
ou à utiliser de façon différente selon des contextes
spécifiques. De tels manuels proposent des situations qui exigent de
l'élève ou de l'enseignant d'apporter un certain nombre
d'éléments pour les résoudre. Ils suscitent la recherche
et l'utilisation de références. Un manuel ouvert n'est pas
utilisé de manière linéaire, de la première
à la dernière page. Sa conception permet de faire appel à
l'une ou l'autre de ses parties en fonction des besoins. Ces manuels sont plus
des points de départ que des points d'arrivée.
Troisième piste, ces manuels qui visent avant tout à donner du
sens aux apprentissages et donc à relier ceux-ci le plus possible
à la vie quotidienne, devraient, afin de développer des
mécanismes intégrateurs, éviter l'écueil de ne
viser que les savoirs finalisés, c'est-à-dire ceux qui permettent
d'approcher des situations de vie. Il convient au contraire de mettre l'accent
sur les savoirs méthodologiques (ROEGIERS, 1996). Ce sont des savoirs
qui ne servent pas dans des situations courantes, mais qui sont utiles pour
d'autres apprentissages qui eux constituent des savoirs finalisés. Par
exemple, comprendre ce qu'est un verbe n'est pas directement utile (c'est un
savoir méthodologique), mais cela servira à pouvoir le
reconnaître et à l'accorder selon les nécessités. Le
système de numération et les propriétés des
opérations sont d'autres exemples de savoirs méthodologiques.
Dans une perspective d'aide à l'intégration des acquis, il est
important de ne pas vouloir construire trop vite les savoirs finalisés,
mais de prendre le temps d'assurer une réelle maîtrise des savoirs
méthodologiques. Parce qu'ils sont abstraits et complexes, ces savoirs
sont souvent simplifiés, parfois au détriment de l'exactitude, ce
qui rend par la suite l'apprentissage plus difficile parce qu'il faut
"déconstruire" les représentations de l'élève qui
ont été faussement induites. Par exemple, dans une
première approche, le verbe est souvent présenté comme
étant l'action. Mais il ne l'est pas toujours, et il faudra le
montrer à l'élève. Autant faire découvrir
dès le départ que le verbe est un mot qui change de forme selon
le temps, selon les personnes,...
Les auteurs de manuels seront attentifs à identifier quels sont les
savoirs méthodologiques concernés par leur ouvrage, et veilleront
à les développer de manière progressive, mais toujours
correcte. Ils y reviendront plusieurs fois, en feront des rappels
fréquents, les reprendront dans un glossaire, constitueront à
leur propos des fiches de référence, etc.
À l'ère de la profusion de l'information, le manuel scolaire --
en tant qu'outil imprimé, intentionnellement structuré pour
s'inscrire dans un processus d'apprentissage, en vue d'en améliorer
l'efficacité (GERARD & ROEGIERS, 1993) -- peut plus que jamais
occuper une place essentielle dans l'apprentissage, et cela sous de multiples
formes qu'il reste à explorer. Dans ce contexte, l'enjeu pour les
auteurs de manuels est de concevoir des outils qui permettent d'apprendre en
profondeur à utiliser toutes les sources de savoir, quelles qu'elles
soient.
BLOOM,
B.S., HASTINGS, J.Th.H. & MADAUS, C.F. (Eds) (1971). Handbook on
formative and summative evaluation of student learning, New York.
DAO T.Q., BUI P.N., NGUYEN M.P., NGUYEN A.D., GERARD, F.M. & ROEGIERS, X.
(1996). Tu Nhiên và Xã Hôi 4, Éveil
intégré en sciences sociales et naturelles, Hanoi :
Nhà Xuât Bán Giáo Duc -- Maison des Éditions
de l'Éducation.
DE KETELE, J.M. (1996). L'évaluation des acquis scolaires :
quoi ? pourquoi ? pour quoi ?, Revue Tunisienne des Sciences
de l'Éducation, 23, 17-36.
FRYDMAN, M. & JAMBE, R. (1983). S'informer pour se former,
Paris-Bruxelles : Nathan-Labor.
GERARD, F.M. & ROEGIERS, X. (1993). Concevoir et évaluer des
manuels scolaires. Bruxelles : De Boeck Université.
ROEGIERS, X. (1996). Khoa Su Pham Tích Hop, hay Làm Thê
Nào Dê Phàt Triên Càc Nång Luc O
Nhà Truòng (La pédagogie de l'intégration,
ou comment développer des compétences à l'école ?)
, Hanoi : Nhà Xuât Bán Giáo Duc -- Maison des
Éditions de l'Éducation.
VAN DER REST, M. (1996). Les manuels scolaires dans l'enseignement
secondaire en questions, Liège : ULG.
Dans l'égalité de DE
KETELE, nous remplaçons les parenthèses () par des accolades {},
voulant ainsi mettre en évidence le fait qu'il s'agit d'un ensemble
intégré : il ne suffit pas -- pour maîtriser la
compétence -- que les objectifs soient juxtaposés, il faut qu'ils
interagissent pour former un tout unifié. L'emploi du signe "x" va dans
le même sens : il suffit qu'un des termes ait une valeur nulle pour que
la compétence soit nulle.
Un objectif est l'exercice d'une capacité (ou activité) sur un
contenu. Par exemple, tracer (capacité) deux lignes perpendiculaires
(contenu).