Recension par Jean-Yves Goffi du livre de Gilbert Hottois, Species Technica, suivi d'un dialogue philosophique autour de Species Technica vingt ans plus tard, Paris, Vrin, 2002.
Comme il est bien connu, les récits de fiction s'organisent souvent autour d'une absence : ainsi l'Iliade où la ville de Troie ne devient présente qu'au moment d'être investie et détruite par les Hellènes. C'est aussi le cas de l'ouvrage de G. Hottois, Species Technica (2002).Son origine est un livre d'André Gillian, Species Technica.Pour une philosophie du Futur; ce livre et son auteur n'ont d'autre effectivité que d'être les héros d'un récit de science-fiction, ou plutôt de fiction spéculative, lui aussi intitulé Species Technica et rédigé en 1981 par G. Hottois. Dans le dialogue philosophique organisé, vingt ans plus tard, autour de Species Technica (le récit), G. Hottois explique à J.-N. Missa, son répondant, que Species Technica (le récit) n'est pas autobiographique. Malgré tout, A. Gillian est un peu G. Hottois et Species Technica (le livre consacré à la philosophie du futur) est un peu un autre ouvrage dont les initiales sont également ST (Le Signe et la technique, de 1984), lequel n'existait que potentiellement ou virtuellement à l'époque où Species Technica (le récit) a été rédigé. Tout ceci compose une mise en abîme assez vertigineuse et débouche sur un livre "à la limite du roman, du récit et de l'essai philosophique", selon une formule de Species Technica (le récit) reprise par G. Hottois à la p. 180 de Species Technica (2002).
L'action de Species Technica (le récit) est censée se dérouler à peu près à l'époque où est publié Species Technica (2002), soit de nos jours. Le monde où elle se passe est, en gros, le nôtre; il est tout de même quelque peu reconfiguré. Une minorité de Technoscients travaille en secret à la "mutation technologique de l'homme" (p. 147); une minorité groupusculaire hostile à la technoscience, les Anarchecs, se signale par des activités terroristes. Cette nouvelle polarisation a, en grande partie, emporté et dissous les partages politiques classiques (p. 92). Elle s'est tout de même diffusée dans l'ensemble de la société où s'opposent : d'un côté les partisans de l'écologie, les adeptes des religions monothéistes et la gauche socialiste définitivement devenue conservatrice, voire réactionnaire; de l'autre les technocrates "privilégiant la recherche de pointe et encourageant l'innovation technique et scientifique sous toutes leurs formes" (p. 13). Comment un tel programme, qui "n'a d'autre finalité que la créativité techno-scientifique en soi et pour soi" (p. 29), peut-il recevoir un certain appui populaire ? D'abord parce qu'il est autofinancé, les technoscients étant aussi des hommes d'affaires avisés qui tirent de très gros bénéfices de leurs inventions et les réinvestissent dans leurs propres recherche : il est donc fiscalement indolore; ensuite, les Technoscients se sont assurés des relais dans le monde politique : ceux-ci répandent avec succès la bonne parole des bienfaits de la science pour l'humanité et du progrès.
A. Gillian est "plutôt favorable aux recherches portant sur le dépassement technologique de l'homme naturel" (p. 25) et l'a fait savoir dans son ouvrage Species Technica (pour une philosophie du futur). Ces prises de position lui valent d'Être invité dans un Institut de biocybernétique afin d'y prononcer un cycle de conférences. Il comprend, un peu par hasard, que certaines des recherches que l'on y conduit pourraient aller très au-delà de ce que l'on veut bien lui montrer. En outre, il se rend compte que cet Institut est rattaché à tout un réseau d'Instituts du même genre, une sorte de "Multinationale des Sciences et des Techniques" (p. 115). Il se met à enquêter sur cette Multinationale et découvre qu'on y travaille à réaliser un "cyborg mosaôque constitué par un réseau d'ordinateurs couplé à un jeu de composantes neurologiques humaines" (p. 147). La construction de cette biomachine, qui a reçu le nom de code "Fils de l'Homme" est destinée à parachever l'Évolution en donnant à une Équipe de Technoscients les instructions pour réaliser une "entité à venir" (p. 147). Si c'est un succès, l'humanité aura accompli sa tâche et, du moins c'est à supposer, pourra s'effacer de la scène de l'Univers. Mais A.Gillian apprend aussi que la disparition de sa femme et de son fils, initialement attribuée aux terroristes Anarchecs, est en réalité liée à ce projet : son Directeur, le Professeur S. Spinrad - clin d'oeil aux classiques de la S.F. - lui a fait l'honneur de prélever le cerveau de son fils afin qu'il soit intégré dans le cyborg mosaïque. Notre héros va alors chercher à détruire la créature, ce qu'il fait gr‚ce à la complicité d'un vieil indien Hopi - autre clin d'oeil, tout cet Épisode se passe dans un désert d'Arizona -. Le prix à payer, toutefois, est dramatique : capturé par les hommes de main de S. Spinrad, il est plongé dans une démence provoquée; devenu à ses propres yeux le Mutant de l'Esprit, il nie "la toute puissance de la technique alors même que sa folie a été provoquée par des moyens artificiels et techniques" (p. 175).
Il y a vingt ans, Species Technica (le récit) fut, paraît-il, jugé trop conceptuel, trop spéculatif, pour Être publié dans une collection de S.F. spéculative, cette fiction l'est certainement. Mais le lecteur se demande souvent : "Que va-t-il se passer au chapitre suivant ?", ce qui est, semble-t-il, l'indice que l'on a affaire à un récit digne de ce nom, pas à un simple artifice littéraire pour exposer une série de thèses, polémiques, réflexives ou spéculatives. Il est vrai que ce genre de question se pose de moins en moins au fur et à mesure que le récit progresse : ce n'est pas qu'il devient inintéressant. Mais l'enquête de A. Gillian prenant l'allure, comme il le dit lui-même (p. 86), d'une rencontre avec quelque chose comme son destin, il est normal que des options disparaissent et que des alternatives se ferment : le registre est devenu celui de la tragédie.
Le dialogue qui fait suite à Species Technica (2002) donne un certain nombre de clefs pour interpréter le récit et comporte un grand nombre de développements autonomes : sur la psychanalyse, l'art, la bioéthique, la politique et bien d'autres encore : c'est la loi du genre et il serait peut-Être, Étant donné le caractère singulier de l'ensemble, trop conventionnel d'en rendre compte de façon linéaire. Je voudrais plutôt rapprocher certaines formules et certains propos d'A.Gillian et de G. Hottois, espérant que cet apparentement sera de nature à faire comprendre la cohérence et la signification de l'oeuvre de ce dernier. A. Gillian affirmait en 1981/2001 :
"Voyez-vous, j'ai une double conviction. Je suis convaincu qu'il y aura toujours quelqu'un quelque part pour essayer tout ce qui est possible, quoi que cela soit. Et je crois que cela est positif. Mais je suis aussi convaincu que les forces qui vont contre cet essai du possible, cette invention du futur à n'importe quel prix sont extrêmement puissantes : religieuses, morales, politiques, sociales. L'homme est fort bien conservé ! Et c'est peut-être parce que je crains qu'on ne le conserve trop, jusqu'au dessèchement ou à la pourriture, que je penche vers l'autre bord" (p.25).
En 2001, G. Hottois déclare à J.-N. Missa : "Ce que je dénonce et qui me fait probablement aller trop loin, emporté par la polémique, c'est l'idéalisme symboliste technoscientophobe dominant" (p. 208).
Il faudrait être aveugle pour ne détecter aucun rapport - c'est-à-dire aucune ressemblance et aucune différence - entre les deux formules. En ce qui concerne les différences, j'en dirai plus bientôt; mais en ce qui concerne les ressemblances, on peut affirmer qu'à chaque fois, ce qui est mis en cause est un type de pensée prétendant conserver l'homme en son essence, face à l'invasion technoscientifique, ou aux possibles ouverts par la technoscience (mettons, une pensée à la H. Jonas). Il y a une raison de fond à cette attitude, et G. Hottois laisse entrevoir laquelle lorsqu'il confesse à J.-N. Missa :
"Ma tradition philosophique est et reste, malgré les apports wittgensteiniens (mais Wittgenstein est un philosophe germanique) euro-continentale, franco-allemande, c'est-à-dire phénoménologico-dialectico-herméneutico-idéaliste jusque dans ses déliquescences logologiques" (p. 345) .
On observe d'abord qu'en bonne place dans cette tradition figure une mouture de l'idéalisme, à n'en pas douter bien différente de l'idéalisme symboliste technoscientophobe dominant dénoncé à la p. 208. De quel idéalisme s'agit-il ? Je propose l'interprétation suivante : soit donc la composante dialecticienne de cette tradition. A première vue, sa présence surprend. Mais il y a dialectique et dialectique. Et G. Hottois s'en explique très bien. A J.-N. Missa qui lui demande s'il ne néglige pas une philosophie de la liberté, faisant de l'homme "l'être qui est sur le mode de n'Être pas ce qu'il est, et d'être ce qu'il n'est pas", il répond que, précisément, telle est très largement sa propre position, à condition toutefois d'admettre que cette liberté a à prendre en compte toutes les nouvelle possibilités biotechnologiques et anthropotechniques. J.-N. Missa avait identifié une telle position comme kantienne, heidegerienne, merleau-pontienne, arendtienne, ricoeurienne et ouvert la possibilité de poursuivre cette énumération par un "etc.". G. Hottois la complète, effectivement, en ajoutant le nom de J.-P. Sartre. La contestation des pensées essentialistes se fait, chez J.-P.Sartre et chez G. Hottois, au nom d'une même dialectique de la liberté : il n'y a pas d'essence de l'humanité qui soit normative, ni même qu'il soit nécessaire de sauvegarder, parce qu'il n'y a pas, pour commencer, d'essence de l'humanité. L'homme est, en un sens fondamental, ce qu'il fait de lui-même. Mais J.-P. Sartre comprenait ce projet à l'Échelle de l'histoire, tandis que G. Hottois parle d'un "univers de processus, de créativité infinie, de futur ouvert et inanticipable, d'avenir à construire et à inventer, d'histoires accompagnatrices de perspectives qui s'étendent sur des millions, des milliards d'années" (p. 345).
On comprend alors mieux ce qui différencie les affirmations de A. Gillian et celles de G. Hottois.
A. Gillian considère comme positive l'invention du futur à n'importe quel prix; mais ce "à n'importe quel prix" n'est qu'une figure de rhétorique : il est la négation vivante de sa propre "philosophie du futur" lorsqu'il détruit le Cyborg en mosaîque de S. Spinrad. Mais il ne se comporte ainsi que parce que la chair de sa chair a été sacrifiée au projet "Fils de l'homme". Ce qui lui manque en réalité, c'est la sensibilité Éthique, détenue, au cours de Species Tehnica (le récit) par l'ancien professeur de A. Gillian, qui est, en même temps un humaniste à l'ancienne. La sensibilité Éthique est explicitement mentionnée dans le dernier paragraphe de Le Signe et la technique, comme une des conditions de l'humanisme non anthropologiste que G. Hottois revendiquait à l'époque et, sous une forme plus sophistiquée et plus argumentée, encore maintenant. Le destin d' A.Gillian est donc emblématique de ce qu'il advient à qui se laisse séduire, sans plus, par l'enchantement des possibles.
Telle est du moins, la morale de cette histoire, si du moins on s'en tient au devenir dément d'a. Gillian. Mais les toutes dernières lignes de Species Tehnica (le récit) offrent encore une énigme. On y voit un A. Gillian, certes dément, mais étonnamment apaisé, face à "l'immensité bleue du Pacifique" (p. 175) . Il serait intéressant de se demander si cet apaisement, explicitement qualifié de mystique, a quelque chose à voir avec l'attitude de qui prépare, dans la pensée et la poésie, une disponibilité pour l'apparition du dieu ou pour l'absence du dieu dans notre déclin.
Jean-Yves GOFFI,
30 décembre 2002

