Recension par Simon Charbonneau du livre de Alain Gras, Fragilité de la puissance: se libérer de l’emprise technologique, Paris, Fayard 2003

Dans ce dernier ouvrage, mon collègue Alain GRAS poursuit la réflexion sociologique et historique qu’il a engagé depuis les années 90 sur le rôle joué par la technique dans la société moderne. Suite à ses analyses consacrées aux macrosystèmes techniques (Paris, PUF, 1997), cet ouvrage est consacré à ce qu’il appelle la mégamachine du progrès et aux bouleversements fantastiques qu’elle a engendré depuis deux cents ans. A l’origine de ce qu’il nomme la civilisation thermo-industrielle, il y a l’invention du moteur thermique qui marque une rupture historique majeure. Cette invention fondé sur l’exploitation massive des ressources énergétiques fossiles va proliférer sur toute la planète et donner naissance à des macrosystèmes techniques structurés en réseau (transports, distribution d’électricité, communications etc…) qui vont façonner toutes les sociétés développées. Cette prolifération va s’accompagner d’une course à la puissance dans tous les domaines qui se veut sans limites mais qui aujourd’hui semble en rencontrer de plus en plus fréquemment. Car le corollaire de cette course est celui de l’extraordinaire vulnérabilité des sociétés développées vis à vis des défaillances technologiques, des catastrophes naturelles et de la monté des désordres sociaux engendrés par ce développement. Comme le démontre l’accumulation des signes alarmants depuis la fin du XX ième siècle, depuis Tchernobyl jusqu’au 11 septembre en passant par les marées noires et les évènements climatiques exceptionnels représentés par la tempête de 1999 et l’été torride de 2003, les sociétés dites développées doivent faire face à des crises répétées qui soulignent leur vulnérabilité croissante. Cette accumulation de menaces multiformes produites par le système technicien lui même (cf.ELLUL) est elle même le signe d’une implosion de la puissance à venir (p.108).
Après avoir consacré sa réflexion à ce diagnostic, Alain GRAS va s’efforcer de rechercher les causes historiques qui ont précipité l’humanité moderne dans l’aventure technicienne. Car à l’origine de l’aveuglement progressiste , il y a l’énigme de la fausse libération galiléenne qui a prétendu émanciper l’homme de l’obscurantisme religieux pour le précipiter dans l’illusion scientiste de l’existence d’un monde objectif dont la transparence serait dévoilé par les progrès de la connaissance scientifique. Ce nouveau paradigme est à l’origine de l’idéologie du progrès qui depuis le XIX ième siècle anime la société moderne. Cette idéologie est fondée sur un ensemble de croyances collectives et de préjugés qui ont imprégné les conceptions de générations d’auteurs. Parmi ces préjugés, il y a celui central qui tend à présenter le devenir humain comme une succession d’étapes menant l’humanité vers un avenir meilleurs qui l’émancipe de sa condition naturelle grâce aux progrès de la science et de la technique. Il en résulte une vision déterministe et linéaire de l’histoire de l’humanité qui est caractéristique de l’Occident et prétend ignorer les choix fait par d’autres civilisations telles que la chinoise ou la grecque qui n’étaient pas habitées par l’obsession moderne de la course à l’efficacité technique. Ce préjugé idéologique a conduit alors la plupart des auteurs à ignorer la question des limites, celle du hasard, source de discontinuité et les possibilités de bifurcation pour l’humanité hors du destin technicien. Dans sa conclusion, l’auteur ne fait qu’ébaucher quelques unes de ces possibilités, laissant un peu le lecteur sur sa faim dans ce domaine.Au total il s’agit là d’un ouvrage qui s’inscrit dans le courant des ouvrages critiques du développement techno-scientifique et industriel, aujourd’hui de plus en plus nombreux et reflétant par là la crise de l’idéologie du progrès. De ce point de vue, il faut en particulier souligner la richesse des références bibliographiques qui témoignent de la culture de l’auteur dans ce domaine et souligne tout l’intérêt de l’ouvrage, même pour ceux qui sont familiers de la perspective critique développée par l’auteur.

Simon CHARBONNEAU – LAP/LADS Université de Bordeaux I