Notes de lecture par Franck Tinland

Alain Gras : Fragilité de la puissance. Se libérer de l'emprise technologique. (Paris, Fayard, 2003)

Professeur de sociologie et d'anthropologie des techniques à la Sorbonne, Alain Gras a consacré de nombreux ouvrages aux formes contemporaines de la technique (entre autres : Sociologie des ruptures : les piéges su temps en sciences sociales, PUF 1979; Grandeur et Dépendance, Turin, UTET, 1997, Les Macro-systèmes techniques ; PUF 1997).
Le présent ouvrage se présente à la fois comme un diagnostic (celui de la fragilité de la puissance) et comme une attente et un appel : il est possible et indispensable de se libérer de l'emprise technologique.
Ces deux perspectives renvoient l'une et l'autre à une relecture de l'histoire de notre modernité ( depuis le début des temps modernes jusqu'a la crise irakienne) dans la double perspective d'éclairer ce qui a rendu possible notre situation et de dénoncer les obstacles à une éventuelle , mais impérative, réorientation du cap suivi par une civilisation "éprise" d'un soi-disant progrès technique.
Ainsi nous faut-il prendre conscience, pour nous en libérer, de l"illusion de rétrospection " (pour reprendre une expression bergsonienne) qui impose l'idée d'un cheminement nécessaire de nos sociétés développées en masquant les bifurcations qui auraient pu ouvrir d'autres voies à notre devenir. Cette évocation des possibilités " barrées" par le cours dominant ( et dominateur) de l'histoire européenne depuis le début des temps modernes vient à l'appui de l'optimisme qui conduit l'auteur à nous appeler à d'autres choix que celui de persévérer dans une quête de puissance après puissance qui ne peut aboutir qu'à une impasse finale.
Alain Gras fait porter ses analyses rétrospectives sur les deux étapes qui ont conduit à notre situation présente. La première symbolisée par le nom de Galilée, correspond à la fondation de la rationalité scientifique moderne, la seconde à la maîtrise de " la puissance motrice du feu" selon le titre du célèbre mémoire de S. Carnot. Nous sommes les héritiers de cette "civilisation thermo-industrielle" (J.Grinevald) dont bien des signes nous annonce qu'elle entre (et nous fait entrer) dans une phase critique.
C'est en un sens pour conjurer l'un des aspects au moins de cette crise ( quitte à lourdement aggraver les autres ) que , par delà tout autre motif, l'administration de G.W. Bush a voulu le conflit irakien : celui-ci "met en évidence l'extraordinaire dépendance au pétrole du monde occidental , mais aussi son incapacité à imaginer d'autres voies n'utilisant pas cette ressource limitée".
Il faut dire que, au delà des limites liées à cette incapacité à imaginer un futur qui ne situerait pas dans le prolongement de l'orientation actuelle, l'obstacle à vaincre est celui de l'inertie d'un mythe autour duquel l'occident a vu se cristalliser ses projets et sa vision de l'avenir : le mythe du progrès, dont Alain Gras se fait l'infatigable pourfendeur.
Il ne nie pas pour autant que dans "l'enveloppe" d'une trajectoire technologique, il puisse y avoir progrès de " l'objet technique" lorsque celui-ci est replacé dans un cadre de références qui donne sens à son perfectionnement au service de besoins sociaux, voire de désirs ou fantasmes. Le progrès s'apprécie alors en fonction de repères intégrés aux pratiques sociales qui lui donnent son sens. Sortir le développement technique de ce cadre, c'est à dire transposer la notion de progrès dans un "espace intellectuel qui n'est plus celui de l'amélioration du fonctionnement d'un objet spécifique dans un temps spécifique, mais qui recouvre, sans nuances, touet la sphère des activité techniciennes" c'est lui faire perdre toute signification, sinon celle d'une idéologie aliénante. Bref , il ne peut être question de progrès véritable qu'au coup par coup et là où l'innovation technique se fait en réponse à une demande sociale consciente de ses choix et capable d'en maîtriser le cours .
D'ou aussi les intentions clairement affichées dans la présentation que la couverture donne de l'ouvrage : " Briser la porte de la prison imaginaire dans laquelle nous sommes enfermés, comprendre que le progressisme technologique est devenu la figure centrale du nihilisme contemporain ".
Entre le constat de départ - celui de la recherche à tout prix d'une garantie des approvisionnements futurs en énergie assurant la pérennisation de la civilisation thermo-industrielle là où elle a établi son empire - et l'optimisme d'une sortie hors du "nihilisme" technologique impliquant un retournement de l'imaginaire, l'ouvrage d' Alain Gras développe une argumentation d'une impressionnante pugnacité servie par une documentation extraordinairement riche - dont tout lecteur tirera profit alors même qu'il n'épousera pas toutes les conclusions qui en sont tirées.
Car cette lecture n'implique pas la renonciation à tout esprit critique. L'on peut sans doute reprocher à l'auteur de faire feu de tout bois pour étayer ses thèses. Sans être un adorateur de Galilée ni un contempteur de G. Bruno, et tout en appréciant très positivement la connaissance historique manifestée lors de cette discussion , il est possible d'être quelque peu étonné devant la part faite à l'un comme à l'autre de ces deux victimes des autorités ecclésiales.
Le refus catégorique opposé à l'évolutionnisme (zoologique ou technologique) repose largement sur une vision quelque peu simplificatrice de ce qu'il est possible considérer sou ce terme. Il suffirait ici d'évoquer le " jaillissement d'imprévisible nouveauté " par lequel Bergson (qui, il est vrai, ne fait pas autorité en ce domaine) rendait hommage à la créativité manifestée par les formes vivantes, et surtout son effort pour dépasser l'alternative entre préformation de l'avenir dans une causalité a tergo et prédétermination téléologique, pour penser que l'évolutionnisme n'implique pas une vision aussi linéaire et déterministe que ce que pense A. Gras. Le "jeu des possibles ", selon A.Jacob, et les bifurcations masquant en même temps ce qui aurait pu être, peuvent avoir du sens dans une perspective évolutionniste. Quand à ses extrapolations "technologiques " chez Leroi-Gourhan ( et malgré quelques phrases trop "organicistes") elles doivent être confrontées à l'impact, souligné par cet ethnologue, du contexte socio-culturel sur les formes et usages des outils ou des armes comme au fait que le couteau , que Fragilité de la Puissance évoque au passage, donne lieu à une multiplicité de types différents en fonction des conditions de leur utilisation – même si tous dérivent d'une forme syncrétique en "mimant" l'évolution phylétique.
On pourrait en dire autant d'une vision semble-t-il partiale de la notion d'autonomie - qui, il est vrai, admet beaucoup de variantes - mais n'a jamais signifié indépendance par rapport au contexte ( social , économique , symbolique en ce qui concerne l'aspect technologique de la chose) , mais au contraire interactions de systèmes à systèmes dans une dynamique historique incontournable, laissant par la même occasion aux "acteurs sociaux" de larges plages d'intervention, tout en intégrant désirs , fantasmes et autres attitudes individuelles et collectives dans le champ d'action des objets et usages techniques. Car nos représentations, nos désirs et nos fantasmes sont aussi modelés et remodelés par la perception que nous avons de nos techniques et surtout des possibilités, réelles ou imaginaires, dont elles sont porteuses.
Il est même possible que la notion de trajectoire technologique ,chère à Alain Gras, gagnerait en précision et en force en acceptant les aspects d'autonomie que par ailleurs impliquaient les analyses que G. Simondon relevait dans l'histoire des objets techniques ( lampes utilisées en radio-électricité , moteurs à combustion interne) comme dans la succession des cycles bouclés les uns sur les autres à partir du début de l'ère thermo-industrielle .
De même, il est permis de s'étonner du rejet de la notion de complexité, qui ne fait pas l'objet de véritables analyses, et notamment de ce qui peut distinguer la complexité de la complication. La complexité est une pièce maîtresse de la critique adressée par les auteurs de tendance " systémiste " aux perspectives analytiques et réductrices dont A.Gras dénonce lui-même les effets dans la postérité de Galilée. Comme l'a souligné entre autres E.Morin, la prise en compte de la complexité introduit à une toute autre vision de la Terre et de la Nature que celle qui est issue en droite ligne du mécanisme d'où est sortie la recherche des lois en physique, ou de la thermodynamique pour autant qu'elle reste dominée par le modèle théorique du système théoriquement isolé par absence d'in put ou d''out ut
Enfin, on ne peut qu'être d'accord avec l'affirmation selon laquelle la lecture d'un enchaînement de phénomènes dépend du code que constitue l'échelle temporelle utilisée pour le repérage des faits marquants. Jadis, CL. Levi-Strauss avait insisté sur cette relativité dans l'appendice à la Pensée sauvage, à l'occasion de la polémique qui l'opposait à J.P. Sartre. Mais on peut regretter que la reconnaissance du rôle décisif du choix des unités de temps selon lesquelles s'opère la scansion du temps ne soit pas exploitée plus à fond pour aboutir à une vision pluralisée ,"feuilletée",des dynamiques à l'oeuvre dans les sociétés humaines depuis les temps les plus anciens jusqu a ceux pour lesquelles les notions de générations ( 1ere , 2eme , 3 eme générations d'ordinateurs) ont un sens.
On le voit : les réserves que l'ont peut formuler sur tel ou tel aspect de cette Fragilité de la Puissance ne doivent en rien, au contraire, diminuer l'intérêt de ce livre. La thèse générale soutenue : celle de la spécificité de la trajectoire technologique propre à la civilisation thermo-industrielle et de l'impasse où conduirait sa persévération , assortie de la référence à des exemples de bifurcation vers d'autres styles de devenir que celui qui a fait notre histoire, garantissant par là même que notre destin n'est pas scellé d'avance est une thèse forte . Elle a un pouvoir d'éveil face à ce qui se présente comme voie tracée d'avance , au service de laquelle nous sommes tous les jours (cf. le caractère sacralisé des objectifs de croissance) conviés.
On peut lire les changements introduits depuis 1973 dans notre maniére de voir , dans le discours politique et dans les codes régissant certains aspects de notre vie quotidienne soit dans une perspective pessimiste ( celle du verre à moitié vide ) soit dans une perspective optimiste ( celle du verre à moitié plein) . Cette derniére est sans doute celle qui donne son plein sens à Fragilité de la puissance. Elle se heurte aux résistances de qui-on-sait face à la ratification et mise en oeuvre , par exemple , du protocole de Kyoto.
En même temps , l'ampleur des problèmes soulevés comme la pugnacité avec laquelle il leur est opposé des réponses sont de nature à susciter des discussions approfondies sur des questions non seulement essentielles à notre temps , mais encore urgentes si l'on opte pour donner au plus grand nombre possible la possibilité d'exercer des responsabilités citoyennes ... à l'échelle du village planétaire.

Franck TINLAND