Recension par Pascal Chabot du livre de Schlomo Cohen, Le Carré, Paris, Les Lettres du Monde, 1996, 157p.
Les singes lanceurs de pierres
Les progrès techniques posent au philosophe plusieurs problèmes. Telle invention constitue-t-elle un progrès réel ou une régression? Les aspects positifs du progrès sont-ils plus importants que les aspects négatifs ? Le futur est-il préférable au passé ? Et que faire pour favoriser, dans le présent, les seules techniques qui respectent les aspirations profondes des humains ? Les philosophes sont parfois gênés par ces questions qui ne leur sont pas familières : les sciences « progressent » tandis que la vocation de la philosophie n’a jamais été d’accumuler des connaissances mais de les approfondir. C’est pourquoi face à ces questions, il est parfois utile d’appeler à la rescousse, romans, contes ou fables. Ils permettent de personnifier le problème. Ils incarnent la situation en lui donnant un visage. Les philosophes grecs étaient, de la même manière, friands de mythes. Dès qu’une question leur paraissait difficile ou mal posé, ils rappelaient une histoire pour l’illustrer et en mesurer les enjeux. On leur a reproché cette attitude : ils auraient été incapables de réfléchir de façon abstraite sans recourir au mythe. Or peut-être préféraient-ils la vie concrète à l’abstraction.
Un roman de Schlomo Cohen, Le Carré, paru aux éditions Les Lettres du Monde, suscite plusieurs réflexions sur le thème du progrès technique. L’auteur est chercheur en immunologie ; il a travaillé pendant plusieurs années en Afrique du Sud. Il raconte l’histoire d’un prisonnier blanc évadé des geôles de l’apartheid. La police à ses trousses, celui-ci cherche refuge dans les recoins hostiles des alentours du Cap. Il trouve un abri sur une langue de terre isolée, oubliée des hommes… une sorte d’île pour Robinson peuplée de tribus de babouins. Commence alors une étrange cohabitation. Le héros va vers les babouins car il a faim et soif, et parce qu’il s’ennuie. Les plus jeunes des singes sont intrigués par cet humain qui accepte leurs jeux et qui semble inoffensif. La rencontre va créer des liens. L’humain et les babouins cherchent à communiquer ; ils échangent des techniques. Ils paraissent disposés à s’entendre, mais cela ne dure pas.
Une scène seulement, pour ne pas trop en dire : le narrateur assiste au conflit entre deux tribus de babouins qui se disputent une source d’eau. Chez eux, il est établi de façon rituelle que la tribu qui poussera les cris les plus perçants l’emportera. Et tous les singes de crier, de monter dans les aigus… Un vacarme ! Alors le narrateur, qui a d’autres techniques et d’autres rites, saisit une pierre assez lourde, vise le chef des babouins ennemis et l’atteint en plein front. Il a gagné le combat et les babouins qu’il épaule boiront à la source, mais à quel prix ! Il a jeté la première pierre, cet humain qui ne supportait pas les rites des autres, et les babouins étant des imitateurs hors pair reproduisent le geste, par jeu ou par nécessité, pour une source ou pour une femelle, en sorte que cette tribu qui criait devient une armée de canardeurs enragés, toujours la pierre à la main. Le narrateur est dépassé. Il a provoqué une situation qu’il ne contrôle pas et qui, surtout, lui paraît irrévocable. Il a montré une technique, mais il est incapable de leur parler pour dire ce qu’il sait du rôle des lanceurs de pierre dans l’histoire des hommes. Il rompt l’ordre naturel, comme l’indique la forme de l’abri carré dans lequel il propose aux babouins de se réfugier. Il n’y a pas de carré dans la nature… mais l’humain est incapable de laisser la nature inchangée – ce n’est pas sa vocation. Ce roman de Schlomo Cohen est une parabole sur le choc des cultures et le transfert des techniques. Ecrit dans une langue belle et claire, rempli d’humanité et de « babouinité », il pose une vraie question.
P. Chabot
Chargé de Recherches en Philosophie au F.N.R.S.
Université Libre de Bruxelles.

