Ulrich BECK, SOCIOLOGUE CRITIQUE DE LA MODERNISATION
LA SOCIETE DU RISQUE : Sur la voie d'une autre modernité.
Ed.ALTO/Aubier 2002. Préface de Bruno LATOUR.
Traduit en français et édité en 2002 seulement, l’ouvrage d’Ulrich BECK est paru en Allemagne en 1986 juste avant la catastrophe de Tchernobyl qui est apparu à notre auteur germanique comme une confirmation dramatique de ses analyses. Malgré son caractère déjà ancien, « La société du risque » apparaît un peu comme l’ouvrage fondateur de la sociologie politique du développement technico-économique que l’auteur dénomme modernisation et dont il appréhende la réalité à travers la crise écologique. Ses références bibliographiques sont allemandes et anglo-saxonnes ; Günther ANDERS, Yvan ILLICH et Hans JONAS sont cités mais il ignore visiblement l’existence des auteurs français qui ont consacré leur œuvre pionnière à la critique du développement comme Jacques ELLUL, Bernard CHARBONNEAU et Jean BRUN.
Divisé en trois parties, seule la première et la seconde sont consacrées à l’impact politique de la science et de la technique tandis que la seconde est consacrée à l’individualisation de l’inégalité sociale et au déclin de la tradition dans la société industrielle. La thèse centrale d’Ulrich BECK repose sur l’idée que la société du risque s’appuie encore sur des représentations collectives héritées de la première société industrielle qui se trouvent en décalage complet avec les défis socio-écologiques de la seconde étape du développement. Pour lui, comme le montre les sous titres de son ouvrage (Sur la voie d’une autre modernité), la vrai modernité est celle qui incite à une démarche critique vis à vis de la modernisation, autrement dit l’esprit des Lumières qui a fondé historiquement l’idéologie du progrès doit reconquérir le champ social occupé récemment par les dérives obscurantistes de la Science et de sa fille la Technique.
Dominé par un point de vu historique et sociologique destiné à analyser le processus de modernisation, Ulrich BECK aborde deux séries de questions étroitement liées les unes aux autres.
Dans un premier temps, il aborde la question de la dimension sociale des grands risques que fait courir le développement industriel à l’humanité. A ce titre, il constate que les sciences exactes ont joué jusqu’à présent un rôle exorbitant dans l’évaluation de la crise environnementale. Or pour lui, la pollution n’est pas seulement un phénomène physico-chimique mais également le produit d’un processus socio-économique qui explique que la rationalité scientifique soit finalement surdéterminée par la rationalité sociale. Il s’agit là de rationalités conflictuelles (p.55) qui se manifestent actuellement dans tous les grands dossiers environnementaux, depuis le nucléaire jusqu’aux OGM en passant par le Gaucho. Ce point de vu méthodologique, lui permet alors de caractériser les risques produits par la modernisation. Il constate tout d’abord qu’à l’accumulation des richesses produites par l’industrie correspond dorénavant celle des risques ; c’est ce qu’il appelle « la face sombre de la modernisation » (p.38). Désormais toutes les catégories sociales sont concernées mais les plus défavorisées y sont plus exposées comme l’ont montré les grandes catastrophes industrielles comme celles de Bophal ou de Mexico (1984), la pollution massive des grands centres urbains et l’alimentation d’origine industrielle qui leur est dorénavant réservée.
Par ailleurs, ces risques sont de plus en plus difficiles à saisir par le commun des mortels.
Qu’il s’agisse de la dioxine, de la radioactivité, de la pollution électromagnétique ou des transgènes, ils ne peuvent donc être révélés que par la science, d’où le rôle stratégique joué par les experts. Ce caractère insaisissable se manifeste en particulier par ce qu’Ulrich BECK appelle l’effet induit latent, à savoir le temps de latence des dommages qui explique l’angoisse de l’homme moderne face à l’avalanche d’innovations technologiques soulignée avec tant de pertinence par Günther ANDERS. Le savoir vulgaire qui est celui du citoyen ordinaire devient alors impuissant à saisir ce qui le menace, comme jadis le primitif qui face à la nature avait alors recours à la magie pour s’en protéger. Pour l’homme moderne, c’est la science qui remplace la magie en fournissant les explications qui se veulent souvent des certitudes alors même qu’en matière d’environnement la complexité des phénomènes et l’ignorance de certains d’entre eux mettent ces dernières en échec. Il est en particulier bien connu que la synergie de toutes les molécules utilisées massivement dans tous les domaines d’activités reste pour l’instant impossible à étudier. L’expérience a aussi montré que les chercheurs et les experts pouvaient dans ce domaine se tromper lourdement, surtout en raison de leur aptitude à la dénégation résultant de leur foi dans leur propre savoir 1. L’histoire du risque nucléaire est à cet égard éloquente ! Car comme le souligne Ulrich BECK (p.102 et suivantes), le rôle des scientifiques ne peut être qu’équivoque puisqu’ils sont juges et parties. D’un côté ce sont eux qui mettent au point les innovations technologiques créant de nouveaux risques, de l’autre ce sont les mêmes à qui la société s’adresse pour les évaluer et les contrôler. Or la maîtrise des risques ne saurait relever d’un monopole des scientifiques puisque d’une part leurs connaissances sont souvent très lacunaires en matière de toxicologie comme de climatologie et que d’autre part toutes les valeurs-limites de pollution ne visent en définitive qu’à rendre socialement acceptable les atteintes à l’environnement (sans doute y a-t-il un rapport entre les deux !). Sur ce dernier point, l’auteur de La société du risque insiste à juste titre sur la normalisation qui vise à légitimer un droit des industriels à faire courir des risques sanitaires et environnementaux jugés négligeables comme le montre le dernier avatar de l’étiquetage des produits alimentaires à partir de 0,9% d’OGM 2. C’est ce qu’il appelle l’éthique biologique résiduelle (p.116) qui remplit une fonction politique. Ces valeurs limites juridiquement contraignantes sont par ailleurs toutes revues à la baisse depuis cinquante ans tandis que de nouvelles molécules enfin considérées comme dangereuses sont dorénavant prises en compte. Un tel constat fait mesurer à posteriori la relativité des jugements scientifiques assénés à l’époque avec arrogance par quelques experts imbus de leur savoir. Il souligne aussi le fait qu’une telle démarche conduit à prendre l’homme comme cobaye au regard des substances dont on ignore aujourd’hui les effets sur la santé et que par conséquent la réglementation ne peut pas prendre en compte (p.125). Toute l’histoire du développement techno-scientifique, depuis l’amiante jusqu’aux CFC, a démontré que ce qui hier était considéré comme inoffensif pouvait se révéler redoutable. Seul compte en définitive le retour d’expérience qui peut parfois être catastrophique 3. C’est pourquoi au rythme actuel de l’innovation technologique permanente induite par les progrès de la chimie et de la biologie moléculaire, il faut bien se dire que l’on n’est pas au bout de nos surprises ! Ceci explique la fonction pour l’instant surtout rhétorique du fameux principe de précaution qui explique que nous vivons dans une société de catastrophe où l’état d’exception menace d’y devenir un état normal (p.143). A ce propos, l’auteur n’a pas peur de mettre en cause la recherche car pour lui, pour continuer à faire de la recherche de façon honnête, il est indispensable d’avoir une conscience morale et politique, confortée et garantie par un cadre institutionnel (p.150).
Ces dernières considérations introduisent les développements consacrés aux rapports historiques que la science entretient depuis la dernière guerre mondiale avec le politique. Pour Ulrich BECK, cette période a connu un changement de paradigme fondamental. On est passé en effet de ce qu’il appelle la scientifisation simple à la scientifisation réflexive (p.347). La première correspond à la période des fameuses trente glorieuses chères à l’ingénieur FOURASTIER où l’activité scientifique prétendait reposer sur des certitudes et fondait la légitimité des politiques publiques tout en prétendant se situer hors du champ social et se fonder sur le tabou théorique de la neutralité axiologique (p.378). Tout a changé à partir des années 70 avec la naissance du mouvement écologique en Europe. La crise environnementale a mis à mal l’autorité de la science et remis en question sa soit-disant neutralité axiologique. Des scientifiques « dissidents » tels que Rachel CARSON, Barry COMMONER ou Denis MEADOWS ont commencé à critiquer les scientifiques « officiels ». Le consensus existant au préalable au sein de la communauté scientifique a éclaté et a commencé à voir le jour tout un discours alternatif sur la science et la technique. Au sein du monde de la science jadis uni éclatent dorénavant des controverses qui ébranlent la croyance collective dans les décisions publiques prises au nom de la légitimité de la science 4. Cette crise ne disqualifie pas pour autant le rôle politique de la science qui paradoxalement devient de plus en plus irremplaçable. La science perd de son aura, mais devient indispensable (p.372) comme le montrent les débats actuels sur l’effet de serre, les plantes transgéniques ou les dangers hypothétiques induits par les antennes pour les portables 5. Autrement dit les impacts négatifs du développement créent un nouveau champ d’expansion pour la science avec la naissance de nouvelles disciplines telles que l’écotoxicologie, la climatologie ou encore la cyndinique. Comme le remarque notre auteur, compte tenu de l’accumulation des menaces, le recours à la science comme à sa fille la technique devient encore plus pressant. Il condamne alors les scientifiques à la recherche de réponses qui se veulent infaillibles et à des postures de certitudes destinées à rassurer l’opinion et qui visent à occulter la dimension politique des problèmes 6. Le manifeste des prix Nobel au colloque d’Heidelberg en 1992, les déclarations récentes de l’Académie des Sciences à propos de l’innocuité supposée des OGM et celles de l’entreprise BAYER relatives à l’innocence de l’insecticide Gaucho sont là pour le prouver !
L’ouvrage se termine sur un constat historique majeur : ce qu’il appelle la modernisation n’a pu avoir lieu que dans la mesure où elle a toujours prétendu se situer hors du champ du politique. Depuis ses origines, la révolution scientifique et technique combinée avec la croissance économique n’a jamais fait l’objet de débats publics contradictoires en raison de l’idéologie du progrès, commune au courant socialiste et à la bourgeoisie. Les grandes mutations du XX ième siècle provoquées par cette révolution ont complètement échappé aux passions politiques qui l’ont ensanglanté. Suivant l’expression de l’auteur, le système de modernisation s’est cantonné à ce qu’il appelle une subpolitique (p.403). Il en a résulté un décalage complet entre le champ traditionnel du politique et l’ensemble des mutations provoquées par le développement scientifique, technique et économique. Ulrich BECK soulève ici une question plus que jamais actuelle, jadis abordée par Jacques ELLUL sous le qualificatif d’illusion politique, qui est celle de l’impuissance des politiques face aux conséquences sociales et écologiques du développement. Un tel constat amène cet auteur à se livrer avec pertinence à toute une critique de la démocratie représentative dont le fonctionnement apparaît plus que jamais formel au regard d’une exigence démocratique authentique. Des questions vitales pour la vie quotidienne des gens sont dorénavant traitées ailleurs qu’au sein des instances représentatives légitimes 6.
En prenant comme exemple le monde médical (p.436) et celui de la recherche (p.446), il en arrive à la conclusion que toutes les grandes décisions engageant le futur de l’humanité échappent largement aux instances politiques classiques 7. Depuis le nucléaire jusqu’aux biotechnologies moléculaires, toutes les grandes mutations d’origine scientifique ont été initiées par des groupes de professionnels sans aucune conscience citoyenne mais guidés essentiellement par la recherche de la performance technico-économique. C’est ainsi que des corps de techniciens du secteur public comme privé arrivent à confisquer des questions qui engagent la collectivité tout entière. Le processus galopant d’innovation technologique échappe donc complètement aux institutions politiques qui se contentent alors de les accompagner réglementairement et financièrement. L’affaire actuelle de la levée du moratoire sur les OGM illustre parfaitement ces analyses 8.
Au terme de cette longue réflexion, notre auteur dégage trois scénarios possibles. Dans le premier, il imagine la poursuite du système quels qu’en soient les coûts sociaux et écologiques avec un recours accru à la science et à la technologie (p.474). Une hypothèse pertinente aujourd’hui. Un second scénario envisage la démocratisation de l’évolution technico-économique à l’image des politiques sociales qui ont commencé à être initiées par les Etats européens à la fin XIXième siècle (p.481). Les politiques publiques actuellement dominées par l’idéologie du développement durable et par la recherche d’une meilleure gouvernance correspondraient assez à ce scénario, encore qu’il faille faire dans ce domaine la part de la rhétorique obligée ! Les quelques expériences de conférences citoyennes et de débats publics s’inscrivent dans cette orientation9. Dans le dernier qui reste le plus flou, Ulrich BECK fait référence aux pratiques de résistance et de contre pouvoirs qui se sont développées depuis trente ans au sein de la société civile à travers le mouvement associatif environnemental. A ce titre il ne cherche nullement à nous présenter une solution toute faite en tombant dans un travers idéologique mais plutôt à préconiser une attitude morale de démarche critique et de résistance ayant pour objectif la ré appropriation politique de la modernisation. Une attitude que nous ne pouvons que partager.
Il s’agit donc là d’un des rares ouvrages contemporains destiné à cultiver une conscience politique moderne, ouverte à la fois sur l’exigence de liberté humaine et le respect de la nature. Deux critiques cependant pour conclure : Ulrich BECK ne s’est pas du tout attaché à analyser le développement en tant que système dynamique accompagné de rétroactions positives provocant son emballement. Si l’autonomie du développement par rapport à la politique a été effectivement abordée, rien n’est dit sur les effets de standardisation culturelle, sur la concentration croissante du pouvoir entre les mains d’une oligarchie technicienne, sur l’effacement des frontières existant entre le réel et l’imaginaire par les NTCI et sur l’artificialisation généralisée des rapports de l’homme et de la nature. Il y a là toute une série de questions soulevées par d’autres auteurs qui sont laissées de côté et font pourtant partie intégrante de la modernisation. Par ailleurs, on peut aussi noter que notre auteur germanique fait preuve parfois d’un optimisme excessif quant aux potentialités positives de la modernisation qu’il s’agisse de l’avènement de la microinformatique ou des nouveaux mouvements sociaux. L’expérience acquise dans ce domaine depuis la publication de La société du risque nous a cependant appris les limites représentées par ce qui était alors représenté comme un espoir pour l’humanité.
Simon CHARBONNEAU – LAP/LADS Université de Bordeaux I

