Claire Préaux 1904-1979
Biographie (par Jean BINGEN)
Nous reproduisons la notice publiée par: Jean BINGEN, Grec et
latin en 1983 et 1984. Cinquante années de philologie classique à l'U.L.B.
1934-1984 (Bruxelles, 1984) pp. 146-147.
Pour un exposé plus détaillé, on consultera: Jean BINGEN,
Académie Royale de Belgique. Annuaire 1995 (Bruxelles, 1995) pp. 101-127.
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Il est imprudent de cerner en trop peu de mots, et après qu'on
en a tant dit, la personnalité rayonnante de Claire Préaux et son destin
exemplaire.
Elle était née à Liège d'une famille aisée, et, suivant une des voies
raisonnables et difficiles qu'on réservait alors aux jeunes filles qui avaient
l'intention de s'inscrire à l'Université, elle acquit une formation
d'institutrice dans une institution d'élite dont elle garda un souvenir
enthousiaste. Puis elle progressa sûrement et rapidement dans l'aventure
universitaire: en 1927, elle obtient le doctorat avec la plus grande
distinction, est aspirante au F.N.R.S. pendant cinq ans, avant de devenir
l'assistante de M. Hombert en 1934 et agrégée de l'enseignement supérieur en
1939. L'ouvrage de 646 pages qui vaut ce titre à Claire Préaux, l'Économie
royale des Lagides, est
l'oeuvre de maîtrise non seulement d'une jeune historienne à laquelle plusieurs
travaux d'approche ont déjà valu la reconnaissance internationale, mais aussi
de la nouvelle école de papyrologie qui s'est développée à Bruxelles, à la
Fondation Égyptologique Reine Élisabeth. Le livre est au départ un
dépouillement exhaustif de toutes les sources papyrologiques qui ont trait à la
vie économique de l'Égypte ptolemaïque ou aux manifestations du pouvoir dans un
pays à double tradition culturelle. Confrontant ces sources avec ce que nous
apprennent les historiens et les inscriptions, le livre décrit en même temps
d'une manière systématique les dépenses et les revenus des Ptolémées, le
fonctionnement de l'"économie royale" et les effets de celle-ci sur
la société, sur le droit et sur la morale. Mais, d'emblée aussi, le livre est
conçu comme une synthèse, l'étude globale du "mouvement" de la
société lagide, et cette synthèse, fatalement, est marquée par son temps:
d'abord l'analyse du fait socio-économique reste institutionniste et, comme
telle, privilégie la volonté royale, les mécanismes administratifs ou les états
juridiques; ensuite, marquée par l'oeuvre de Wilcken, de Rostovtzeff,
d'Heichelheim, autant que par les préoccupations du moment - des plans
quinquennaux à Tenessee-Valley - la synthèse asseoit comme nécessaire
l'hypothèse de travail d'une économie dirigée des Lagides. C'est ce dernier
point, le moins bien établi dans cette oeuvre considérable, qui frappa le plus
le monde savant et marqua longtemps les recherches sur les économies
hellénistiques. Or, une lecture attentive du livre montre qu'en progressant,
l'analyse nuance sans cesse la portée de l'hypothèse de départ au point que les
conclusions sur l'examen des revenus royaux et les conclusions générales ne
parlent plus d'économie dirigée, refusent l'idée d'une économie d'État
concertée, pour étoffer une notion plus souple: l'économie royale, qui sera en
fin de compte le titre révélateur de l'ouvrage. C'est, dès 1939, que la jeune
historienne a ainsi préparé la mise en cause ultérieure de l'histoire
hellénistique d'"avant 1950", mise en cause à laquelle elle
contribuera par plusieurs articles, mais surtout avant sa mort par son Monde
hellénistique: la Grèce et l'Orient (323-146 avant J.-C.) (1978).
Ce ne serait guère faire justice à son oeuvre scientifique que
d'oublier la richesse de ses recherches originales dans les domaines les plus
variés de l'Altertumswissenschaft, particulièrement l'histoire de la science
grecque et le théâtre grec, voire la pédagogie des langues anciennes.
Caractéristique de cette ouverture d'esprit est son mémoire sur La lune dans
la pensée grecque (1973).
En fin de lecture, on y perçoit à peine que le livre est né d'une méditation de
féministe militante sur la dépréciation originelle de l'élément féminin dans la
conscience grecque, avec la lune comme "projection, dans le ciel et de là
dans notre destin, de l'inégalité du couple humain". En effet, dans l'état
définitif de la rédaction, la lune est traitée comme un objet d'étude
privilégié de la place que le "schéma de sympathie" occupe dans la
pensée grecque et de la difficulté qu'on éprouve à concilier cette notion avec
les exigences d'une explication causale et rationnelle de l'univers. De
l'influence de la lune dans le rythme et les incidents de la vie jusqu'à la
mécanique céleste, l'astronomie ou l'astrologie, c'est tout le problème de la
naissance et des limites de la pensée scientifique en Grèce dans ses rapports
avec les croyances, les freins psychologiques et l'empirisme de la technique,
qui se trouve posé.
Claire Préaux fut autant qu'un savant une femme d'enseignement. L'importance
qu'elle a accordée à sa direction des stages pédagogiques comme la qualité de
ses cours ont marqué près de quarante promotions de futurs professeurs de grec
et de latin. De plus, répudiant le confort des tours d'ivoire, elle se
dépensait pour entretenir les auditoires les plus variés et les plus lointains
de l'antiquité ou des problèmes culturels contemporains.
Enfin on ne peut oublier les consécrations exceptionnelles qu'elle a obtenues
en Belgique et à l'étranger par le Prix Francqui, par les doctorats honoris
causa ou par son accueil
dans diverses académies, particulièrement l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres et l'Académie Royale de Belgique, dont elle dirigera la Classe
des Lettres. Ces honneurs étaient dus au savant et à l'être d'élite qu'elle
était sur le plan moral; elle les a intensément vécus, particulièrement là où
elle y sentait une valorisation équitable de la femme nouvelle dans le monde de
l'intelligence.
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