Elle a 16 ans, longue et fine. Née en France de parents zaïrois, arrivés à Lille il y a une vingtaine d'années. Famille où il y a plusieurs filles, une aînée qui est mariée, bien insérée dans la vie, installée à 100km d'ici. Un frère un peu plus jeune qu'elle, gravement handicapé, le 1° garçon après plusieurs filles. Je crois que les parents, ne se sont jamais remis de ce premier garçon, " complètement raté ", après plusieurs filles. Et encore un plus petit, bien normal lui.
En un mot sa place dans la fratrie n'est pas évidente. Son père déprime depuis quelques années, n'a plus de travail, sa dépression a des expressions très somatiques, peu lisibles pour lui, il mentalise mal sa souffrance, et parle des ses paralysies pour lesquelles les médecins n'ont ni diagnostic ni traitement.
Elle dit qu'elle s'entend bien avec son père. Lui dit qu'elle est chiante (en son absence). La mère voyage, longtemps, en Afrique plusieurs fois par an et laisse là toute la famille, avec des enfants ados, ou à peine. Cette femme dit que c'est pour faire des affaires , et son mari explique qu'à chaque fois elle y perd de l'argent.
Cette mère m'a confié récemment qu'elle a un amant en Afrique, qu'elle veut divorcer. Comme elle est catholique, elle ne laisse donc pas tomber son mari et ses enfants.
La jeune vient en consultation en septembre, me pose franco un tube de Victan sur le bureau : " votre associé m'a donné ça, il y a 2 jours, ça ne fait rien ", je veux du tranxène, et du xanax pour ma copine. J'essaie de comprendre l'origine de son anxiété, elle me dit que l'IVG faite en avril en est la cause.
Je lui dit qu'elle aurait plutôt besoin d'autre chose, d'antidépresseurs, alors elle commence à me faire un numéro d'enfer, avec menace de ne pas sortir du bureau tant qu'elle n'a pas ce qu'elle veut (même le rapport de force est contre elle, je dois peser pas loin du double de cette fille maigre de 16 ans, je pourrais la faire sortir par la peau du dos), elle manipule la menace, l'insinuation injurieuse (sur ma médiocre compétence), les questions d'argent : " puisque mon père vient toujours payer les consultations de ses enfants après ", (avec retard, mais c'est vrai), je peux exiger ce que je veux, c'est comme à Auchan, je paye, donc j'ai droit.
C'est le patient qui était 2 places après elle dans la salle d'attente qui me l'a signalé, en en parlant comme de la jeune qui est resté 50 minutes dans mon bureau (reproche implicite ?, je n'avais pas regardé ma montre) assez drôle de la part d'un monsieur de 57 ans qui a passé plusieurs années en prison lui-même pour des actes de violence.
Cette consultation m'a laissé une nette impression de malaise. Qu'une fille, et aussi jeune, puisse faire le même numéro qu'un junkie endurci, en sachant les difficultés du père. Tableau terrible de certaines familles de banlieue.
Elle est revenue cette semaine, en me demandant de la soigner pour un problème gynécologique. Habillée magnifiquement, comme les africains savent le faire, (pas le tryptique : jean, pull camionneur, dogmartins des ados européens) contraste majeur avec l'autre fois. Car elle a perçu une " boule " qui fait mal dans le vagin. Je l'ai donc examinée, puis proposé un traitement anti-infectieux, A ce moment, elle me questionne : est-ce que c'est son copain, qui fréquentait auparavant une toxicomane, qui lui pas refilé cette maladie.
Elle a souri, m'a répondu que le tranxène lui faisait du bien.
A la réflexion, cette consultation est-elle positive ou négative ? je m'interroge, le problème gynécologique ne m'a pas paru majeur, était-ce un prétexte, pour discuter, vérifier ma compétence de généraliste, me faire prescrire des benzos par un stratagème habile, ou présenter une forme d'excuse de la mauvaise attitude lors de la consultation précédente, c'était sans doute un peu tout ça.
Depuis elle est encore revenue, à une occasion, avec son éducatrice, pour demander des benzos encore, j'ai expliqué devant elle et l'éducatrice tout le mal que je pensais de ces produits pour elle, elle a répondu qu'elle irait voir un autre médecin.
A une autre occasion, elle s'est planté sur une chaise dans l'entrée de la salle d'attente, en tentant de passer devant tout le monde, 3 autres africains (deux profs de maths masculins, et une mère de famille, avec un enfant), lui ont signifié qu'elle devait attendre son tour. Etrangeté de la rencontre de ce jour-là, la dernière personne présente était une étudiante en thèse du Burkina. Salle d'attente d'Afrique dans une banlieue flamande !
Elle est encore revenue quelques jours plus tard, a pris tranquillement son tour. Dit que son ventre la faisait encore souffrir. Ca s'est mieux passé avec sa mère que ce qu'elle craignait.
Quels problèmes dans cette histoire :
Je n'osais pas lui dire net que je pensais qu'elle prenait de l'héro (et si je me trompais ? quelle accusation ravageuse pour une ado), elle m'a demandé à ce moment ce que je pensais du Rohypnol. Là j'ai finit par dire que le tranxène est un médicament qui rendait drogué, et c'est pour ça que je n'en prescrirai pas, elle a fini par dire qu'elle était droguée au tranxène. La consultation s'est arrêtée à peu près là.
Elle est partie en jetant le rouleau de papier dans la cuvette des toilettes, et en fouillant quelques tiroirs où nous laissons des papiers feuilles sans importance près de la salle d'attente.
Deux jours plus tard, j'étais remplacé, elle a fait un même numéro à mon remplaçant, qui m'a dit, ignorant que je l'avais vue : " pour moi c'est une toxicomane ".
Là je lui ai demandé si elle allait mieux que l'autre fois, que je me demandais si elle aussi elle ne touchait pas à l'héro, car je ne connais qu'une sorte de gens qui sont capables de demander du Tranxène avec autant d'énergie.
Je lui ai dit que si (maintenant, ou un jour) elle avait besoin d'aide elle pouvait compter sur moi. Enfin je rédige l'ordonnance de traitement gynécologique, et une fois que j'ai fini, elle me demande une boîte de Lysanxia, J'ai noté Lysanxia 10, 1 boîte, ai conseillé de ne pas en abuser, et réitéré que quand on allait pas bien un suivi psychologique était indispensable (j'avais déjà donné ce conseil, et une coordonnée précise lors de l'autre consultation), elle m'a répondu qu'elle voyait quelqu'un de temps à autre.
Quand ce fut le tour de consultation de la mère, elle se sont disputé, puis frappées, les 2 profs ont du les séparer !
Puis quand ce fut son tour, elle a cherché mollement à se justifier, j'ai écouté sa plainte qui ressemblait à une colopathie, pratiqué un examen clinique, bien vu ses bras, le climat permettait le port de manches courtes : pas de traces d'injections. Ensuite j'ai prescrit un traitement, puis lui ai expliqué calmement que " c'était pas du jeu de passer avant tout le monde ", elle a écouté, nous avons parlé de ce qui se passait dans sa tête, du fait qu'elle habite maintenant chez un sœur, que sa mère revient d'Afrique dans quelques jours, et que ça ne lui plaît pas vraiment de la revoir.
Elle m'a aussi affirmé qu'elle ne prenait plus de benzos.
Et la prévention : je pense qu'écouter, laisser la violence passer, ne pas fermer la porte malgré tout, et désigner les choses avec nuance et clarté, peuvent aider une adolescente, qui est sur la pente vers une toxicomanie. Mais est-ce que ça marchera ?
Luc Beaumadier juin 98
MF & SP
