Drogue d'usage, drogue d'abus; le
médecin et l'usager de drogue
Marc Jamoulle, MD, MPH mai 1998
médecin de famille,
Unité Médecine de Famille
et Soins Primaires, ESP-ULB¨
Texte préparé pour un atelier de la 6ème Université
d’été T3E (Toxicomanie - Europe -Echanges - Etudes)
Les polytoxicomanies en
Europe, Bruxelles, 25-26-27 juin 1998
Thérapeutique et automédications
Le sac du patient et le sac du tox
Les médecins, une source
inépuisable de produits
Le Dormicum, un produit qui ravage
bien
Le Lorazépam réveille la violence
d’un ancien Rocheman
Le Lorazépam à l’origine d’un
accident de travail particulier
Les médicaments sont délivrés
sous responsabilité médicale
Un titre provocateur, tant il
engrisaille la limite entre l'usage et l'abus, entre le médicament et la
drogue, entre l'utilisateur de produits pharmaceutiques et l'usager de drogue.
Et pourtant c'est bien des limites de la thérapeutique médicale dont il s'agit
quand il faut aborder les marchés détournés des opiacés thérapeutiques
(codéine), des barbituriques (Vesparax®), des benzodiazépines
(Valium®, Xanax®, Rohypnol®) et bientôt
peut-être des sérotoninergiques (Prozac®, Seroxat ®).
L’analogie d’usage entre les médicaments prescrits pour la sphère mentale et
les drogues de rue est frappante. Les
médicaments prescrits par les médecins et détournés de leur usage le sont-ils
sans responsabilité aucune des producteurs, prescripteurs, délivreurs et
autorités sanitaires ?
Mots clefs : assuétude - pharmacothérapie - drogue de
rue - médecine - médicament - benzodiazépines - lorazépam
D'innombrables substances
thérapeutiques ont été détournées de leur usage depuis que la médecine s'appuie
sur une pharmacologie réputée scientifique. L'héroïne elle-même est toujours
reprise à la pharmacopée en Angleterre et tous les produits sédatifs ou psychotropes
ont été mis à contribution par des esprits chercheurs de sensation différentes.
Du Chloral aux Barbituriques,
des Benzodiazépines (BZD) aux SSRI (serotonin selective reuptake inhibitors),
toutes les prescriptions peuvent être détournées volontairement ou nom par des
patients aux abois. Il n'est pas encore certain que les nouveaux
antidépresseurs donneront lieu au même marché sauvage que nous connaissons avec
les benzodiazépines dont le caractère addictif est maintenant bien documenté[1].
Ces dernières, comme le relève Charles Medaware dans un ouvrage brillant à
propos du marché de la dépression[2],
étaient réputées très sures et non addictives au moment de leur mise sur le
marché.
En examinant le marché des
drogues médicamenteuses en Europe, on s'aperçoit de la diversité des usages
selon les groupes locaux. Ceux-ci forment souvent des communautés d'usagers
sélectifs. C'est ainsi que le Témazépam, retiré récemment de la prescription
des omnipraticiens[3] anglais, était confiné à certaines
régions d’Angleterre comme drogue de rue alors qu'il est inconnu des
toxicomanes de Belgique et de France. Le Triazolam (Halcion) était aussi très
prisé des toxicomanes anglais avant son retrait du marché anglais en raison de
ses effets secondaire psychotropes [4]
(alors qu’il reste commercialisé en Belgique). De même l'Alprazolam se
développe en Espagne (Trankimazin®) [5]comme drogue de rue alors qu'en
Belgique (Xanax®) nombreux sont les patients non toxicomanes qui en
deviennent dépendants. Le Chlorazepate est préféré en France (Tranxène®)
et en Espagne (Tranxillium®)5
comme drogue de rue mais peu en Belgique. Seul le Diazépam (Valium®)
et le Flunitrazépam (Rohypnol®) échappent, semble-t-il, aux
particularités locales. Le Rohypnol en particulier est partout populaire[6], exigé, protégé ou interdit. Son
interdiction en Angleterre et aux USA[7]
ne suffit pas à ébranler les autorités sanitaires des autres états d'Europe où,
substitut dangereux de l'héroïne, il continue à faire des ravages en toute
tranquillité. Et nous n'avons abordé que les BZD. Du côté des barbituriques, le
Vesparax® poursuit sa carrière en Belgique et a de nombreux morts à
son actif alors qu'il n'est plus nécessaire d'en disposer en thérapeutique. La
buprénorphine (Temgésic® - Subutex®) est devenue en
France un instrument récréatif et
mortel[8],
source de marché noir. Des nouvelles voies sont explorées en Ecosse avec la
carbamazépine. (Tégrétol®)[9].
Pour qu'il y ait possibilité de
relation thérapeutique il faut que le patient accepte le rôle du malade mais il
faut aussi que le médecin accepte le rôle du thérapeute.
On sait que le rôle de
thérapeute n'est pas vraiment facile dans ce cas et que, même si certains
passionnés de médecine s'investissent dans l'approche thérapeutique des usagers
de drogues, ils peuvent être entourés de collègues peu compétents, mal formés
ou plus simplement vénaux qui
transforment ainsi l'offre de soin en une offre de vente. D'autres, investis de
"mission sacrée" jouent les boucs émissaires pour les politiques ou
juges frileux qui frémissent de peur devant l'opinion publique souvent
manipulée.
Que dire alors du rôle du
malade? Pour pouvoir endosser le manteau du malade, sortir de l'enfer de la rue
et entrer dans le purgatoire de la médecine, il faut une solide dose de courage
et être particulièrement entouré, ce que les "Tox" ne sont
généralement pas. De la rencontre d'un malade qui ne se reconnaît pas comme tel
et de thérapeutes inadéquats, il ne peut ressortir que de la médecine de bazar,
profondément influencées par les croyances des uns et des autres. Les médecins
donneront ce qu'ils croient bon pour être débarrassés au plus vite de ces
malades gênants. Ceux-ci ayant eux-mêmes acquis une expérience de terrain avec
les substances les plus adaptées à leur besoins, substitutifs ou récréatifs,
feront le nécessaire pour obtenir les produits adéquats.
Il est dès lors logique que les
produits les plus prescrits dans la population générale deviennent les plus
populaires dans la population des drogués de rue dans la mesure ou ces produits
assouvissent les angoisses des uns et des autres, médecins y compris. Comme le
Témazépam a fait l’objet de 286 millions d’ordonnances3
en Angleterre entre 1981 et 1989, il
n’est pas étonnant, vu sa rapidité d’action, qu’il soit devenu un produit
d’usage de rue dans ce pays. Les médecins ne prescrivent pas par hasard telle
ou telle substance. Ils sont l’objet d’un marketing publicitaire soigneusement
élaboré. Il pourrait dès lors exister une relation directe entre l’effort
publicitaire consenti et les types de drogues retrouvées dans la rue.
Médecin de famille en activité
dans une population urbaine d'une ville ex-industrielle et minière, je soigne
depuis 25 ans, comme généraliste, tous ceux qui pensent que leur problème est
un problème de santé.
J'ai vu arriver un jour une dame
d'un certain âge accompagné de son mari. Attiré par ma récente réputation
erronément salvatrice, suite à la publication d'une étude sur le Rohypnol6, ils avaient été séduit par mon
label "vu à la télé"[10].
Apres s'être présenté, il me dit douloureusement que sa femme était soignée depuis
si longtemps par tant de docteurs. Ils avaient pensé que je leur apporterais la
solution tant cherchée. Alors, lentement et silencieusement, il sortit d'un
grand sac en plastique posé à terre à côté de mon bureau une série
impressionnante de boîtes de médicament qu'il posa minutieusement une à une sur
la table. Fasciné par le procédé, je dénombrais un à un toutes ces médicaments,
prescrits me dit-il ensuite, par trois psychiatres et un médecin généraliste
visités ces quatre dernières années. Il y avait là tout l'arsenal
pharmacologique de la santé mentale. En gros j'ai pu regrouper les médicament
étalés en quatre grande classes (voir Tableau
1) selon qu’ils s’adressent à l’angoisse, à la dépression, à la folie ou
au désarroi.
A l’évidence, cette femme
profondément dépressive était victime de la médecine à l’envers. La médecine à
l’envers est abondamment pratiquée. Dans ce type de pratique, l’angoisse est ce
qui se soigne par les anxiolytiques, la dépression est avérée quand elle réagit
aux antidépresseurs, la folie se démontre par son anéantissement par les
antipsychotiques et quelques substances utilisées comme placebo ou pour faire
passer du temps traduisent le désarroi du couple thérapeute-patient.
On imagine en consultant le
contenu du sac de notre patiente le désarroi des praticiens (et y compris le
mien) devant un tableau si complexe et le « diagnostic » opératoire
devient celui de « dépression-anxieuse-délirante-rien-à-y-faire »
Par analogie avec le tableau 1
on peut classer assez facilement les substances prises par les « usagers
de drogues », euphémisme pour « toxicomanes ». Il y a une
étrange analogie entre les opiacés, tranquillisants et somnifères du « tox »
et ceux pris en routine par nos patients réputés «normaux » (voir Tableau 2).
Comme antidépresseur et pour se réanimer d’une vie si pesante et obérée par le
non faire, les tox préfèrent de loin les amphétamines, la cocaïne ou l’XTC,
substances qui au fond remplissent les mêmes fonctions que le Prozac et autres
stars du bien être sur pilule. Alors que les médecins tentent de maîtriser cet
esprit qui parfois s’envole, les usagers de drogues l’explorent avec
délectation en utilisant des substances aussi raffinées que le LSD, la
psylocybine, le Dextromethorphan (DXM) ou l’Angel dust (PCP) et la liste n’est
pas limitative. Et enfin, pour faire passer le temps entre deux prises ou pour
se donner le temps de retrouver la vie, certains opiacés peuvent être utiles et
sont utilisés parfois à grande échelle. Le Cannabis, quant à lui, principal
véhicule de l’intoxication à la Nicotine chez les jeunes, occupe une place à
part et pourrait se retrouver dans les quatre catégories mais pas comme drogue,
simplement comme agent socialisant.
|
Ecraser |
Raboter |
|
Tranquillisants |
Antipsychotiques |
|
et somnifères |
et connexes |
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Théralène (alimémazine) |
Haldol (halopéridol) |
|
Tranxène (clorazépatte) |
Dipipéron (pipampérone) |
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Uni-tranxene |
Dogmatil (sulpiride) |
|
Lexotan (bromazépam) |
Deanxit (flupentixol+mélitracène) |
|
Clozan (clotizépam) |
Orap forte (pimozide) |
|
Valium (diazépam) |
Clopixol (zuclopenthixol) |
|
Procalmadiol (méprobamate) |
Tremblex (dexétimide) |
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Rohypnol (flunitrzépam) |
Vesalium (halopéridol +isopriamide) |
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Stilnoct (zolpidem) |
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Ranimer |
Gagner du temps |
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Antidépresseurs |
Placebos |
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Trazolan (trazodone) |
Défatyl plus |
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Seroxat (paroxétine) |
Sedinal |
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Vivalan retard (vilaxazine) |
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Pertrofan 25 (désipramine) |
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Prozac (fluoxétine) |
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Anafranil 25 (clomipramine) |
|
Tableau 1 Le Sac du
patient :Contenu du sac de médicaments d’une patiente polypsychiatrisée
vue en consultation de médecine générale, Gilly, Belgique, 1996. Médicaments prescrits en 4 ans par trois
psychiatres et un généraliste
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S’Ecraser |
Se Raboter/Délirer |
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Opiacés, tranquillisants |
psychodysleptiques |
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et somnifères |
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LSD |
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Morphine |
Psylocibine |
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Buprénorphine IV |
DXM |
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Codéine |
PCP |
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Méthadone |
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Héroïne |
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Cannabis |
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Tranxène (chlorazépatte) |
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Lexotan (bromazépam) |
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Clozan (clotiazépam) |
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Valium (diazépam) |
Gagner du temps |
|
Procalmadiol (méprobamate) |
|
|
Rohypnol (flunitazépam) |
Méthadone |
|
Vesparax (brallobarbital+hydroxyzine) |
Buprénorphine |
|
|
Codéine |
|
s’animer /s’ECLATER |
Dextropopoxyphène |
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|
Cannabis |
|
Amphétamines |
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|
Cocaïne |
|
|
XTC |
|
Tableau 2 Le sac du
tox : Essai de classement raisonné des substances utilisées
en
auto-médication de mal-être
« Ma grand-mère, du
Témésta, elle en a tant qu’elle veut. Son médecin lui en fait autant qu’elle
demande ». « Des médocs, il y en a toujours chez mois, mes vieux en
prennent tous les deux » sont des phrases habituelles de consultations
avec des jeunes usagers de drogues. Il est vrai que les tranquillisants,
mineurs ou majeurs sont dispersés dans le pays avec une désinvolture étonnante.
Les patients sont exigeants, les médecins débordés ou désemparés, à l’affût de
nouveau patients ou angoissés eux-mêmes de perdre un client. « Mettez-moi
donc deux boîtes de 50 comprimés » est si souvent entendu et on se lasse
vite d’expliquer pourquoi on refuse. Ces produits, présentés comme anodins par
nombre de visiteurs médicaux sont souvent dangereux. En voici quelques
témoignages :
« En tous cas, le
produit du gastro ravage bien, mais je ne me souviens pas de ce qu’il m’a dit »
me relate mon patient en maintenance par méthadone. Ancien fan de médoc, qu’il
prenait déjà avant l’héroïne, pour être bien ravagé, il connaît bien cette
sensation d’obnubilation mais cette fois c’est avec le Dormicum qu’il l’a
retrouvée. Il a bénéficié d’une injection qui lui a permit de subir une
gastroscopie.
Le
Témesta® est le somnifère sacré de milliers de personnes âgées dans notre pays
et est souvent présent dans « l’armoire à produits » des
patients. J’ai eu récemment l’occasion
d’entendre l’histoire de l’intoxication aiguë par ce produit vécue par un de
mes patients. Cette personne était en suivi de traitement par méthadone en
médecine de famille, fin de deuxième année. On trouvera dans le Tableau 3 la reproduction de mes notes de
consultations.
Héroïne en fumette arrêtée
depuis un an (en maintenance par la méthadone. Intoxication majeure itérative
par le Rohypnol (plus de 30c/jour) stoppée il y a deux ans. Pas d’alcool.
Travaille régulièrement comme peintre en bâtiment qualifié. 23 ans. Vit en
couple. Projette d’avoir un bébé. Aucune introspection. « Tout va
bien ». Ciel bleu. Faits relatés par la compagne et le patient quatre
jours plus tard. Lui ne se rappelle plus vraiment ;
·
Suite
à une rage de dents, il a souffert d’insomnie majeure.
·
Prend deux Témesta® 2.5 (de sa
compagne) pas d’effet, toujours mal aux dents, ne dort pas, reprend 3 Témesta®
½ heure après.
·
Commençait à devenir bizarre, disait à sa
compagne qu’il se sentait « ravagé », bien, mais toujours avec son
mal de dents.
·
Il reprend encore 2 comprimés alors qu’il a
déjà perdu le contrôle des événements, pour ensuite finir toute la boîte d’un
coup (20 comprimés au total).
·
Le couple résidait chez la mère du patient. Ce
dernier devient agressif vis-à-vis de sa mère et commence à lui reprocher de le
couver. Le papa reconduit le couple en voiture.
·
Début d’hallucinations, voit des paquets de
chips à ses pieds, pense qu’il est dans un train ou un taxi.
·
Arrivé à la maison, et vu l’état d’énervement
du fils, le père démissionne et retourne chez lui.
·
A la maison, agressif, sort faire un tour.
Voulait aller voler «pour avoir de l’argent», prend des tournevis pour
entreprendre une effraction, ne l’a pas fait.
·
Il revient en pleurant disant que des gens le
surveillent, voyait quelqu’un derrière sa compagne, la police dans le corridor,
de l’eau dans les escaliers. Il répétait «je deviens fou, je deviens fou». Il
voyait des pilules partout à terre : «Ramasse-les, tu vas marcher dessus»
disait-il à sa compagne. Il demande une pilule de méthadone (35mg). Refusée par
sa compagne. Refus ® énervement ® agressivité, reçoit la boîte (peur), prend
tout (15 gélules).
·
Il divague encore plus, repart avec son
tournevis puis revient, toute la nuit. S’engueule avec sa compagne.
·
Finit par se calmer vers quatre heures du
matin. Surexcité. Hallucination maximale. Des pilules, des femmes, de l’eau,
les meubles qui bougent...
·
Il a demandé à appeler ses parents. Les parents
l’ont amené à l’hôpital. Biologie, prise de sang, repos quelques heures. Retour
à la maison.
·
Amnésie rétrograde quasi complète. Encore un
peu ravagé. Se souvient de certains faits si on les lui raconte.
Tableau 3 Effet
d’une intoxication aigue par le Lorazépam (Témesta®) : Intoxication aigüe non
contrôlée par le Témesta chez une
patient en traitement par méthadone. (en gras , les principaux symtômes)
On a donc affaire à une
intoxication aiguë chez un sujet d’apparence normale, avec une bonne
socialisation, non alcoolique, sevré d’héroïne et de Flunitrazépam et en état
d’imprégnation chronique par un agoniste des récepteurs µ (méthadone). Le niveau
intellectuel est faible et le degré d’introspection quasi nul. La dépendance à
la mère et à la compagne « mère » est complète. Le père est présent
mais totalement effacé.
Sans préméditation explicite le
patient est amené à prendre 5mg de Lorazépam comme somnifère. L’inefficacité
par rapport à la douleur l’induit à reprendre trois comprimés d’un coup (début
de la compulsion). Ces cinq comprimés réveillent le souvenir de l’intoxication
passée. Il se sent ravagé, terme identique à celui utilisée par les
utilisateurs d’héroïne ou de Flunitrazépam (Rohypnol®). Le processus semble
alors le même qu’avec ce dernier produit y compris pour la compulsion au
vol avec agressivité, levée des inhibitions, diminution de l’état de
conscience et amnésie antérograde. Il y a toutefois des éléments
différents qui semblent de la lignée dépressive et paranoïde avec
distorsion de la réalité et hallucinations. Le recours à la méthadone doit se
comprendre comme un geste de recours thérapeutique. La méthadone est pour ce
patient un médicament miracle qui, à haute dose, lui a permis de sortir d’une
intoxication grave et récidivante par le Flunitrazépam (plus de trente
comprimés par jour). Il la perçoit comme salvatrice en ce sens qu’il sait que
ce produit l’a déjà sauvé mais, pris dans par sa dynamique compulsive il exige
agressivement de pouvoir disposer de sa méthadone confiée à la famille et avale
tout ce qui reste en une fois.
Fatima est aide familiale et a
l’épaule en écharpe. Elle a été victime d’un accident de travail alors qu’elle prestait
chez un jeune invalide cloué dans un fauteuil roulant. La compagne de cet homme
est très dépressive. En état d’ébriété alcoolique manifeste, elle surgit dans
la maison, clame qu’elle a pris dix Témesta 2,5 (Lorazépam) et du vin, reprend
cinq comprimés en une fois devant l’aide familiale médusée. Le ton monte, la
femme agresse l’invalide, le frappe, le mord, frappe l’aide familiale à
l’épaule. La police appelée à la rescousse finit par hospitaliser de force la
folle furieuse. Quelques jours plus tard , elle écrit un mot d’excuse.
Elle dit ne se souvenir de rien.
On a donc pu mettre en évidence
en parcourant rapidement la littérature que les benzodiazépines, sous
prescription médicale obligatoire sont devenues un problème de santé majeur en
raison de leur capacité addictive. L’expérience quotidienne nous apprends
qu’elles sont donc bien connues des usagers de drogue pour la facilité avec
laquelle elles lèvent les inhibitions et induisent un état de semi-conscience
et d’amnésie rétrograde.
La question est donc de savoir
si les médecins endossent une responsabilité en prescrivant des produits qui
peuvent être détournés. En amont, la question est posée aux sociétés
pharmaceutiques qui commercialisent ces produits, en aval aux pharmaciens qui
les délivrent.
Entre le moment ou il est apparu
que le Témazépam était un produit addictif et le moment où il a été retiré de
la prescription des omnipraticiens anglais il s’est écoulé quasi dix ans. La société
qui commercialisait ce produit a même tenté de le mettre sur le marché sous une
autre forme, ce qui a fait encore plus de dégâts alors que la forme galénique
nouvellement produite ne permettait même plus une utilisation du produit comme
somnifère[11]. Non seulement le Témazépam
était en lui-même toxique pour les veines[12], mais en plus la gélatine
contenu dans les nouvelles formules était thrombosante. Il est patent depuis plus de vingt ans que
le Rohypnol (flunitrazépam) est un produit mentalement dangereux. Il a
maintenant le statut de drogue dure aux Etats-Unis et en Angleterre alors qu’il
reste disponible légalement dans la plupart des pays d’Europe.
Force est de constater que
Médecins, pharmaciens, sociétés pharmaceutiques et autorités sanitaires n’assument
pas leur responsabilité face aux erreurs commises par des personnes
irresponsables qui utilisent de façon dangereuse des produits légalement
prescrits.
Et pourtant on a vu que la
culture du médicament et la contre culture de la drogue suivent des itinéraires
parallèles et souvent similaires. Le sac du patient et le sac du tox ont des
similitudes frappantes. Chacun tentant à sa manière d’assumer la vie. Les
toxicomanes sont des gens qui dans leur douleur de vivre, cherchent le produit
salvateur et les patients font de même. Il n’y a pas grande différence.
A nous médecins de comprendre,
aider à maîtriser et accompagner ces souffrances tout en assumant les
responsabilités de nos prescriptions. Aux délivreurs pharmaciens d’assumer leur
responsabilité légale de protection du patient en ne délivrant pas s’il sentent
qu’il y a danger. Et s’il est patent que la pression trop forte ne permet plus
aux médecins ni aux pharmaciens d’exercer leur responsabilité, il revient aux
autorités sanitaires d’imposer les mesures de sauvegarde de la santé publique,
quelques soient les intérêts économiques en jeux.
¨ adresse de contact : rue Frere Orban 94, B-6040 Jumet, Belgique fax 3271285570 courriel : marc.jamoulle@ulb.ac.be
[a] Etre ravagé : état d’obnubilation semi-consciente obtenu notamment par l’utilisation d’héroïne ou de benzodiazépines d’action rapide.
[b] Rocheman ; en argot de Charleroi, utilisateur compulsif de Rohypnol
[1] Garretty DJ, Wolff K, Hay AW, Raistrick D. Benzodiazepine misuse by
drug addicts.
Ann Clin Biochem 1997 Jan;34( Pt 1):68-73
[2] Medawar C : The
antidepressant Web - Marketing depression and making medicine work.
International Journal of Risk and Safety in Medicine, 1997,10, 2, 75-126
[3] Gossop M, Best D, Marsden J.
Consommation abusive de Témazépam en Grande-Bretagne
Psychotropes
-R.I.T 1997 3, 7-18
[4] Green
S, Goldberg D, Frischer M, McKeganey N.Triazolam as a substance of abuse among
injecting drug users. Br J Addict 1992 Jun;87(6):940-941
[5] Dr Juan Mendive, communication personnelle
[6] Jamoulle M. Le Rohypnol, une drogue dure
amnésiante.Psychotropes -R.I.T 1992, 2, 53-68
[7]
Anonyme. Rohypnol buried. Drug ISDD link, may/june 1998, 13 (3)
[8]
Reynaud M, Tracqui A, Petit G, Potard D, Courty P. Six deaths linked to misuse
of buprenorphine-benzodiazepine combinations.
Am J Psychiatry 1998 Mar;155(3):448-449
[9]
Crawford PJ, Fisher BM Recreational overdosage of carbamazepine in Paisley drug
abusers.
Scott Med J 1997 Apr;42(2):44-45
[10] Simon M, Gauthier P. Rambo sur ordonnance. Autant savoir.
Radio Télévision Belge Francophone, 1995, 20min.
[11] Godfrey H, Launchbury
A, Priest R et al.Temazepam Capsules, Lancet, may 14, 1988, (Letters) 1113-1115
[12]
Launchbury AP, Drake J, Seager H.Misuse of temazepam. BMJ 1992 Jul 25;305(6847):252-253
mailto:marc.jamoulle@ulb.ac.be
http://www.ulb.ac.be/esp/mfsp/usage-abus.htm
Publié sur le net le 29 décembre 2000