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Le projet "Normes, genre et sexualités"

Historique du projet

Valérie Piette (chargée de cours à la section dhistoire de la faculté de philosophie et lettres) a introduit en décembre 2005 auprès du FNRS une demande de Mandat dimpulsion
scientifique (MIS) qui sinscrivait dans des projets de collaboration avec le Centre de droit comparé, dhistoire du droit et d'anthropologie juridique. Le projet était intitulé «Intimités, sexualités et normes
sociales. Pour une histoire comparée des pratiques occidentales aux 19e et 20e siècles». Il sagissait à la fois de développer un pan de la recherche en histoire du genre jusquici peu exploré
(1) et de concrétiser de la sorte une collaboration transfacultaire et interdisciplinaire avec Régine Beauthier et Barbara
Truffin
(2).

(1)Le projet de recherche ouvre de nouvelles perspectives par rapport aux résultats actuels obtenus au sein du Groupe Interdisciplinaire dEtudes sur les Femmes (GIEF). Le MIS sollicité
participait à létude de la construction historique du genre dans ses dimensions les plus intimes, alors que jusquici la recherche avait principalement porté sur les conséquences politiques, sociales et
économiques des identités masculines et féminines, dans la Belgique des 19ème et 20ème siècles. Le projet élargit la réflexion à la question des identités sexuelles à partir dune autre problématisation,
exigeant lexploitation de sources intégralement différentes. Le MIS devait ainsi permettre dobtenir une autonomie scientifique forte, fondée sur une démarche dintégration, plutôt que de juxtaposition,
dapproches disciplinaires différentes.

(2)Cest précisément cette démarche qui doit soutenir le lancement dune nouvelle unité, susceptible de faire le pont entre des chercheurs appartenant à différentes facultés. Lambition est de
véritablement décloisonner les recherches, dans le but de construire, à court terme, une équipe autour de lhistoire des sexualités, de la famille et de lintimité et à moyen terme de concrétiser le projet
de créer un centre interdisciplinaire détudes du genre, auquel dautres chercheurs de sciences humaines et sociales devraient impérativement être associés.

Le FNRS a alloué trois mandats de «chercheur temporaire post-doctoral» (FRFC) pour deux ans. Il sagit de Catherine Deschamps, Laurent Gaissad et
Christelle Taraud. LULB a alloué au projet des frais de fonctionnement pour lannée 2006. Pour concrétiser le caractère transfacultaire de lentreprise, léquipe du projet baptisé
«Normes, genre et sexualités» a été localisée au sein du centre de droit comparé et d histoire du droit.

"Normes, genre et sexualités"

La spécificité du projet est donc de promouvoir, de façon novatrice, une collaboration entre juristes, historiens et anthropologues dans une perspective qui se veut résolument transfacultaire et
pluridisciplinaire. Les difficultés dune telle démarche sont au coeur du projet qui a pour finalités la mise en place de protocoles méthodologiques originaux et le dépouillement de sources dans une perspective
nouvelle, pour défricher une problématique prometteuse dans le champ des études de genre.

Lhistoire, à la différence des autres sciences humaines, na utilisé que tardivement, au début des années 1990, la notion de genre comme outil danalyse. Cette notion a permis toutefois de redynamiser
rapidement létude des rapports sociaux entre hommes et femmes et surtout, daborder de nouveaux domaines de recherche, tels que la sexualité, lintimité et les relations familiales. Ce type dapproche, bien
développé dans les études anglo-saxonnes, accuse un net retard en Europe. Pour quil connaisse un essor, il a fallu la fin des années 1990, lorsque les questions liées aux sexualités ont acquis une visibilité
nouvelle, réinvestissant larène politique (débats autour du PACS, de la prostitution, de la pornographie, des violences sexuelles, de ladoption par des couples homosexuels
).

Les historiens, et singulièrement les spécialistes dhistoire contemporaine, restent pourtant à la traîne. On pourrait imputer ce retard à un certain «puritanisme» des institutions et, sans doute, à une peur
des contemporanéistes de parler deux quand ils décrivent les pratiques sexuelles de leurs contemporains. Lhistoire des sexualités renvoie en effet, sans doute bien plus que dautres sujets, au vécu du
narrateur. En 1991 George Duby notait déjà que «à propos de lamour et de la sexualité, lhistorien parle bien davantage de lui-même que lorsquil traite de la diplomatie de Gladstone ou du grand domaine
carolingien». Ceci explique probablement que seuls les comportements visibles et considérés comme «anormaux» et «déviants» ont pu relativement rapidement faire lobjet de recherches. Ainsi, grâce
notamment aux travaux dAlain Corbin, lhistoire de la prostitution nest plus taboue et a même gagné ses lettres de noblesse. Il en va bien différemment des intimités, des pratiques sexuelles ainsi que de la
construction des identités sexuelles.

Depuis quelques années pourtant, le préjugé selon lequel ces domaines sont, par définition, anhistoriques, car «naturels» et «immuables», a volé en éclat. Or, les études de genre, produits de lhistoire
des femmes, ont eu du mal à sengager dans des recherches sur les sexualités, tant elles étaient liées au refus dassimiler les femmes à leur sexe. Au contraire, elles nont eu de cesse dessayer de se
dégager de cette combinaison hasardeuse qui pèse sur les mentalités. Refuser de réduire la femme (ou lhomme dailleurs) à son sexe a eu pour effet de négliger, voire même de refuser, toute intrusion dans
les sexualités contemporaines. Comme une spécialiste le soulignait récemment, «la répudiation du sexe en faveur du genre a laissé le sexe inextricablement liée au corps et le corps stigmatisé de biologisme
et dessentialisme» (Canning, 1999).

Néanmoins, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, où la politisation des questions sexuelles et des débats publics autour de la sexualité (maternité consciente, contraception, libéralisation de lavortement,
etc.) ont été plus rapides que sur le continent européen, linstitutionnalisation universitaire des recherches sur la sexualité a été bien plus aisée. De plus les gender studies, sexual studies ou encore les gay
et lesbian studies revendiquent la nécessité de la pluridisciplinarité. Plusieurs revues anglophones ne portent que sur les sexualités (Journal of History of Sexuality, Sexualities, Studies in
Gender and Sexualities, GLQ A Journal of Gay ad Lesbian Studies).

Il est urgent de développer ces problématiques en Europe continentale. Le présent projet sinscrit résolument dans cette voie en privilégiant une démarche historique et comparée, dans le long terme,
intégrant une confrontation avec les autres disciplines des sciences humaines qui sattachent à définir les liens entre le «privé» et le «public».

LEurope continentale et ses colonies seront le champ privilégié dexploration.

Les recherches ont montré que si une frontière se dessine au cours du 19e siècle entre les sphères privée et publique, elle est loin dêtre étanche et constitue au contraire un espace de négociation
permanente pour les relations de genre. Les changements qui surviennent alors dans les comportements privés, quils touchent à lintimité, à la sexualité ou aux comportements familiaux, se répercutent sur la
société tout entière. Cest pourquoi cet espace a toujours représenté un lieu privilégié dintervention du politique, du religieux et de léconomique. Lévolution des normes, des pressions, des injonctions, des
interdits et des modalités de contrôle sur les relations privées constitue ainsi un pan fondamental de lhistoire des sociétés.

La fin du 19ème siècle nous paraît un tournant crucial. D'une part, la morale bourgeoise qui s'impose à toutes les classes sociales à cette époque génère une catégorisation des comportements sexuels
et une pudibonderie qui relèguent la pratique de la sexualité dans l'ombre et dans le non-dit. Paradoxalement - et sans doute consécutivement - le sexe est au même moment l'objet de discours frénétiques et
obsessionnels. Il se décline sur tous les modes : représentations artistiques, chansons et littérature, pornographie, prostitution. La sexualité féminine effraie de plus en plus, une nouvelle morale émerge
exaltant à la fois la pureté des femmes et les besoins «naturels» des hommes. Nos sociétés contemporaines restent en partie tributaires de ces représentations bourgeoises de la sexualité. Ces
constructions complexes combinées aux enjeux économiques et politiques contribuèrent au développement de nouvelles normes et de nouveaux modèles, comme le fameux «retour» de la femme au foyer, le
natalisme et la construction différenciée des identités à partir des sexualités.

Dautre part la fin du 19ème siècle voit également lapothéose des empires coloniaux où lhomme occidental conquérant est confronté à la nudité, aux comportements familiaux et aux sexualités autres. Le
choc culturel est grand. Il engendrera des pratiques nouvelles et posera rapidement la question de la présence féminine dans les colonies.

Si certains discours, notamment le discours médical, commencent à être mieux connus (par exemple à légard des nuits de noce ou des maladies vénériennes), dautres devraient être explorés
systématiquement par exemple les discours juridique, politique ou religieux. Par ailleurs les pratiques restent largement inconnues en raison des difficultés méthodologiques que leur investigation soulève.

Si les comportements sexuels ne sont certes pas anhistoriques et si on peut postuler quils évoluent au gré des régimes politiques, des idéologies, des crises économiques et sociales, leur étude rend
indispensable une réflexion méthodologique capable darticuler les discours aux pratiques. Comment les sociétés européennes, profondément secouées et bouleversées au cours des 19ème et 20ème
siècles, ont-elles appréhendé les sexualités et les intimités ?

Cest un tel chantier qui est au cur du projet. Il impliquera dabord une réflexion méthodologique approfondie sur les voies daccès aux pratiques sexuelles qui ne se limiteraient pas à celles qui sont
qualifiées de déviantes. Un des enjeux de cette étape consistera à la détermination et au défrichement des sources pertinentes (notamment rapports de confessions, archives policières et judiciaires,
journaux intimes, correspondance, etc.). A ce stade, de nombreux axes de recherches peuvent être envisagés : la sexualité conjugale mais aussi la remise en cause de la sexualité «normative»
(hétérosexuelle et au sein du mariage) posée longtemps comme fondement même de la vie sociale ; les bouleversements des relations intimes au sein des couples, notamment les pratiques (volontaires,
suggérées ou imposées) pour maîtriser leur fécondité (par exemple, natalisme, eugénisme, avortement, contraception) ; la sexualité enfantine (répression de la masturbation, modification du seuil de tolérance
à légard des agressions sexuelles), lefficacité des modes de contrôle de lintimité et de la sexualité, à lintérieur et à lextérieur de la famille, la valorisation du corps et de la recherche du plaisir.

Loriginalité du projet résulte de la combinaison de la démarche historique et comparée avec des approches sociologiques, anthropologiques, politologiques et juridiques. La pluridisciplinarité est
indispensable : des solutions inventives aux difficultés méthodologiques de lobjet détude ne pourront que résulter de linteraction des disciplines. En privilégiant lengagement de chercheurs étrangers, le
projet contribuera à questionner la pertinence de la notion de «sexualité occidentale». Le comparatisme permettra, entre autres, dévaluer la pertinence dune transposition des travaux réalisés dans
le monde anglo-saxon et de déterminer la spécificité de lEurope continentale, voire des pays qui composent cet espace et des zones qui ont été placées sous leur influence.

Deux axes de recherche sont privilégiés dans une première phase : la pornographie et lhétérosexualité conjugale.

Une exposition est prévue en 2008 et deux journées détudes sont planifiées.
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