In memoriam Jean BINGEN

1920-2012

 

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Manfredo MANFREDI et Jean BINGEN

Photographie aimablement fournie par - Photography kindly provided by: R. PINTAUDI

 

Discours prononcé durant l'Assemblée Générale de l'AIP réunie à Varsovie le 3 août 2013

Speech delivered during the General Assembly of the AIP gathered in Warsaw on August 3rd, 2013

par - by: Alain MARTIN

 

Conformément à la tradition, nous ouvrons la série des hommages par ceux de nos collègues, disparus au cours des trois dernières années, qui ont siégé dans le Comité international de Papyrologie. Cet usage associe, en tête de la liste, deux hommes, Jean Bingen et Manfredo Manfredi, dont l'amitié réciproque — de règle entre papyrologues — était renforcée par des liens profonds d'estime et d'affection. Un cliché nous les montre, côte à côte, il y a quelques années, dans le décor des collines toscanes qui leur était cher à tous deux. Ils nous ont quittés à quelques semaines de distance: Manfredo Manfredi, le 4 décembre 2011, à 86 ans; Jean Bingen, le 6 février 2012, à peu de temps de son 92e anniversaire.

Avec eux s'en vont deux façons de pratiquer la papyrologie dont il sera difficile de trouver à l'avenir des équivalents. Rosario Pintaudi évoquera dans un instant le style de Manfredo Manfredi. Celui de Jean Bingen reposait sur une intelligence vive (certains ont dit «fulgurante»), qui lui permettait de saisir en un instant toutes les facettes d'un problème et d'entrevoir aussitôt les pistes possibles de solutions. À cette capacité rare s'alliaient un sens aigu des devoirs liés au rang qu'il avait atteint, notamment dans la vie universitaire, et une fidélité sans faille aux principes humanistes, en particulier à ce que nous appelons le «libre examen». Ces principes l'avaient amené, aux heures sombres de l'occupation, bien que jeune époux et père de famille, à s'engager dans la Résistance active. L'élégance, de la pensée et de l'expression écrite, était un autre ingrédient de sa personnalité; il maniait l'ironie avec finesse, sans se priver de la retourner contre lui-même.

Je ne crois pas utile de rappeler ici les étapes de sa carrière académique, parcourue toute entière à l'Université libre de Bruxelles sous le signe de la «philologie du document» (épigraphie et papyrologie, y compris l'ostracologie), depuis la dissertation, présentée en 1945 sous la direction de Claire Préaux, qui a tant compté dans l'émergence de ses intérêts scientifiques et de sa sensibilité d'historien, jusqu'à l'éméritat, quarante ans plus tard. Avec la retraite, ses activités de recherche prirent un nouvel essor. Il retrouva au Mons Claudianus les joies du terrain, déjà goûtées à l'École française d'Athènes, puis sur le chantier belge de Thorikos.

Nous retiendrons surtout aujourd'hui les services qu'il a rendus à la communauté scientifique en assumant, avec brio et autorité, diverses responsabilités dans nos groupements: en premier lieu (et c'était, m'a-t-il confié, le rang que cette fonction occupait dans son cœur), la charge de secrétaire-trésorier de l'Association internationale de Papyrologues, qu'il a exercée pendant 31 ans, de 1961 à 1992, avant de devenir fièrement l'un de nos Présidents d'honneur.

Pour conclure cette évocation rapide, je voudrais citer quelques phrases de Jean Bingen lui-même, qui révèlent la face sensible, sinon lyrique, de sa personnalité. Je tire ces lignes du discours qu'il a prononcé à la fin du congrès de Florence, en 1998. Il remercie son vieil ami, «Manfredo il Magnifico», et décrit les impressions qu'a suscitées en lui, au cours d'une excursion de la semaine écoulée, la vision du paysage toscan: «… et puis, surtout …, don suprême, ce moment d'émotion que je retrouve à chaque retour en cette terre de l'esprit, un peu au-delà du campanile austère de Fiesole, la vue sur la tapisserie ondoyante des collines de Toscane, tendres de lumière tamisée, comme la plénitude silencieuse de l'idée du bonheur».

Ce qui est humainement réalisable dans la plénitude du bonheur, Jean Bingen, l'a, je crois, réalisé: une famille unie autour du couple-phare qu'il a formé pendant près de soixante-dix ans avec la chère Marthe, familière de nos congrès, qui n'a pu lui survivre que de quelques mois; une vie académique et scientifique comblée de succès et d'honneurs; et, au quotidien, partagées avec nous tous, les mille joies de la papyrologie.

 

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