« Les problèmes mentaux négligés »
Gro Harlem Brundtland
Directrice générale de l'O.M.S.
ancienne Première ministre norvégienne
Demain, le ministère fédéral de la Santé publique organise à Bruxelles un colloque consacré à la santé mentale. Il s'agit de répondre à une demande de l'Organisation mondiale de la santé. Pourquoi avoir fait de la santé mentale la priorité de l'OMS et y avoir consacré, il y a quelques semaines, votre rapport annuel ?
Nos experts évaluent en permanence et en fonction des meilleurs éléments scientifiques du moment, quel est le poids global pour la santé du monde de tous les problèmes qui se posent. Manifestement, les questions de santé mentale se situent très haut dans la liste. De surcroît, il est notoire que jusqu'ici on s'est relativement moins préoccupé des problèmes de nature psychologique que de ceux qui touchent le physique. Il était donc urgent qu'une organisation comme celle que je dirige s'efforce d'attirer sur eux l'attention des décideurs politiques, mais aussi du personnel médical.
Mais il y a bien d'autres problèmes sanitaires dans le monde...
Mettre l'accent sur la santé mentale ne signifie pas qu'il faille considérer que plus de 30 millions de personnes touchées par le sida ne constituent pas un problème majeur. Mais il faut reconnaître que de plus en plus de décideurs politiques le savent. Ce qui n'est pas le cas des maladies qui relèvent de la psychiatrie et sont souvent méconnues. D'une manière générale, la santé mentale n'a pas l'attention qu'elle mérite, les problèmes mentaux sont négligés.
Pourquoi ces affections manquent-elles de « visibilité » ?
Quand ils « pèsent » la charge d'une maladie pour la santé publique, nos experts évaluent le handicap individuel qu'elle provoque et son impact sur les systèmes de santé. Pour le sida et pour la malaria, par exemple, il ne fait aucun doute que les deux « poids » sont élevés. Mais pour la maladie mentale, c'est surtout le handicap qui est énorme. Et il l'est d'autant plus que peu de systèmes de santé lui accordent l'importance qu'elle mériterait : dans certaines régions, elle n'est même pas considérée comme une maladie. Pourtant, il serait important qu'elle soit reconnue très tôt, faute de quoi elle handicape sa victime pour le reste de ses jours.
N'est-ce pas dû au fait que naguère encore il n'y avait pas de traitement ?
C'est vrai, mais c'était vrai aussi pour le cancer. Il n'y a pas si longtemps, on ne disait pas qu'on avait le cancer Cette maladie était aggravée par tous les stigmates et toutes les discriminations dont sont victimes désormais les malades mentaux. Les choses ont bien changé et il n'y a plus de honte à dire que l'on est cancéreux. Il faudrait qu'il en aille de même pour les maladies mentales.
D'autant que les médecins ne sont plus totalement désarmés
Exact Mais évidemment les choses n'évolueront pas en quelques jours. Jadis, on écartait les « fous », on les mettait hors des villes. Graduellement, une autre approche se met en place, qui combine des traitements pharmacologiques et psychologiques et qui permet d'éviter autant que possible l'institutionnalisation des malades. Lors de la dernière Journée mondiale de la santé, je me trouvais à Nairobi (Kenya) et j'ai pu constater que l'on y traitait les malades mentaux dans un hôpital général, avec les autres malades. Ce qui prouve donc que l'évolution est en cours, elle est sans doute plus rapide dans les pays les plus développés, mais partout le mouvement est lancé, même s'il est lent, trop lent.
« Pour l'alcool et le tabac, il faut que les enfants ne tombent pas dans les filets des producteurs »
N'y a-t-il pas aussi des différences entre les pathologies ?
Il est manifestement plus facile de diagnostiquer une schizophrénie qu'une dépression. Cette dernière est presque toujours prise en charge à un stade trop avancé. Il faudrait que davantage de médecins apprennent à en reconnaître les signes précoces. Les médecins, mais aussi pourquoi pas les enseignants ?
Votre message est donc : il faudrait apprendre à prévenir les maladies mentales. Mais existe-t-il un mode de vie qui serait plus favorable à la santé de l'esprit ?
Je comprends bien votre question. Malheureusement, il n'existe pas une « prescription » toute faite. Bien entendu, il se dégage certaines tendances générales que, dans le fond, tout le monde connaît : il nous faudrait un monde où l'on prête beaucoup d'attention à l'enfance, aux droits de l'homme, où chacun ait l'espoir de trouver du travail, où les besoins de base soient satisfaits. Mais aussi où il n'y ait plus de carences alimentaires au cours de la grossesse pour faire en sorte que tous les enfants naissent avec une bonne base biologique.
Un monde sans terrorisme...
Celui-ci constitue certainement un grand poids moral pour les individus. Plus généralement, on peut dire que tout ce qui augmente l'anxiété crée un climat propice à la dépression. Un monde en paix est bien évidemment un environnement plus favorable à la santé.
Avez-vous des recommandations pour le traitement de la maladie mentale ?
De manière très générale, je voudrais insister sur le rôle des soins de santé primaires. Nous avons le sentiment à l'OMS que l'approche thérapeutique doit être le fait de petites communautés, et que les spécialistes ne doivent pas intervenir en première ligne. Nous avons résumé nos suggestions vis-à-vis des décideurs politiques en dix recommandations en fonction desquelles il conviendra que chaque gouvernement évalue lui-même son attitude. Permettez-moi de me réjouir de ce que l'Union européenne a inscrit cette problématique à son programme lors de la présidence belge.
Je suppose que la lutte contre les psychotropes s'inscrit dans le même programme en faveur de la santé mentale.
Bien entendu, c'est un énorme problème, notamment en ce qui concerne l'alcool et le tabac. Il faut absolument une action massive au niveau des pays, mais aussi de manière transfrontalière pour que l'on cesse d'importer les publicités pour des produits qui tuent. Il faut impérativement faire en sorte que les enfants ne tombent dans les filets des producteurs avant qu'ils en soient parfaitement conscients.
Dans certains pays, on est tenté de refuser le remboursement par exemple des soins pour un cancer du poumon ou pour une cirrhose lorsque l'on est fumeur ou alcoolique. Qu'en pensez-vous ?
Ce n'est certainement pas une chose que l'OMS recommanderait. Nous sommes pour la prévention, pas la punition.
Mais quand il faut faire des choix budgétaires ?
Il faut faire le choix le plus favorable à la santé. Il y a bien d'autres dépenses qui sont moins porteuses. Partout, on fait trop peu pour la prévention. Pourtant, vous savez, c'est un des investissements les plus raisonnables qui soient...·
propos recueillis à Genève par Jacques PONCIN
et publié le 24 octobre 2001 en page 15 " FORUM" du journal
Le Soir
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2001